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CHAPITRE IX

Dans lequel Hoi&- Dauphin tire IV'pce coiitrc son roi

urpris d'abord, le roi poussa bientot une exclamation de colore : un pressentiment secret venait de Tavertir que cet homme n 6tait fJus en cet instant ni son sujet, ni son compagnon d'armes, ni son ami, mais bien un adversaire pour lui, un difenseur pour Psychi, en un mot un rival, ctqui pis est, un rival pr6fir6. Ce fut done comme un rival qu'il Taccueillit.

— Qui vous a appeli, monsieur ? demanda-t-il d'un ton bref et tout en se mordillant la moustache.

MaU BoisrPauphin, sans r^pondre un seul mot, descendit lentement I'esca- )kt diU mouUa et viot s'agenouiller devant le roi.

Celui-ci, qui connaissait Bois-Dauphin et qui s'attendait de sa part Jfc une some des plu6 violcntes, se trouva tout d^concerti devant cet acte de soumission et d'humiliti.

— Vous ^ mes pieds... Henri, dit-il enfin d'une voix dont il essayait v^ineiKieQl d'a4oucir la sivirit^, de quelle £aute avez-vous done k me demander grice?

360 LA FONTAINE AUX FEES

— D'une faute .impardonn«ible i vos yeux, Sire ! ripondit Bois-Dauphin.

— Parlez !... parlez doiic ! ripUqua le roi.

— J\aime Psyche, Sire, continua le jeune homme; je Taime plus que mon nom, plus que ma vie! et, poufsuivit-il d*une voix profondime'nt respectucuse et cepend^nt pleine de fermeti, * — quoi qu'il piiisse advenir, je Taimerai toujours.

— Sire, dit i son tour la jeune fille en s'agcnouillant aupris de son Henri; Sire, sur nia vie en ce monde, siir mil part de paradis, j'ai jur6 jadis d'etre son ipouse et de iie jamais aimer que lui. Ce serment, je dois le tenir, je Ic tiendrai.

Le roi ne r^pondait pas! Mille pensies contradictoircs s'entrechoquaient daiis sa tete; millc sentiments opposes se combattaient dans son coeur: il se tenait dans une offrayante immobilite devant les deux jeunes gens toujours agcnouilles. ...' -

— L'un sans Tautre nous ne saurioiis vivre, dit Ps)^h6au roi -de France, eh saisissant d'unemain tremblante lu main de. Henri de Bbis-Daupliiri. •. Et le jeune homme ajouta, en pressant contre son cgeur la main de celle qu'il aimait :

. -T- L'un.sans Tautre, Sire, nous ne saurions 6tre heureux.

— Heureux ! rep^ta le roi avec emportement. Eh! monsieur, quandils'agit du bonhcur d'unc femme, quel'-autrc micux qu'un roi, mieux que moi-memc, pent se charger dc ce soin !

. Un sourire vint plisser les levres du jeune officier. Se relevant lentement et faisant quelques pas vers le monarque :

— L' amour d'un roi, dit-il, ne donne pas^'le bonheur !... Cest le chagrin toujours, et parfois c'est la mort qu'il apporte !

— La mort! repeta amerement Psyche.

Et die jeta un triste regard sur Henri IV.

Celui-ci lauija ;\ Bois-Dauphin un coup d'oeil irriti :

— Taisez-vous, nionsieur ! dit-il impirieusement. Taiscz-vous! et laissezmoi! r» •> ' .

. Bois-Dauphin resta immobile. • !/ . . i , i

— baissez-moi ! reprit le roi avcc un eclat terrible, je le yeux,rj/e Tordonne, i obiissez! >

— Je n'obiirai i Votfe Majesti, Sire, que lorsque vous aurez laiss6 le chemin libre h cette jeune fille, et qu'a ma place sa famille d'adoption pourra la prbt6ger.

— Pour la dcrniire fois, reprit le monarque d'un ton de menace, obiissez et laisscz-moi !

— Pour la derniere fois. Sire, r^pliqua le jeune homme en s^J pla^ant devant celle qu'il aimait, je suis forci de vous dire que, moi vivant, nul ne portera la main sur cette jeune fille.

LE MOKDE FANTASTiaUE ILLUSTR^. 361

Cc swrel, U I'a tivili avant d'expirer. (Page 868.)

— M:illicureux ! s'icria Henri IV avec fureur, tu oses menacer ton roi I Prends garde !

— Je ne prends garde qu'i I'honneur de celle qui dolt s'uniri mol,r£pondit

362 LA FONTVINE AUX FEES

Bois-Dauphin, donnant enfin un libre cours a rindignation et i la colire qui | . depuis trop longtemps lui 6treignaient le coeur. Et puisque le roi de France ' ' oublie qu'il est roi, ce n'est pas Ji moi de m'en souvenir. II n'y a plus ici pour j moi de souverain, il n'y a qu'un homme qui ose insulter une femme et veut lui faire violence, et, quoi qu'il puisse advenir, je chitierai Tinsulteur et dtfen- ; 1 drai Tinsultfee !

A CCS mots, Bois-Dauphin tira son 6p6e hors du fourreau.

La rage I'aveuglait, la fureur le rendait insensi.

Psyclii, au comble de I'ipouvante, s'61anqa au-devant de lui, et de scs deux mains, essaya d'arracher Tarme fatale qu'il faisait toumoyer au-dessus de sa tcte.

Mais ses efforts 6taient vains ; ses cris de terreur et de supplication, Bois- Dauphin ne les entendait pas, et d'un bond, il s'felanqa sur le roi, I'^pie haute...

Mais son bras retomba sans frapper ; et, comme arrfetfe par une muraille d'airain, il se tint soudainement immobile.

L*oeil 6tincelant, effrayant de majesti et de grandeur, Henri IV itait li devant lui, disarm^ et la poitrine nue.

— Frappez ! mais frappez done ! dit le roi, avec un accent superbe de fierti. La gloirc dc Jacques Clement vous fait envie, monsieur ! Aux titres que vous tenez de notre munificence, vous voulez ajouter le titre de rigicide... faites selon vos dfesirs.

Bois-Dauphin peu i peu revenait i lui, et Timmensiti de son crime commen^ait i Tipouvanter.

— Qu'attendez-vous? poursuivit le roi en s'avan^ant i son tour au-devant du jeune homme qui se prit i reculer machinalement. Frappez, monsieur ! ma poitrine est nue, et votre 6p6e pourra, sans s'6mousser, se frayer un chemin jusqu'i mon coeur ! . . .

Bois-Dauphin, sans parlcr, laissa rouler Tarme h ses pieds. Le roi la ramassa et se prit i la considirer.

— Par le sang de ma nitre 1 poursuivit-il avec indignation, cette ipfee est celle que, dc notre main royale, vous avez re^ue aprts le siige d'Amiens, le jour mcmc 011 nous vous avons nommi colonel de nos gardes. Reprenez cette cp6c, monsieur, continua le roi en la lui tendant, et frappez de ce fer votre roi et votrc maitre.

Bois-Dauphin, d'une main convulsivement agitie, saisit I'arme que lui pr^sentait le roi.

— Allons, . monsieur, continua ce dernier en dicouvrant plus encore sa poitrine, faites votre office. Ou de par Dieu, je vous donne parole que si vous m'epargnez au]ourd*hui, vous recevrez demain le juste chitiment de votre rebellion. II y a longtemps que F^chafaud ne s'est dress6 sur la place publique de Nirac; je Ty ferai dresser en votre honneur! Pour la demiferc fois, frappez ?

Pour toute reponse, le jeuiie homme pliqa Tepee sous son pied ct la brisa comme du verre.

Jetant loin de lui le tron^on qui lui itait resti dans la main :

— Faites dresser Tfechafaud, Sire, je suis prfit !

— Cest vous qui I'aurez voulu, monsieur, ripondit Henri IV. Soit ! cela

sera

— J'y compte, Sire !

— N'esp6rez pas, continua le roi, qu'au moment du chitiment, je consente a pardonner le crime ! J'ai fait grice bien souvent, mais cette fois je serai inflexible, implacable !

— Ma grlce, Sire, ripliqua le jeune homme, je ne Tacccepterais pas ! votrc pardon, je le refuserais !

Pendant ces derniers mots, Psyche avait repris I'usagc de scs sens.

— Henri ! s'icria la jeune fiUe en s'ilan^ani vers le jeune homme, Henri ! tu vivras, je t'en donne parole !

— Cest impossible !

— Tu vivras, te dis-je, et tu vivras heureux ! — Sire, contir.ua-t-clle en se retournant vers le roi, cette nuit... cette nuit mSme, en rendant le dernier soupir, un vieillard m'a r6vel6 un secret que j'avais fait sermont de gardcr a jamais au plus profond de mon coeur. Lcs sermentsquc Ton f^iit^ unmourant sont choses saintes, et le ciel punit ceux qui osent y manquer ; mais lorsqu'en se parjurant on pent ipargner des remords iternels i un roi que Ton vintre, et sauver d'une mort honteuse un amant que Ton chirit, le parjure devient un devoir, et ceux qui sont morts le doivent pardonner.

— Un secret ! r^pitirent avec surprise le roi et Bois-Dauphin.

— Que Votre Majesti daigne me suivre, dit la jeune fille, et je lui dirai tout... Henri, ajouta-t-elle en s'adressant i Bois-Dauphin, qui, muet de surprise, I'icoutait, Henri, vous aussi vous devez connaitre le secret qu'il me faut riviler au roi de France.

— Moi! murmura le jeune homme.

Et de mSme que Henri IV, il se prit machinalement i suivre Psych6.

La jeune fille avait gagni d'un pas rapide les bords fleuris de la petite riviire qui siparait, comme nous Tavons d^ji dit, Tendos ct le mo jlinde Thabitation du meunier.

La lune continuait i briller et ses rayons se jouaient le plus capricieusement du monde dans les eaux de la Baise.

Pris du petit pont de branchages. Psyche s'arrfeta. Sautant legtrement dans son batelet, elle fit signe aux deux Henri de prendre place i ses cotis dans la frele embarcation.

De plus en plus surpris, le roi et Bois-Dauphin ob^ircnt sans parler, et peu aprts, le batelet s'iloigna du rivage et glissa silencicusement sur la petite riviere.

LA FONTAINE AUX FEES

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