CHAPITRE VIII
Les rddeurs de nuit.
endant ce temps, le meunier avait conduit ses botes de Tautre coti de la petite riviere qui s^parait le moulin de I'habitation.
— Perdiou ! disait le roi aspirant avec une indicible 'volupti les parfums enivrants qui s'exfialaient des bois environnants et des montagnes voisines, voili une vraie nuit de B6arn, et cert^s il ferait bon de coucher en plein air !
— Arnibiou ! Nicolas, s'6cria BrideloA, tu vas en ce cas t'en donner tout k ton aise!... H^ 1 le Palot, cria le meunier en se faisant un porte-voix de ses deux mains, apporte dare-dare dansl'enclos du moulin une hotte de paille pour Nicolas.
Le Palot s'empressa d'obiir i son futur beau-pfcre et fit son entree dans Tenclos, entifercment enseveli sous la botte de paille reclam6e.
Sur Tordre du maitre et seigneur de Tendroit, il ^tendit la paille sous un hangar, plac6 prts de I'^curic de Trois-Ecus.
Le bonhomme indiqua au roi de France la couche moins que mocUeuse qui lui 6tait destinie.
— Ccst la que tu coucheras, Nicolas, lui dit-il.
— Parfaitl ripliqua Henri IV enchant^.
— Quant b, vous, mon officier, continua le vieuxpaysan en s'adressant avec une deference marquee Ji Bois-Dauphin, le Palot va vous preter sa chambre que voici.
Ce disant, Brideloft gravit cinq ou six marches qui conduisaient k une petite pone pratiqufee dans la grossifere ma? onnerie sur laquelle se dressait la 16gfcre charpente du moulin.
La porte ne fermait qu*au loquet, et le meunier Touvrit sans peine.
— Voili, mon gentilhomme, votre domicile pour cette nuit, dit le meu-
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTR^.
nier ; vous domiirez li ni plus ni moins qu'un vrai loir, au bruit du tic-tac du moLilin.
Mon cher monsieur Bridelou, dit vivement Bois-Dauphin, je pr^ffere que Nicolas me c6de sa botte de puille. Je lui abandonne la chambre en route proprifit^.
— A lui ! s'exclama le meunier, arnibiou ! il ferait beau voir que le soldat fut mieux couchi que Tofficier, Ce qui est dit est dit !
— Co bon M. Bridelou a raison, s'empressa de dire Henri IV, qui avait ses motifs apparemment pour coucher i la belle 6toile; cette place est la miennoj et je veux y rester.
— Soit, r6pliqua Henri de Bois-Dauphin en s'inclinant. J'obiis.
— Le soldat dit « Jo veux » i Tofficier ; ToflScier dit au soldat : « J'obiis. » lis sont gris tous les deux, pensa le paysan. Cela prouve en faveur de la blanquette que je leur ai fait boire.
Apercevant le Pilot qui se tenait devant lui sans souffler le mot et se grattait roreille de cet air bete qui lui 6tait particulier :
— Eh bien, qu'est-ce que tu as, toi, Jean le Serin ?
— J'ai... j'ai... reprit Tauirc, que si Tofficier couchc dans ma chambre, je ne sais point oii je coucherai, moi !
— Tiens, c'est vrai, pcnsa le meunier, oii est-ce qu'il couchera, lui ? Ali ! Yy suis, poursuivit-il en se frappant le front, dans Ticurie, avec Trois-£cus!
— Comment! avec Trois-£cus ? fit le Pilot en se r^criant.
— Et surtout, continua le gros bonhomme, tiche de ne pas la chagriner, cette pauvre b6te, elle est tres-chatouilleuse !... AUons, bien le bonsoirtout le monde, je vais me coucher, moi.
Et pendant que le Pilot tout maugr^ant s'insinuait dans le domicile de la jument, tandis que Bois-Dauphin s'installait dans la petite chambre du moulin, et que le roi de France s'ttendait le plus philosophiquement du monde sur la paille fraiche italee i son intention sous le hangar, le gros meunier regagna sa rustique et simple demeure.
A peine le bonhomme avait-il quittt ses h6tes, que les haies d'aub^pine qui bordaient Tenclos du moulin s'^carttrent doucement ; puis, h travers T^pais feuillage, apparurent deux creatures humaines, piles, livides, effrayantes.
Toutes deux ttaient plactes de telle sorte que ni Tune ni Pautre ne se pouvaient apercevoir.
L'un de ccs deux personnages fantastiques se dirigea sans bruit vers Tendroit ou, sur la paille, reposait Henri IV.
Ses pieds effleuraient i peine le sol, on eut dit une ombre qui voltigeait :
— Roi huguenot, me voici, murmura-t-ild'une voix sourde.
Etdans sa main un poignard brilla. Les rayons de la lune faisaient itinceler la lame comme une flamme.
— Henri de Bois-Dauphin, dit I'autre personnage, je viens venger mon fils.
LA FONTAINE AUX PfeiS.
Et d'un pas l^er, la seconde apparition se prit h gravir rescalier du maulin ou reposait Tofficier du roi de France.
Danssa main, un poignard brillait aussi^
Encore quelques secondes, et ces deux lugubres rddeurs de nuit se trouvaient Tun sous le hangar, Tautre dans la chambre de Bois-Dauphin.
Mais en cet instant un bruit de voix se fit entendre derriSre les aub^pines de la cloture :
— De ce c6t6, mam'zelle Psychi, disait Tune des deux voix, qui n'^tait autre que celle du petit pastour Jacquinet, vous serez plus vite aupr^s de la mere Bridelou. Maintenant que vous Stes rentrie au gite, je retourne veiller le pauvre vieux Job, en attendant qu'on vienne le chercher pour le Jeter dans le grand trou !
Ce disant, le p^tre s'iloigna du moulin de toute la vitesse de ses jambes, et Psyche, en proie k Timotion la plus violente, pfen^tra dans le clos, d'un pas mal affemii.
A la voix du petit p^tre, les deux assassins avaient subitement rebrousse chemin; mais, se glissant comme des reptiles i travers les haiesde la cl6ture, chacun d'eux avait dit :
— Je reviendrai !
A l'arriv6e de Psyche, le roi, qui venait k peine de s'assoupir, s*6tait levA vivement.
— Psych6 ! raurmura-t-il. Elle ici !
La jeune fiUe, dont T^motion semblait augmenter de minute en minute, s'avan?ait lentement du cdt6 du hangar.
— Henri de Navarre, murmurait-elle d'une voix haletante.
— Mon nom 1 c'est mon nom qu'elle prononce ! dit le B^arnais radieux.
— Le roil... continuait Psych6, Le roi de France!
— Le roi de France est k tes pieds, ma belle ! s'^cria le monarque en venant s'agenouiller devant la jeune fille.
Psyche recula, muette de surprise et d*6motion.
— AUons, poursuivit Henri IV, quitte, ma jolie peureuse, cette mine effar6e !... Quand, pour la premiere fois, je t'ai dit que je t'aimais, ce n'est point par des cris de terreur que tu as accueilli mes paroles ! . . . Pourquoi done aujourd'hui 6tre tout autre que jadis ?
— Pourquoi ? Vous demandez pourquoi, sire ! r^pondit Psychi d'une voix haletante.
— Eh! ventre-saint-gris ! reprit Henri, certes je le demande !
— Je ne puis vous le dire ! j'ai fait le serment de me taire !... et celui qui I'a re?u n'est plus de ce monde ! Ne m'interrogez pas, Sire, et laissez-moi rentrer librement sous le toit de ma famille d'adoption.
Ce disant, elle fit quelques pas vers le petit pont de branchages, qui seal la siparait du corps de logis habit6 par le meunier et les siens.
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE.
— Te laiss^r libre, as-tu dit, PsycW, reprit le roi, perdiou ! tu ne me connais gufere, mignonne.
Au fur et i mesure que le roi parlau, Psychi avail recult ipouvantte ; mais Henri U suivait pas i\ pas.
Pendant quelques minutes, cette poursuite continua, muette> silencieuse.
Le roi ne pronon^ait plus un mot ; Psyche ne prof^rait plus un cri ; mais les regards dp monarque parlaient pour lui, et le visage pMe et contract^ de la jeun^ fille parlait pour elte.
Sa poitrine haletait dans son corselet de laine ; ses yeux se voibieat ; ses forces semblaient prates h, Tabandonner et sa fuite se ralentissait de minute en minute.
Arriv^e pr^ du mouUn, elle dut prendre haleine un instant, et s'appuya convulsivement h, la rampe du petit escalier.
— Sire! dit-elle enfin, c'est vous... c'est vous qui I'aurez voulu !... c'esi vous qui me forcez i violer mon serment ! . . . iScoutez done !
— Je n'icout^ rien, murmura le roi.
Mais en ce moment, il aper^ut un homme effroyablement pdte qui, la main sur la gard^ de soQ 6p£e, se tenait immobile sur le seuil de la petite chambre du moulin.
C*ctait Henri de Bois-Dauphin, colonel des gardes de S. M. Henri de France.