CHAPITRE II
Ou il est parI6 des premieres amies de Henri de Navarre
e roi Henri et le pfere Brideloii, ligferement cahotis par Ie trot inigal de la jument, resterent quelque temps sans parier. Un cahot plus fort que les autres manqua de jeter i terre notre roi gascon.
II se retint tant bien que mal i la veste du meunier, qui se prit k rire d'un de ces bons gros rires qui font plaisir k entendre :
— Arnibiou ! dit-il, pour un soldat de notre bon roi, tu me fais I'efFet, mon pauvre Nicolas, d'un drole de cavalier!
— Le rustre se moque de moi ! pensa Henri IV en se remettant i grand peine en iquilibre sur Tfechine osseuse de la jument. Bast I k la guerre comme ii la guerre ! Mon cher BrideloA, continua-t-il, j'avoue k ma honte que je ne suis pas de premiere force en Equitation, lorsque je suis, comme en ce moment, k cheval sur la queue de la b&te, et, franchement, je te serais grandement obligi de riduire un peu Failure trop fringante de notre estimable monture.
— J'y consens ! rEpondit le meunier, d'autant plus qu'il n'est pas encore
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LA FONTAINE AUX F^ES
bien tard, et pourvu que nous ai:rivions au moiilin k Theure de la soupe, c tout ce qu'il faut ! — Li ! li ! continua-t-il en caressant la crinifere de son cheval, doucement, Trois-£cus, doucement, ma fille ! La jument, non sans rechigner, consentit i marcher au pas.
— Eh bien, es-tu content, grand peureux? demanda le paysan en toumant la tete du c6t6 du roi.
— Enchant^, riposta ce dernier qui riait dans sa barbe. Tu es, mon cher Bridelofi, le plus obligeant des hommes.
Le meunier Tinterrompit s6vferement :
— Monsieur Nicolas, dit-il, est-ce que par hasard nous aurions gard£ Jes pourceaux ensemble, que tu tepermets de me tutoyer?
— Cest juste, excusez-raoi ! ripliqua le roi, qui trouvait on ne peut plus original de s'entendre parler de la sorte.
— Oh ! repit Bridelofl, ce n*est pas que je sois fier; mais c'est que je n'admets de familiarity avec qui que ce soit, avant de savoir auparavant s'il le mferite.
— Et vous avez, perdiou ! cent fois raison, mon brave, riposta Henri, je fcrai en sorte que quelque jour vous m'accordiez la faveur de vous tutoyer.
— Oh ! fit le meunier, quand je te connaitrai, ce sera peut-fetre diflfirent.
— Tout different, je le crois ! rcprit le roi. Et ce disant, il pensa iclater de rire.
La conversation fut interrompue par un caprice de la jument qui tout d'un coup se reprit a trotter plus fort que jamais.
— Li ! li ! au pas, Trois-£cus, cria le meunier, au pas, ma fille.
Quand le cheval se fut decide i obiir i Tinjonction de son maitre, Henri IV, qui depuis longtemps se trouvait fort intrigue d'entendre donrier a Icur monture ce nom de Trois-£cus, se permit de demander au meunier une expUcation i ce sujet :
— Faut que tu sois diantrcment ignare, mon pauvre Nicolas, ri*pliqua Bridelou d'un ton presque miprisant; comment ! i ton dge, tu ne sais pas encore que nos petits chevaux du Biarn se vendent trois icus au marchfe, et qu'i cause de cela nous les appelons presque tous de ce nom-li ?
— Ma foi, ripondit le roi, je Tignorais totalqment.
— Trois-Ecus ! continua le meunier d'un air fin, c'est un nom qui sonne mieux qu'un autre ; pas vrai ?
Et ravi de ce jeu de mots, Bridelou se prit i rire de son gros rire. Henri IV, pour ne pas le d^sobliger, se crut force de faire chorus avec lui. Visiblement flatti, le meunier se retourna complaisamment vers le roi et lui dit d'un petit air amical :
— Je vols, Nicolas, que tu n'es pas tout i fa!t bete, et que tu sais coniprendre un mot d'esprit quand I'occasion se pr^sente.
Le roi s'inclina pour remercier le paysan de son singulier compliment.
— Y a-t-il longtemps, reprit le meunier, qui semblait de minute eu minute
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.
s'int^resser davantage h son compagnon, — y a-t-il longtemps, Nicolas, que tu es au service de notre bon roi ?
— Trts-longtemps ! ripondit le roi. Je le sers pour ainsi dire depuis qu'il est au monde ; car je suis nh le m6me jour que lui , i la mfeme heure, i la mfeme minute, et, qui plus est, au m^me endroit.
— Pas possible 1 s'exclama Bridelou, tu es du B6arn?
— Comme vous et lui ! rtpliqua le roi.
— Amibiou ! reprit le meunier, que ne disais-tu cela tout de suite ! . . . Et tu n'as, dis-tu, jamais quitti le roi ?
— Pas seulement la millifeme partie d'une seconde !
— Tu me gouailles, finaud! interrompit le bonhomme.
— Que Trois-£cus nous rompe les os sur I'heure, ripliqua le roi, si je ne dis pas Tentitre v6rit6 !
— Tu t'es trouv6 avec notre Henri dans toutes ses batailles ? interrogea le paysan 6merveill6.
— Dans toutes ses batailles.
— Je fais le pari que tu n'6tais pas Ih, cependant la premiere fois qu'il a vu le feu?
— Ne pariez pas, mon cher Bridelou, vous pcrdriez suremcnt.
— Mordiou ! s'icria le meunier. Tu te vantes, sans doute ! Et peut-etre ne sais-tu pas seulement de quoi je veux te parler ici ?
— Excusez-moi, riposta le roi, vous voulez parler de la prise de Cahors ?
— C'est ma foi vrai ! murmura le paysan.
-- Sans compter, ajouta Henri, que ce jour-li, malgrc toutes ses prouesses, votre bon roi Henriot avait intirieurement « un grand ventre de peur », comme nous disons au pays, et qu'il 6tait bien pile, et que ses jambes ^taient bien mal assur6es.
— Un grand ventre de peur ! lui ! allons done ! fit le meunier. Ce n'est pas de lui que tu parles-li, c'est de toi, poltron ?
— C'est juste, s'empressa de dire Henri IV, c'est de moi !
Get aveu semblasatisfaire le meunier, qui reprit d'un ton enjoui :
— Ah ! tu as fait cette mine-li i la prise de Cahors... tu es rest^ alors les bras croisds pendant I'afFaire ?
Le roi I'interrompit vivement :
— Non, mordious! s'ecria-t-il. J'ai surmonti ma lichc faiblesse, et, le premier de tous, je suis entri dans la ville i travers les balles et I'artillerie.
— Oh! le premier de tous! fit le meunier d'un air de doute. Aprfes notre Henri, si tu veux bien.
— Non pas apris ! si tu le veux bien toi-m&me, riposta le roi, mais en mime temps que lui !
Le visage du meunier reprit son air s6v6re :
— Je t'ai diji pri£ de ne pas me tutoyer! dit-il gravement.
— Diable! j'avais oublii! r6pondit le roi.
LA FONTAINE AUX FEES
— Oh ! je ne t'en veux pas ! continua le bonhomme : mais tiche d*y fairc attention ! parce que, foi de Brideloii, ga me chifFonne.
Le roi prenait un singulier plaisir en la compagnie du vieux meunier. Son visage 6tait rayonnant, et ses yeux p6tillaient de veritable joie. Henri IV renaissait pour ainsi dire k tousces souvenirs de sa jeunesse 6voqu6s soudat« nement dans cette belle foret de N6rac, dont, tout enfant, il avait parcouni les verdoyants sentiers, et dont, peu d'ann6es avant son avinement au trdne de France, il avait pu de nouveau contempler les arbres s6culaires.
Le meunier sed^rida bien vite et renouvela ses questions aussi amicalemenc qu'en commen9ant :
— Et depuis la prise de Cahors, demanda-t-il au roi, tu as suivi le roi partout?
— Partout I je vous Tai dit. Sur les champs de bataille d'Arques et d'lvry, je combattais k ses cdt6s ! . . .
— Et tu n' avals plus peur, j'espfere, interrogea le meunier en riant.
— Et jc I'espfere aussi, mordious ! riposta le roi, il n'y a que la premiire fois qui coillte ! heureusement ! — Cependant, ajouta Henri IV, dont le front se rembrunit, une nuit, cette peur m'est revenue au coeur, non pas comme a Cahors, mais cent fois plus terrible.
Le ton sinistre de Henri sembla impressionner itrangement le meunier, qui ralentit le pas de son cheval et se prit i icout;er.
Et le roi, qui rien qu'i ce souvenir frissonnait malgr6 lui, se prit k raconter tous les details de TefFroyable nuit k laquelle nous avons fait assister le lecteur.
Le gros meunier avait 6cout6 le r6cit du roi bouche b^ante.
— Qpoi ! dit-il aprfes un long silence, ce petit miserable ligueur a jet6 aux pieds de notre bon roi le pain qu'il lui avait donn6 !
— II I'a jeti, continua le roi, malgr^ la faim qui le torturait encore. II Ta jeti et s'est enfui en profirant ces mots : « Jamais Francois Ravaillac ne sera Tanii du roi huguenot. » Quand Tenfant eut disparu, continua le roi i voix basse, un rire dimoniaque sembla s'ilancer des Ifevres glac6es de ces cadavrcs qui gisaient autour du roi, et ce rire hideux vint troubler T^pouvantable silence de cette nicropole. Au milieu de ces 6clats de rire fentastiques, poursuivit Henri rV sourdement, ce nom de Ravaillac dominait toujourset bourdonnait lugubrement aux oreilles du roi, qui, au meme instant, crut ressentir i la place du coeur une douleur aigue, toute semblable i la douleur que produit une lame d'acier s'enfon^ant dans les chairs.
Chose Strange ! huit longues annies s'6taient ^coul6es depuis cette nuit fatale, et ce souvenir itait tellement vivace dans I'esprit du roi, que ce dernier porta involontairement la main i son coeur. — Cette mSme douleur, il lui semblait I'iprouver aussi violente que jadis.
— Ravaillac ! ripdta le meunier d'un ton courroucS. Amibiou ! je me souviendrai de ce nom-li, et si jamais celui qui le porte me tombc sous la patte, gare k lui !
En cet instant, Trois-ficus recula efFray^ ; devant le cheval se tenait un Jeunehomme d'une vingtaine d'annies i, peu prfes, que ni le roi nl le meunier n*avaient vu sortir de Tipais fourr6 qui bordait le sentier. Les mis^rables vfetements du jeune inconnu, son teint bilieux, son ceil profondiment renfonc6, sa Ifevre blfime et mince, qui le faisaient paraitre beaucoup plus vieux que son 4ge, tout en lui semblait fait pour inspirer de la defiance.
Notre gros meunier lui demanda d'un ton soup<;onneux et presque courrouc6 ce qu'il voulait:
— Mon bon monsieur, ripondit T^tranger d'une voix doucereusement hypocrite, notre roi Henri IV, que Dieu garde, est depuis hier en son pays de Bfearn et chasse aujourd'hui dans cette forfet. Pourriez-vous, je vous prie, m*indiquer Tendroit ou je pourrais trouver Sa Majesti ? je serais aise de la voir, car je n'y ai pu par\'enir depuis ce matin.
Tout en parlant, I'inconnu tenait ses yeux baissis vers le sol, et ne songeait m^me pas li consid&rer le second cavalier qui se tenait derri&fe le meunier. Celui-ci s'itait radouci en entendant les paroles du jeune Stranger.
— Cest un ami du roi ! avait-il pens6.
Et, le plus sincfcrement du monde, il lui indiqua le rendez-vous de la chasse.
— Attends IJi notre bon roi Henriot, dit-il, tu I'y verras indubitablement.
L'itranger remercia et disparut. — Henri IV le regarda s'iloigner.
— Cest singulier, murmura-t-il, il me semble avoir d6ji vu cette face p^le quelque part !
— Allons, hue, Trois-£cus ! cria le paysan, hue, ma fille !
Le cheval, qui n'attendait que I'ordre du maitre, reprit sa course, et, peu apr&s, le roi et le meunier arrivaient au moulin.