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CHAPITRE V

Ou le roi danse la bourr^e bt^arnaise.

ois-Dauphin, lui, ne prenait i tout cela qu'iin mediocre plaisir. Le vin lui ^tait fort indifFirent, et les recits du bonhomme ne Tintiressaient gufere.

U ne songeait, le brave amoureux, qu'i sa bien chire Psychi, i celle que depuis longtemps il n'avait vue, et dont il souhaitait Tarrivie de toutes les forces de son dme, bien que la redoutant i cause du roi.

II eiit donnd tout au monde pour pouvoir laisser li le diner et les convives et s'en aller au-devant de Psych6.

En suivant le bord de la Baise, il avait dix chances contre une pour apercevoir au loin le batelct qui, chaque soir, ramenait la jeune fille au pied du mou-

LJ! Li! qu'est-ce que je disais! balbuiia-t-il. Un famdmel (Page JS2.)

lin. Mais s'Moigner de ta sorte itait pour Bois-Dauphin tout k fait impossible. 11 lui fallut doDC se r^signer et attendre.

— Mon officier, dit le roi, vous me semblez tnquiet, prtoccupS ?

— Moi, nuUement 1 ripUqua Bois-Dauphin en afFecunt de sourire.

U — tt amrambra.

LA FONTAINE AUX FEES

— Ouais I fit Henri IV. Voili un sourire qui m'a tout Tair d'une afFreuse grimace ! D6cid6ment, vous avez quelque chose.

Bois-Dauphin se dfefendit tant bieii que mal , mais sans convaincre le roi, qui r6p6ta en gouaillant :

— Vous avez quelque chose.

— Ah ga ! mais j'y songe, continua-t-il en s'adressant au pfere Bridelofi, ne disiez-vous pas, en nous mettant i table, que nous serions sept au dessert?

— Au dessert I reprit le meunier, c'est une manifere de parler pour dire « aprfes le diner. » La petiote ne rentre jamais avant cette heure-ci. EUe ne dine gufere avec nous, celle-li, continua le bonhomme, et ce n'est pas sa nourriture qui revient cher ! EUe vous grignotte, dans son batelet, un bout de pain, un fruit, une b6tisc, quoi, et c'est tout ! EUe a, que je crois, des peines de coeur. Et vois-tu, Nicolas, quand le cceur n'est pas i son affaire, I'estomac s'cn ressent. Toi qui es un gai luron, Nicolas, un joyeuxdrille, d6ride-la, je t'enprie, deride-la, quand elle va venir. Si ce n'est pourelle, fais ^a pour moi !

— Ventre-saint-gris ! mon cher, je m'en charge, riposta Henri IV; ellerira ou elle dira pourquoi I

Pendant les paroles du meunier, Bois-Dauphin avait kti en proie i une visible inquietude.

A la firf, prenant son parti :

— Nicolas, dit-il, vous rendra une autre fois ce petit service, mon cher h6te; mais U se fait tard^ et nous devons, sur I'heure, prendre cough de vous.

— lis s'en vont ! pensa le Pilot joyeux. Ah ! tant mieux!

— Arnibiou ! monsieur i'officier, s'ecria le meunier en quittant le coin du feu, queUes paroles dites-vous li ? Partir ! non pas vraiment, je vous ai et je vous garde.

— Impossible ! continua Bois-Dauphin.

— Vous ai-je mal re^us ? demanda BrideloA, vous ai-je blessis en quoi que ce sbit ? Ah ! fit-il en se frappant.le front, je vois ce que c'est. Vous m'en voulez parce que j'ai dit que j'allais peut-fetre ronflcr un peu! Eh bien, je vous promets de nc p;is dormir. Et je vas jacasser avec vous, comme devant ! Si vous voulez que je rie, je rirai ; si vous voulez que je chante, je chanterai ; si vous voulez que je danse, je danserai.

Bois-Dauphin se pencha vers Ic roi, qui semblait bien plut6t dispos6 k rester qu'i partir :

— Venez, venez^ Sire ! lui dit-il i I'oreille. Vous ne pouvez rester plus longtemps, et d^ji tous les votres doivent fetre dans la plus grande anxi^ti.

Henri IV se trouvait dans I'indicision la plus complete.

— Comment, vous nous quittez ?lui dit doucement Aurore, d'un petit ton de reproche.

A ces mots, I'hisitation du roi cessa tout h fait :

— Ma foi, non ! s'6cria-t-il , je ne vous quitte pas, mes chers botes. Bast!

continua-t-il tout bas en s'adressant i Bois-Dauphin, je puis bien, unefoispar mdgarde, oublier tout un jour que je suis roi ! — Toutefois, ajouta-t-il, si tu penses que ta presence soit utile au chiteau, pars et va rassurer notre monde.

On devin€ aisim^nt que cette proposition pouvait, moins que toute autre, fetre du gofit de Bois-Dauphin :

— Vous laisser seul! repondit-il aussit6t. Jamais, Sire !

— En ce cas, reprit Henri IV, passons la nuit ici et n'en parlons plus ! — Mon cher BrideloA, ajouta-t-il en prenant la main du meunier, nous sommcs tout h vous jusqu'i demain !

Le bonhomme, sa femme et la petite paysanne accueillirent les paroles du roi par un frinitique bravo.

Seul, dans son coin, le Pilot resta muet :

— lis rcstent, pensa-t-il, tant pis !

— Oui, nous restons, reprit le roi, mais i une condition !

— Acceptie d'avance ! r6pondit-on en choeur.

— C*est, poursuivit Henri, que M. BrideloA tiendra sa promcsse ct nous chantera quelque joyeux refrain qui me permettc de danscr un pcu avcc la gentille Aurore.

— J*ai dit que je chanterais, rtpliqua Brideloil, je ne m*cn didispas.

— Danser! s'icria Aurore au comble de la joic, ah! voili unc bonne idee, par exemple !

— Oui, elle est jolic, I'idie ! grogna le Pilot.

— Qu'allons-nous danscr, hcin?... continua Aurore, Ic passe -pied?,., le vianuguel ?... le ffiouchicou?...

— Le passe-pied a du bon, r^pondit le roi, le manuguet n'est pas dhsagr&able, le mouchicoii est loin de me diplaire ; mais je penche plutot pour unc bonne bourrie.

— La bourrie, je ne I'ai jamais dans^e, fit Aurore.

— Je vous Tapprendrai, ripondit le roi. C'est une danse channante, ma chere ! qui nous vicnt de I'Auvergne : la grand'mfere dc votre bon roi Henriot, ajouta-t-il en souriant, Ta mise i la mode Ji la cour dj France. Et si vous voulez savoir pourquoi, ma gentille Aurore, c'cst que cctte bonne reine de Navarre, qui faisait les plus jolis contes du mondc, posscdait les plus belles jambes qu'il se pfit voir. Or, comme la bourrde ne peut so danser qu'avcc des cotillons courts, la reine Marguerite avait choisi la bourr^e i seule fin de faire admirer ses mollets ! — Soyez certaine, ajouta le roi en jetant un coup d'oeil sur les jambes irr^prochables de formes de la petite paysanne, que vous avcz toutes les qualitis requises pour vous livrer i cette danse-lii.

— Va pour la bourrie ! cria joyeusement la jeune B^nrnaisc.

— AUons, les cnfants ! dit le pfere Brideloii en se remettant dans son fauteuil, dansez tout votre saoAl, moi je chante. Finettc, cria-t-il i son chicn, couche-toi li et fais le mort, ou gare aux torgnolcs.

348 LA FONTAINE AUX f£eS.

Finette vint respectueusement se vautrer aux pieds de son maitre, et ce dernier entonna h tue-tfite un refrain b^arnais.

— Aliens, mordiou ! dit Henri IV, en s'emparant de la gentille Aurore, la main aux dames.

— La main aux dames, reprit le grand PJilot d'un air piteux. Ou y ena-t-il pour moi, une dame? je n'en vois point.

La mfere Bridelofi, qui n'^tait pas fich^e de sauter aussi un peu, vint prendre le Pilot par la main :

— A nous deux, mon gendre!... dit-elle d*un ton qui n'admettait pas de r6plique.

Le paysan dut ob^ir.

Tout en dansant, il faisait la mine la plus triste^du monde :

— Danser avec sa belle-mfcre, grand Dieu ! faut-il qu'un homme soit malheureux !

Aprfes avoir termini son couplet, le meunier se retourna vers Bois- Dauphin :

— Ne vous d^solcz pas, mon officicr, lui dit-il; il est huit heures maintenant, et vous allez avoir aussi votre danseuse !

A peine avait-il parl6, que la porte de la salle basse s'ouvrit, et Psyche parut sur le seuil.

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