CHAPITRE VI
Oil I'on volt que M. dc Bois-Dauphin nc s'amuse guire, ct que Ic roi Henri ne s'amuse pas.
enri IV, qui se savait en butte K ces itemelles machinations, 6tait en proie i de perpituelles alarmes.
Sa gaiet6 native Tabandonnait graduellcnient : ses cheveux ct sa barbe grisonnaient avant Tige, et son front se couvrait dc rides precoces.
Son fidile Bois-Dauphin, lui aussi, avait peu i peu quitti sa folle insouciance.
Rien ne lui manquait cependant, ou plut6t rien ne semblait lui manquer. Nommi colonel des gardes par une riccnte favour dc son royal protecteur, riche, puissant, bien en cour, tous les hommes I'enviaient, toutes les fcmnies aspiraient^ lui plaire.
Et cependant Bois-Dauphin n'itait pas heureux.
LE MONDE FANTASTlQjJE ILLUSTR^. 323
Pour une nature franche et sincire comme ceQe de notre jeune h^ros, !a vie des cours 6tait insoutenable.
Tant que S. M. Henri IV n'avaititd qu'un simple aventurier comme Bois- Dauphin, ce dernier s'itait fait une veritable joie de suivre sa fortune et de partager sa destin^e, quelle qu'elle fiit; mais lorsque le roi de Navarre fut devenu roi de France, lorsqu'avec la royauti il eut accept^ les inevitables soucis qu'elle traine i sa suite, Bois-Dauphin devint maussade et taciturne, et, mille fois le jour, il maudissait ce Louvre qui manquait d'air et ce Pafis qui manquait de soleil.
Si bien qu'un beau matin, au lever du roi, notre ex-6tudiant se prisenta tout bott6 et tout 6peronn6.
— Mordious ! Henriot, fit le roi surpris, quel diantre d'accoutrement est-ce li?
— C'est celui qui convient, Sire, k un homme qui se met en voyage aujourd'hui mSme.
— En voyage ! toi ?
— Moi-mfime, Sire !
Le roi consid^r^ tristement son jeune favori :
— Eh! quoi, tu veux me quitter, Henriot! dit-il, que t*ai-je done fait?
— Vous, Sire! s'6cria le jeune homme. Oh! Dieu m'est timoin que ce n'cst pas vous que je quitte !
— Eh ! qui done en ce cas quittes-tu, ingrat? demanda Ic roi.
— L'existence odieuse que je mine ici ! Dans ces tristes murailles, continua-t-il, je me sens k Tdtroit, et j'ai besoin d'espace et de liberty I
— Je comprends cela, murmuraleroi. L'espace, c'est une bonne chose!... La libert6, c'est un inappreciable bien ! — Eh ! dites-moi, monsieur le colonel^ poursuivit-il en s'adressant au jeune homme, ou avez-vous fix& le lieu de votre exil volontaire ?
Bois-Dauphin parut ligtrement trouble k cette question du roi et n*y rdpondit pas tout d'abord; mais, se remettant presque aussltot, il r&pondit au roi que le Biam fetait I'endroit qu'il avait choisi.
— Le B6arn! reprit le roi avec fetonnement. Et pourquoi le Biam, Henriot ?
— N' est-ce pas un beau et joyeux pays ? ripliqua Bois-Dauphin.
— Trfes-beau et trfes-joyeux ! interrompit le roi en fixant sur le. jeune homme son ceil de lynx. Et c'est li le seul motif qui te I'a fait choisir ?
— ^^Le seul, r^pondit Bois-Dauphin.
— Ilment! pensa le roi. Qjii diantre I'attire li-bas?... Ma femme, peut- Stre ! Non ! poursuivit-il mentalement. La reine Margot vient de se retirer depuis peu au chateau fort'd'Usson, en Auvergne. Ce n'est pas de ma femme qu'il s'agit ! Et pour la deuxitme fois, le roi se fit cette question : « Q.ui diantre Tatthre 1^-bas ? »
Ce qui attirait Bois-Dauphin loin de Paris, ce qui lui faisait prendre en
iv^nenMRS^v
324 LE SliGK DE PARIS.
haine la capitale et le Louvre, c'itait, — le roi Tavait k peu prts devini, — c'Atait une femme. Et cette femme, — le lecteur I'a devin6 tout i fait, — c'itait Psyche.
Aprfes la mort de Lupus et remprisonnement de Marsiane k I'abbaye de Ferriferes, la jeune fiUe avait compris quels perils la mena^aient en restant au milieu de cette soldatesque insolente, prts du roi qui I'aurait infailliblement reconnue et qui, plus que les autres, itait k redouter.
Bois-Dauphin, bien que d6sol6 au fond de T^me de voir s'dloigner de lui cette chaste et courageuse fiUe qui venait de lui sauver la vie, avait compris, lui aussi, qu'elle ne pouvait plus longtemps demeurer en France:
— Partez done, Psychi, lui avait dit le jeune homme, qui malgrfe lui sentait ses yeux se remplir dc larmes, partez, retournez dans le B6am ou vous etes nie... LJi du moins, pour vous, pour votre honneur, nul danger n'est h craindre ! partez ! mais en partant, recevez mon serment, ma mie, que jamais ' une autre que vous ne portera mon nom. Vous sentez-vous la force de me donner semblable parole ?
— Oui, sur ma vie en ce monde, Henri, ripondit la jeune fiUe, sur ma part de paradis, je te le jure, Psych6 sera ton spouse et n'aimera jamais que toi !
— Merci, merci, ma gente petite! s'fecriale jeune ofEcier, tremblantdejoie et d'amour. Avant peu, j'en ai le ferme espoir, le roi de France mon raaitre entrera triomphant dans Paris assi6g6. Dis que la guerre civile sera itoufflfee, dfes que, tranquille et puissant, Henri de Navarre pourra se passer du divouement et de I'fepfee de son fidele Bois-Dauphin, moi aussi, je prendrai la route du beau pays de Navarre, terrestre paradis oil m'attendra le bonheur, asile bienheureux oil, loin des bruits de la guerre, loin des soucis et des vanitisde la cour, je pourrai vivre et mourir auprfes de celle que j'aime... aupr^s de toi, Psychi, que j'aimerai toujours !
Peu apr^s, les soldats de garde au camp de Saint-Cloud virent le petit page Benjamin s'iloigner de la ville de toute la vitesse de son cheval.
Bois-Dauphin, qui avait vou6 au roi de Navarre un d^vouement i toute ipreuve, et qui, pour rien au monde, n'aurait consenti i abandonner la fortune de Henri IV avant qu'il ne f6t v6ritablement roi de France, Bois-Dauphin, disons-nous, dut pendanr bien longtemps suivre le torrent politique qui envahissait le royaume.
Tant qu'il y eut un danger k courir, il se serait plut6t fait couper les deux jambes que de faire un seul pas en arrifere pour quitter la partie ; mais lorsque ce grand bouleversement du pays se fut apaisi, lorsque Tautoritfe royalefutbien et dflment 6tablie, cette violente surexcitation, qui jusqu'alors avait soutenu notre jeune aventurier, tomba comme par enchantement.
Le s6jour de la cour lui devint insipide et monotone, et Timage de Psychfe, I'attendant au pays b6arnais, s'offrit dbs cet instant constamment k son esprit.
— Le roi n'a plus maintenant besoin de mon bras, s'6tait-il dit alors.
Et tout r6sol6ment il avait formi le projet d'aller retrouver en Navarre raimante et chaste fiUe dont le souvenir vivait dans son coeur.
Le roi, en apprenant le prochain depart de Bois-Dauphin, fetait demeur& pensif et rSveur :
— Ah! tu vas en B6arn, Henriot! dit-il aprfcs un assez long silence. — Le B^arn ! r6p6ta-t-il en soupirant. — Et comme se parlant i lui-mfrme, il murniura : — Conibien j'6tais, li-bas, dans mes chferes montagnes, plus heureux qu*en ce Louvre qui me sert de prison !... J'avais en ce temps-lJi, sur la tete, au lieu d'une couronne royale, un pauvre petit feutre tout bossui et troui; au lieu du sceptre de France, je ne tenais k la main qu'un gros biton noueux coup6 dans la foret ; mais sur ce pauvre biton je m'appuyais en route, et sous mon feutre liger, mon front 6tait k Tabri de Forage ! Ah ! le Biarn ! IcBiarn ! soupira le roi. Tu es heureux, Henriot, d'aller Ik-bas, et ton roi te porte envie !
— Et qui done, ripliqua Bois-Dauphin, qui n'avait pas tcouth avec indifference les regrets de Henri, qui done empficlie mon roi de partir avec moi ?
L'oeil du monarque s'illumina :
— Partir! s'6cria-t-il. Ventre-saint-gris I sais-tu, mon fils, que c'est une id6e cela ? Au fait, pourquoi ne partirais-je pas ? Le temps d*aller et de venir, pas davantage ! le temps de courre un lievre dans la plaine giboyeuse, ou de chasser dans la montagne une couple de bartavelles ou de coqs de bruyfere. Cest dit, Henriot, je pars avec toi !
— Vous partez. Sire ? dit un grave et s6vfere personnage qui venait d'entrer chez le roi.
C6tait Maximilien de B6thune, baron de Rosny, due de Sully.
— Ah ! c'est vous, mon cousin ! ripliqua le roi d'un ton enjou6... Oui, je pars, et, qui plus est, aujourd'hui mfeme. Ma petite principaut^ de Navarre me tient au coeur, mon bien cher Sully, et je veux lui donner un doux regard et une caresse !
— C'est en Navarre que se rend Votre MajestA ? fit le ministre avec surprise.
— En Navarre, mon cousin ! r6pondit le roi. C'est un disir qui,.depuis longues annies, sommeillait au fond de mon ime, et que M. de Bois-Dauphin vient de r^veiller brusquement. Rien qu'en en parlant, je erois revoir dfeji ce pauvre et gai pays, avec ses bficherons au teint brun et ses belles fiUes au jupon court. Je erois ouir les joyeux refrains que chantent les amoureux le soir sous la feuillfee. Et les gros bceufs au joug qui mugissent en tralnant le chariot du vendangeur !... Et les oiseaux qui gazouillent dans les bois ! Tout enfin, tout m'appelle et me dit d'aller encore unefois me rajeunir Ji I'airbienfaisant de mon pays natal ! — Monsieur de Sully, continua le roi en s'appuyant familiirement sur I'^paule du ministre, soyez, pendant quelques jours, le seul roi de France. Voulez-vous?
<<^i**^— ^— ^^^— — ^*^<fc^**l^— ^^^"1 ■! I-— ^I^^W— — ^^ J l ■> B^
wa^^^H— M9«
-^ Songez, Sire, ripondit Sully, que vos cnnemis vpus sachant i deux cents lieues de la capitale...
Le roi rinterrompit :
— Pour tous, dit-il, except^ pour vous et pour ceux de ma suite, je serai en mon palais de Fontainebleau !
Bon gr6, mal gri, Sully dut donner son adh&ion, et le soir mfeme, sans autre escorte que Bois-Dauphin, et quelques-uns de ses plus fidMes genrilshommes, le roi quittait Paris incognito,
Qjiatre ou cinq jours plus tard, la petite troupe passait gaiement la fronti^re de la Navarre, et, le lendemain, le roi chassait dans les bois de N6rac.
LE MOKDE FANTASTiaUE ILLUSTRfi.
LA FONTAINE AUX F£ES
LFOENDE HISTORiaUE
(Suite du Si^ge de Paris.)