CHAPITRE HI
Q,ui prouve que, dans la petite ville de N^rac, les meuniers menaient plus joyeuse existence
que le roi de France en sa grande ville de Paris.
['habitation du meunier s'^levait sur le bord d'une petite rivifere qui ;s6parait le corps de logis du vaste enclos oi le moulin agitait ses
larges ailes.
Un petit pont construit avec des branches d'arbres itait jet6 sur I'itroit ruisseau, dont les eaux, argenties par la lune qui venait de se lever, refl6taient une veritable arm^e de peupliers gigantesques.
Le roi contemplait avec ravissement ce pittoresque paysage :
336 LA FONTAINE AUX FEES
— Ventre-saint-gris ! dit-il, voilJi un d^licieux endroit; et Ton doit fetre ici, dans ce petit coin ignori, plus heureux cent fois que dans ce grand pand^ monium qu'on appelle Paris f '
Trois-ficus avait traverse le pont rustique et s'itait arr6t6 de lui-mfime devant Thabitation. j
— C'est toi, notre homme ! cria de Tint^rieur une voix de femme.
— En chair et en os, mame Brideloii, r6pondit le vieux paysan. Laporte s'ouvrit, etla meunifere, une grosse rijouie- aux joues rouges et
aux dents blanches, vint prendre la bride de la junient. Les deux cavaliers sautferent k terre.
— Tiens ! tu es done deux, notre homme ! fit-elle 6tonn6e en apercevanc le roi. . -
— Femme, r^pondit Brideloii, j'ai trouvi cet t-tranger dans la fpr&t ; il faut que tu lui donnes h, souper et h coucher pour cette nuit. :
— Vous Stes le bienvenu chez nous, monsieur! — Aurore, continua-t-elle d'une voix forte, Aurore, mfene Trois-£cus h I'^curie. ^
Aurore parut sur le seuil de la porte.
— Tiens ! dit-elle avec ioie, les moustaches de la forfet !
— Eh bien! questionna Bridelofl, qu'est-ce done ?
— Rien ! rien! r^pliqua vivement Aurore, c'est Trois-6cus qui rne!... Allons, hue,.Trois-ficus!
Le roi et ses h6tes entr^rent dans la salle basse.
Un grand feu de sarments pifetillait joyeusement dans Titre, et, dans les cendres, un petit chien du pays se vautrait paresseusement.
En apercevant une figure itrangtre, il se prit i aboyer.
— Veux-tu bien yite taire ta piaille, Finette! cria le meunieri Nicolas est un ami, et de plus un compatriote.
Le chien comprit apparemment, car, i compter de cet instant, il fut au mieux avec Henri IV.
Le gros meunier avait approchi du feu un large fauteuil k clous en cuivre qui n'6tait fait que de pieces et de morceaux, et semblait pour le moins bicentenaire.
— Nicolas, mon gars, dit Ic bonhomme en tapant sur Tipaule de Henri TV, voili un fauteuil qui te tend les bras. Assieds-toi et chauffe-toi les pattes.
— Mille graces, mon cher hote ! r&pondit le roi en s'itendant dans le respectable fauteuil. Perdiou ! continua-t-il, voili un meuble qui date pour le moins du temps de Mathusalem !
— No ris point, Nicolas ! interrompit stvferement le gros meunier, ce vieux fauteuil-li, vois-tu bien, je ne le donnerais pas pour tout Tor du monde : une princesse, une reine s'est assise dessus.
Conime Henri consid^rait le meunier d'un air 6tonn6, ce] dernier reprit :
— Oui, une reine : et quelle reine, mon gars !... Jeanne d'Albret, rien que qa, la mfere de notre bon roi Henriot !
Qu-a n'lppartient aux rois, pw plus qu'aux barbes grises, de se laisscr doniroer pat une femme. (Page J39.) .
— Jeanne d'Aibret! rfepita Henri IV avec Amotion, en se levant doucemeni de dessus le fauteuil.
—En personne ! poursuivit le meunier. Celle-li qui 6tait si douce et si belle,
LA FONTAINU AUX FEES
et si bonne, qu'on Tappelait i la cour « la mignonne des rois, » et qu'au village on Tappelait « la mignonne des pauvres. »
— Ma mfere! murmura Henri IV.
Et dans ses yeux, deux grosses larmes brillferent au souvenir de cette noble femme que la reine Catherine avait fait mourir bien jeune encore, bien belle et bien aim^e.
Le vieux meunier ne reniarqua point Temotion de son bote :
— Pour en revenir k ce vieux fauteuil, coniinua-t-il, la reine Jeanne, chassant un jour dans les bois de Nirac, vint se reposer en ce moulin. Elle s'assir dans ce tauteuil qui venait du pfere de mon pire, et comme elle avait soif, elle but une pleine jatte de lait qu'on venait de traire et qui 6tait tout chaud encore. Regarde sur le bahut, Nicolas, tu vois bien cette jatte i fleurs qui est plac6eau beau milieu. Salue, mon gars, salue jusqu'i terre. Cest li-dedans qu'a bu la bonne reine Jeanne !
Machinalement, le roi porta la main i son feutre et se dicouvrit.
En cet instant, Aurore entra bruyamment dans la salle basse :
— Not' pfere, cria-t-elle de la porte, la bete est i T^curie !
— Tr^s-bien ! ripliqua le meunier en donnant une petite tape sur la joue rose et traiche de la jolie paysanne, tu es une fiUe d'afFillt, Aurore, et le mari que tu prendras sera joliment loti. — Pas vrai, Nicolas? continua-t-il en s'adressant au roi.
— Admirablement loti, vraiment, ripliqua ce dernier, etle sort de ce qiarili fera bien des envieux !
— Pas nial tourn6 le compliment ! dit gaiement le meunier. On voir que tu es du pays, tu n'es pas Gascon h moitii.
Une grosse voix qui retentit au dehors interrompit Tappriciaiion du bonhomme.
— Holi, hfe, beau-papa! criait-on, holi, hi! belle«niaman! v'la dc la sociiti que je vous am6ne.
— Tiens, dit Aurore d'un ton plut6t ennuyi que satisfait, ce que c'est que de parler mariage! Voili justement le grand Pilot, mon promis!
— Le grand Pfilot, ripita le roi. Mon rival! ajouta-t-il en souriant, Perdiou ! je ne suis pas iiichi de faire sa connaissance I
Le grand PMot pinitra dans la salle basse, suivi de Bois-Dauphin.
Depuis leur arrivee en Navarre, le roi, comme par un fait exprcs, n'avait pas quitti le jeune homme d'une minute, et ce dernier n avait pu encore trouver un pr^texte plausible pour Eloigner son royal maitre, et se rendre seul au moulin du pfere Bridelofi, ou il savait que se trouvait sa chfcre Psychi.
Grandement d6pit6 de la persistance du roi h le suivre, notre pauvre anioureux se donnait au diable d'avoir engagi le monarque i venir avec lui au pays navarrois; et, tout pensif, il craignait que le roi ne se doutit du motif qui lui avait mis ce voyage en tfite !
— Mais non, c'est impossible ! s'itait-il dit en r6fl6chissant. Le roi n'a plus
souvenance de Psychfe, et cette amourette de Henri de Navarre s'est iteintc comme une flamme ligfere dans le coeur de Henri de France.
Le jeune homme, tout en songeant, cherchait i s'orienter dans ces bois qui lui ^taient totalement inconnus.
— Ou diable suis-je ici ! je veux fttre pendu si j'en sais rien. Pour coniplaire au roi, je me sfepare de la chasse. Je Ticoute avec bonheur me faire les plus beaux serments dc sagesse, me declarer qu'ii n'appartient aux rois, pas plus qu'aux barbes grises, de se laisser dominer par une femme, lorsque^tout a coup, surgit au loin cettc petite paysanne, et Sa Majesti me plante li et s*cnfuit avec la belle. Quoi qu'il en soit, je suis libre, c'est li Ic point principal.
En cct instant, le grand Pilot, qui venait de terminer sa besogne, dibouclia par Tun des sentiers.
— Ah! parblcu! continua Bois-Dauphin , voili un gars qui me va renseigner. — Mon ami, poursuivit-t-il en allant au-devant du jeune bftcheron, pourriez-vous, par hasard, m'indiquer le moulin du pfcre BrideloA ?
— Ah bien, par exemple ! s'6cria le bucheron en se mettant k rire, on peut dire que vous 6tes rudement chanceux de m' avoir trouv6.
— Jen'en disconviens pas, ripliqua Bois-Dauphin ;mais pour quelle raison, je vous prie ?
— Par la raison, pardine, que vous toumez le dos au moulin, et non-seulement que je puis vous indiquer votre route, mais encore que je vais en personne vous y conduire, vu que j'habiie moi-m6me au moulin, dont la fiUe, niam'zelle Aurore, a I'avantage, sauf votre respect, d'etre la promise de votre serviteur !
Bois-Dauphin avait ftliciti chaudement le paysan, non sans rire en luimfime de sa grotesque physionomie, et tous deux s'6taient mis en route.
— Entrez, entrez, monsieur, dit le pire Brideloii en allant au-devant du jeune ofticier, la maison du paysan b^arnais est ouverte i tous les honnfites gens.
— Merci du compliment, mon cher monsieur, ripliqua le jeune homme en entrant, j'cn serai digue.
— Bois-Dauphin, dit Henri IV en le reconnaissant. Le jeune homme I'aper^ut dans le m^me moment :
— Le roil fit-il stupt^fii.
— Silence! dit vivement HetirilV, je me nomme Nicolas, rien de plus.
— Vous vous connaissez ? demanda BrideloA en s'approchant.
— Mon cher h6te, dit le roi, je vous prisente mon officier, un ami d6vou6 dc votre bien-aim6 Henri de Navarre.
— Ouais ! grommela le grand Pilot en regardant de travers celui qui venait de parler, qui diantre est-ce que cet Stranger li? je ne Tavais point vu! Et comme le roi s'itait mis i causer avec Aurore ?
— U est bien familier avec ma promise, dit-il, il me d^plalt. Avec sa moustache en Fair, on dirait d'un chat !
LA FONTAINE AUX f6eS.
Pas plus que le grand Pilot, Bois-Dauphin n'itait satisfait de voir le roi install^ chez le meunier.
— S'il revolt Psychi, se |dit-il avec crainte, qui salt si se caprice, iteint depuis longtemps, ne se rallumera pas ?
Le jeune homme connaissait son Vert-Galant sur le boutdudoigt, et ses terreurs n'avaient, apris tout, rien d'exagiri.
— Arnibiou! s'6cria le meunier, je ne m'attendais point ce soir i dlnei^en pareille soci6t6! A nous six, nous allons faire juste la demidouzaine !
— A nous six ! pensa Bois-Dauphin, dont le coeur se serra soudainement, que veut-il dire ? Psyche n'est-elle done plus au moulin ?
S'il e6t, en route, os6 interroger son guide au sujet de la jeune fiUe, il eAt obteflu sans doute tous les renseignements desirables; mais, par caprice d'amoureux, par je ne sais quelle fantaisie dont lui-m£me ne pouvait se rendre compte, Bois-Dauphin n*avait pas voulu prononcer devant ce rustre de grand Pilot le nom de sa bien chfere Psyche.
On peut ais^ment se faire une id^e de sa poignante anxi^ti en entendant la phrase du pire Bridelou.
— Psychfe n'est plus au moulin ! r6p6ta-t-il mentalement ; oil est-elle ? qu'est-elle devenue ?
Ces questions qu'il s'adressait i lui-mfeme, il 6tait sur le point, malgre tout, malgri le roi, de les adresser r6sol6ment au meunier; mais avant qu'il eut seulement ouvert la bouche, Bridelofl poursuivit : ^
— Si nous ne 5ommes que six en nous mettant li table, je vous priviens i Tavance, mes hdtes, que nous serons sept au dessert. En sus de cette petite rijouie que vous voyez li, continua-t-il en montrant Aurore, je poss^de une secondo fille que j'ainie quasiment autant que celle-ci, bien qu'elle ne soit que mon enfant d'adoption.
Bois-Dauphin se prit k 6couter avidement, et le roi qui, dfcs qu'il s'agissait d'une femme, avait pour habitude de dresser Toreille, vint prendre part sur I'heure i la conversation.
— Ah ! ah 1 mon cher Bridelofl, dit-il, vous avez une seconde fille ?
— La plus jolie bateliere de la Ba'ise!... r^pliqua le bonhomme. Sans compter que, bien jeune encore, elle a diji vu bien des choses et qu'elle en salt plus long que moi, et peut-6tre bien que toi itou, Nicolas. Mais nous causerons de tout cela plus tard. Occupons-nous prisentement de la mangeaille ; je crfeve de faim, moi, d'abord.
— Ventre-saint-gris! et moi done ! s'icria Henri IV. Mes dents sont longues h embrocher un ine !
— Un ine 1 r6p6ta le grand Pilot comme efFrayi.
— Rassurez-vous, mon cher ami, poursuivit le roi, qui se prit h rire ; ce n'est pas de vous qu'il s'agit !
— Ouais ! grommela le Pilot, il vcCinsolente! — Aurore, continua-t-il ^ voix
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTr6. 341
basse, en se penchant furieux du c6t6 de sa promise ; ne lui parlez plus ii ce Nicolas de malheur, je vous le defends !
Aurore le regarda bien en face :
— Tiens, vois-tu, PMot, lui dit-elle d'un ton profondfement convaincu, foi d'honn&te fille, tu es trop b^te pour un homme seul !
Le jeune biicheron leva les yeux au ciel :
— Faut-il qu'un homme soit malheureux ! g6mit-il avec ddsespoir.
Le meunier Tinterrompit brusquementaubeau milieu de ses gimissements :
— AUons, descends au cellier, Jean le serin, lui dit-il, et remonte un plein broc de vin nouveau !... Une petite blanquette de Limoux que je vous recommande, continua-t-il en se retournant vers ses botes.
Pendant ce temps, le Pilot prit une lumifere et descendit les huit ou dix marches qui conduisaient au cellier.
— Nous autres, reprit le meunier aprfcs le depart du Pilot, avan^ons un peu la table prfcs du feu, j'aime h avoir bien chaud quand je mange, moi, c'est mon id^e comme (a !
Bois-Dauphin s*6tait empress^ de prendre un bout de la grosse table massive placie au fond de la chambre et sur laquelle la meunifere et sa fille avaient apportfe six cou verts.
Le roi, qui, assis devant le feu, badinait avec Aurore, ne songeait aucunement h aller aider le meunier.
Ce dernier, qui n*entendait pas de cette oreille-li, vint i pas de loup derrltre Henri IV, et I'empoignant rudement par le bras, il le fit lever sans Tombrc de c^rimonie.
— Ah ?a ! dis-donc, Nicolas le paresseux, cria-t-il s6vfercmcnt, est-ce que tu te moques du qu'en dira-t-on de te carrer li h la chaude quand ton officier travaille?... Veux-tu bien vite diguerpir et faire ton ouvrage?
— Monsieur Brideloft..., dit vivement Bois-Dauphin en voulant retenir le trop brusque paysan.
— Laisse-le done faire 1 dit h voix basse le roi qui riait aux 6clats. L'aventure est bien plus bouifonne ainsi ! S'il ne me rouait de coups, ou diantre serait le plaisir ?
Bois-Dauphin voulut ripliquer.
— Ne me dicouvre pas, te dis-je, poursuivit Henri IV ; ici, je suis heureux...
— Comme un roi ? questionna le jeune officier.
— Comme unroi! reprit Henri; non pas, mordiou! comme un paysan, cela vaut micux !
A ces mots, il courut donner un coup de main Ji Bridelo<i pour apporter la grande table prfes de la chemin^e.
En cet instant, la grosse meunifere sortit de la cuisine, tenant entre ses deux mains une colossale soupifere toute fumante :
— V'li la soupe ! dit-elle en la posant sur la table.
LA FONTAINE AUX FEES
— V'li le civet ! (lit h son tour Aurore qui s'itait chargie du gibier. La t6te du grand Pilot sortit k moiti6 hors de la trappe du cellier :
— V'li la blanquetfe! dit-il d'un air de mauvaise humeur.
— Allons ! dit Brideloft en s*asseyant majestueusement sur le vieux fauteuil de la reine Jeanne, boutez-vous i table, je vous prie ; monsieur Tofficier, ajouta-t-il en s'adressant h Bois-Dauphin, h vous la grande chaise ; la place d'honneur vous revient de droit !
Bois-Dauphin fut sur le point de refuser et fit mine d'offrir sa place au roi.
— Mordious ! mon cher, lui dit vivement ce dernier sans 6tre entendu des autres convives, pas tant de fa^ons, pour I'amour du cicl, je ne veux pas fetrc reconnu.
— Toi, Nicolas, continua le meunier, mets-toi li sur ce banc, entre Aurore et le grand Pilot.
— Entre nous deux ! maugr^a le jeune paysan, il ne manquait plus que ?a !