CHAPITRE IV
Dans lequel le roi Henri IV est obligd de boire A sa propre santt^
out le monde 6tait plac6.
La meunifere servit la soupe.
— Ventre saint-gris ! s'icria Henri IV en aspirant voluptueusement la vapeur parfumie qui, de son assiette, montait en toumoyant jusqu'i scs narines; voili une admirable soupe aux choux, et vous ^tes, ma chfere niadame BrideloA, une merveilleuse cuisiniire ! La meunifere flattie s'inclina modestement.
— Le fait est, r^pliqua le meunier, que c'est quelque chose de tapfi ! et notre bon roi Henriot, tout roi qu'il est, se pourlicherait un peu bien les babines, si ses ministres savaient lui fabriquer de cette cuisine-li !
— Perdiou ! continua Henri IV, versant ^ sa voisine, il faut, mademoiselle Aurore, que je sache si vous avez le vin gai ! je vais vous griser un peu I
— Griser ma femme ! hurla le Pilot, je m'y oppose.
— Perdiou ! interrompit le roi, je veux vous griser aussi, vous devez avoir plaisante trogne quand vous fetes ivre !
— Silence, 12i-bas, au bout ! dit le meunier en se levant. Messieurs, poursuivit-il d'un ton solennel, aprfes avoir rempli son verre, je bois h la santfe de notre bon roi Henriot I
La meunifere, Aurore et Bois-Dauphin ripondirent aussitot tout d'une voix :
— A la santi d'Henriot !
Brideloft s'itait aper?u que le roi s'itait abstenu :
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.
— Nicolas, dit-il, il me semble que tu n'as pas trinqui !
— Si fait ! si fait ! r^pliqua vivement le rival du grand PJlIot.
— En ce cas, poursuivit le paysan, retrinque et dis bien haut : « A la sante d'Henriot ! »
— Mais...
— Dis-le, ou je te retire mon aniitii !...
Le roi sembla h^siter encore.
— Si tu ne le dis pas de bonne volenti, continua I'autrc en quittant sa place, je cogne !
Et, retroussant ses manches, il fit voir i Tami Nicolas deux poings formidables.
— Tout douxj mon cher, s'exclama le roi, je suis prfit i crier tout ce que vous voudrez ! II ne s'agit que de s'entendrc ! Et sans plus attendre : — « A la santi d'Henriot ! » hurla-t-il i deux ou trois reprises. diffirentes.
Le grand Pilot, pendant tous ces toasts enthousiastes^i Tadresse du roi de France, itait resti parfaitementsilencieux.
Le roi s'en itait aper^u. Quclque peu intrigui, il demanda au jeune bucheron le motif de sa froideur :
— Je ne bois qu'i la santi de ceux-lJl qui ne me diplaisent point, reponditil brusquement.
— Ah ! ah ! pensa Henri IV, le revers de la midaille. II n'est pas royaliste, celui-li I
Le pere Bridelod s'itait retoumi courrouci vers le Palot :
— Vois-tu bien, Palot, si tu n'itais point mon futur gendre, je te ferais partager mon opinion k grandissimes coups de sabot dans le... Ah ! mais oui !
La meunifere essaya de I'apaiscr. Ce fut peine perdue.
— MordiousI continua-t-il en frappant du poing sur la table, je ne vclix point qu'on dise devant moi du mal de mon petit Henriot.
— Brave homme ! dit ;\ part lui Henri IV imu, je voudrais Tembrasser. Comme il itait trop loin du meunier, il se contenta d'embrasser Aurorc.
Le P41ot voulut se ricrier; maisBridelofl continuaiti tue-tSte Tapologie du roi de France :
— Un bon roi, disait-il, mais c'est rare comme le loup blanc ! faut point Ic dechirer quand on I'a ! Un homme qui est bon comme le bon pain, quoi ! qui donne tout son argent aux pauvres. Voyons, est-ce vrai, Nicolas ? poursuivit le meunier en mena^ant le roi.
— Le bonhomme a la rage d'interroger i coups de poing! se dit le monarque ; c'est un bon systfeme !
Le meunier continua :
— Un homme qui est le compagnon, I'ami de tous ses soldats, enfin le pcre du peuple, quoi !
BrideloA s'interrompit brusquement, et, se penchant par-dessus la table :
344 LA FONTAINE AUX f6eS.
— Ah ci ! dis done, toi, Nicolas, brailla-t-il, est-ce que tu aurais I'idfee dc nier ce que j'avance ici ?
— NuUement, s'^cria le roi en esquivant Ic coup de poing. Dieu me garde de rien nier !
— A la bonne heure ! riposta le meunier en se radoucissant. Un franc luron, poursuivit-il, bien gai, bien boute-en-train, habilli sans fa^on i la nistique, et qui, pour souper avec des paysans comme nous, ne ferait pas plus dc cirimonies que Nicolas que v'lil
— Oh! pour ce qui est de ?a, c'est pure v6rit6 ! ripliqua le roi.
— Comment! si c'est v6rit6, poursuivit BrideloA, je le crois bien! ijanelui est pas arriv6 une fois seulement, mais dix fois et plus. Et tout demiferement encore, i Meudon, chez un certain Michau, qui dtait meunier comme je le suis moi-mfeme !
— En efFet, dit Henri IV en souriant, j'ai eu vent de cette aventure-li !
— Arnibiou ! repfit le bonhomme, demain matin, dfes le patronminet, jc me mettrai en route pour le chdteau de N6rac... Faudra que je dise un petit bonjour au roi avant qu'il remonte i cheval pour retourner i Paris. II y a bien longtemps que je ne Tai vu, mais je parierais bien que je le reconoaitrais entre mille, et h premiere vue, encore !
Henri IV ne put s'empfecher dc rire.
— Tu ris, toi ! fit le meunier en reprenantson air mena?ant.
— Non, vraiment, c'est une mie de pain qui m'est restie dans la gorge, et ?a me chatouille.
Henri IV ne s'itait jamais senti de si bonne humeur. La vin, les beaux yeux d'Aurofe, le bavardage du meunier, tout cela le divertissait grandemcnt et lui faisait presque oublier les soupis de la royautd.