‹ Le Monde fantastiqueChapitre 88 sur 104 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Oil le lecteur fait connaissance avec le pays natal du roi Henri IV

aissons loin derri^fe nous la vieille capitale, et comme si nous avions en notre pouvoir la lampe merveiUeuse des contes afabes, transportons-nous sur Theure au pays navarrois, k deux pas de la jolie petite ville de Nirac, dans une magnifique forfet qu'6claire un superbe soleil couchant.

Quoique en plein automne, le soleil itait chaud encore, et les grands arbres 6taient cou verts de feuilles rougissantes et luisantes comme du cuivre poli.

Une jeune et jolie fillette, trfes-sfeduisante, en v6rit6, avec sa rfesille sur la t^te et son jupon court, 6coutait avec une joie d'enfant des fanfares de chasse qui se perdaient au loin dans les profondeurs de la forSt.

Un gros lourdaud de paysan, au b6ret incline sur Toreille, k la face rouge comme un bouquet de coquelicots, et que par derision on appelait Jt Nirac : a Le Pilot, » suivait, tout en biicheronnant, chaque mouvement de Taccorte paysanne avec une jalousie marquee.

— Mon Dieu, mam'zelle Aurore, finit-il pat dire en interronipant sa besogne, k quelle fin, je vous prie, vous huchez-vous ainsi sur cette pile de b(iches ?

— Cest pour voir passer dans le fin fond de la forfit la chasse de notre bon roi.

— La chasse 1 la chasse ! reprit le lourdaud en secouant la tSte, les chasseurs, bien plut6t !

— Jaloux 1 va ! riposta la jemie fiUe en se mettant II rire.

— Jaloux! eh bien, oui, li, reprit Tautre. Notre bon roi, tout bon roi qu'il est, est un vert-galant, comme on dit, et dame, avec un roi comme 9a, les courtisans doivent krc de dr6les de lurons.

LA FONTAINE AUX FEES

— Eh bien !

— Eh bien ! mam'zelle, le pfere Brideloili, votre honor6 pfere, qui est un brave et digne homme et un meunier estimable, m'a accords votre main, et...

En ce moment, les fanfares se firent entendre plus rapprochies.

— Ah ! tiens, Pdlot, tu m'ennuies, avec tes j6r6niiades, dit brusquement b paysanne, je retoume au moulin.

— Et sagement vous ferez, mam'zelle, reprit le Pilot. AUez! et surtout... Avant qu'il n'eftt achevi sa morale, Aurore 6tait d^jk bien loin...

Le premier mouvement de la gentille Bearnaise, fille d'£ve dans toute la force du terme, fut de courir du c6t6 oii elle avait entendu le son du cor.

La chasse avait disparu depuis longtemps, et elle se disolait intirieurement, lorsqu'i une certaine distance de Tendroit dix elle s'^fctait arret6e, elle entendit unc voix, qui ressemblait fort k la voix d'un enfant du pays, s'6crier tout haut :

— Ventre-saint-gris ! voili une jolie fiUette.

Elle regarda et vit deux chasseurs qui suivaient i pied Tun des nombreux sentiers de la forSt.

Se voyant dfecouverte, la petite eut peur et se sauva; maislFun des chasseurs, le plus kg^ des deux ct le plus simplement vfetu, avait brusquement quittfe son compagnon, et s'itait elanc^ sur les traces de la fugitive-.

En un instant, il fut auprfes d'elle. Ce galant inconnu n'itait autre que S. M. Henri IV, roi de Navarre, premier souvorain de Beam et premier pair de France. . - •

Le monarque s*empara de la main de ia jcune fille :

— Ah ! ah ! dit-il joyeusement, ma gracieuse Daphn6, je vous tiens enfiu !

— Daphn6 ! ripfeta la fillette etonnfee, je m'appelle Aurore, monsieur le chasseur.

— Aurore ! perdiou ! C'est un nom charmant, et qui convient on ne peut mieux k une charmante enfant comme vous !

Aurore dtait ravie des paroles du roi :

— Quelle jolie moustache! murmura-t-cUe. Ce qui m'ennuie dans le Pilot, c'est qu'il n'a pas de moustache, lui !

Elle se retourna vivement. Le roi venait-de Tembrasser sur I'^paule :

— Dieu! si le Pilot vous avait vu ! s'icria naiyemcnt la paysanne.

— Le Pilot ! reprit le roi.

— Oui, le Pilot! ripondit Aurore, mon pritendu.

— Son pritendu ! pensa Henri IV. C'est charmant ! m<i voila un rival sur les bras !

Tout en riant, il prit la taille de la paysanne ; mais celle-ci se recula grandement effrayec. Ce qui I'dpouvantait si fort, la chire fille, ce n'itait pas Faction du roi : c'6tait une grosse voix qui retentissait au bout du sentier :

— AUons, hue ! Trois-ficus 1 disait la voix, allons, hue !

— Que diantre avez-vous done, ma belle? interrogea le roi.

— Mon pfere ! c'est mon pere qui vient ! rfepondit Aurore.

Quand I'enfant cut disparu, un rire demouiaque sembla s't-lanccr dcs Icvres glactfes de ces cadavrcs. (Page 354. )

Et d'uti bond, elle disparut dans un autre sentier.

— I J petite folle ! dit le roi tout d4contenanc6 . Elle s'en va ! . . . Et moi qui comptaissur elle pour retrouver ma route!

La forte voix se fit entendre de nouveau :

'4.— H uoiniobn.

LA FONTAINE AUX FEES

— Hue done, Trois-ficus, hue done !

Peu aprfcs, apparut un gros paysan d'un ^ge mfir, mont6 sur un de ces petits chevaux du B6arn qui font vingt lieues d'une traite et ne se fatiguent jamais.

— Ah ! perdiou ! s'6cria le roi en allant au-devant du gros paysan, tu ne pouvais arriver plus i propos !

— N'approchez pas de Trois-£cu$! il rue ! dit brutalement le vieux bonhomme. Ah qk\ dites done, eh, Ik-bas, reprit-il en regardant le roi d'un air soup^onneux, ne seriez-vous point par aventure un des coupeurs de bourses qui r6dent depuis quelques jours dans la forfet ?

A cette question aussi franche que peu obligeante, le roi, loin de prendre de Thumeur, ne put s'empfecher d'iclater de rire. Le gros paysan ne riait pas, lui :

— Qui fetes-vous, mordiou ? demanda-t-il d*un ton peu engageant. Le roi trouva plaisant de ne se point faire connaitre et ripondit :

— Mon cher monsieur...

L'autre Tinterrompit :

— ^ Je ne m'appelle point mon cher monsieur, dit-il, mais bien BrideloA le meunier.

— Va pour Bridelofi, ripliqua le roi, que la brusquerie du bonhomme rijouissait fort.

— Attendez done, reprit ce dernier en mettant pied i terre, parions que vous fetes quelque soldat de notre bon roi Henriot ?

— Ma foi, monsieur Bridelofi, rfepondit aussit6t Henri IV, vous avez devine juste, j'appartiens k notre roi Henriot.

— A notre bon roi, s'il vous plait, riposta le meunier en appuyant sur le mot que le Biarn avait omis de rfepfeter.

. — A notre bon roi, puisque vous y tenez ! reprit ee dernier.

— Comment, puisque j'y tiens, dit l'autre eourrouci; n'y tenez-vous point, vous? Mordious! c'est que j'aurais bien vite fait de vous bailler une taloche pour vous apprendre k respeeter notre bon roi.

— Tout doux! s'^eria Henri en se garant. Pour me prouver son amiti^, pensa-t-il, le brave homme va m'assommer sur la place.

— Ah 5i ! voyons, poursuivit le pfcre Bridelofi, une politesse en vaut une autre : je vous ai dit mon nom, dites-moi le vdtre?

Le roi, interdit d'abord devant cette question, linit par ripondre qu'il s'appelait « Nicolas. » Voulant pousser jusqu'au bout cette aventure , qui lui promettait une distraction certaine, il dit ensuite au meunier qu'il itait complitement s6par6 de la chasse, et pria le bonhomme de lui donner une retraite pour la nuit.

Le pfere Bridelofi n'avait jamais su refuser I'hospitaliti i personne ; aussi s*empressa-t-il d'aequiescer k la demande du roi :

— Venez chez nous, dit-il, tous y serez le bien regu. Pour ce qui est du

diner, vous en serez satisfait ; il y a une poitrine de veau en rago(it, un cochon de lait rdti, une soupe aux choux et un grand liivre en civet, que j*ai tu6 moi-mfeme.

— Un vrai diner de roi ! pensa Henri IV.

— As-tu faim, Nicolas? ajouta le meunier.

— Une faim d'enfer! rdpondit Henri.

— Tant mieux ! mordious ! tu m'as Fair d'un bon vivant, Nicolas! bois-tu sec?

— Sec comme pendu !

— Tant mieux! s'icria BrideloA toutjoyeux. Allons! j'enfourche Trois- Ecus ; toi, monte en croupe avec moi ! Dieu merci ! nous avons une bonne b&te ! Ce n*est pas grand, nos petits chevaux btamais, mais 9a vous a des jarrets d'acier ! Y es-tu, Nicolas ? dcmanda le meunier.

— J'y suis, ripondit Henri IV.

— En ce cas, reprit ie bonhomme, hue, Trois-ficus ! hue 1 ma fille ! Et ie cheval prit au galop le chemin du moulin.

— Perdiou ! pensa Henri IV en s'appuyant, pour ne pas tomber, sur les robustes 6paules de Bridcloii, je voudrais me voir passer en semblable Equipage ; je me rirais au nez de bon cceur !

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