CHAPITRE X
La tille du jardinicr de Nerac.
n cut pu se croire en plein jour, tant le clair de lune itait splendide, tant les 6toiles 6tincelaient innombrables au firmament. Une vraie nuit miridionale.
A mesure que le batelet de Psyche entrainait loin du moulin le roi de France, la colore de ce dernier, affaiblie diji par les 6tranges paroles que la jeune fille avait prononcies, semblait s'ivanouir complfetemcnt.
Le calme majestueux de cette belle nuit lui faisait du bien au coeur, et, sous la brise embaum^e, son front brulant se rafraichissait peu h peu.
Puis graduellement une douce reverie s'empara de lui, et il se prit i considirer le merveilleux paysage qui se diroulait a ses yeux.
Les peupliers aux cimes orgucilleuses bordaient les deux rives de la Baise, et se d^tachaient en vigueur sur Tazur du del. Des myriades d'invisiblcs Insectes, caches dans les roseaux, dans les fleurs, dans les herbes, remplissaient Tair d'une harmonie (Strange.
D'innombrables phalfenes, voltigeant au-dessus dc Teau, semblaient, sous les rayons de la lune, autant de dianiants animis et vcnaient parfois effleurer le visage du roi de leurs petites ailes de flamme.
La contemplation de cette tranquille et belle nature isolait Henri IV de toute pcns6e terrestre ; et ce nc fut que lorsque le batelet s'arreta qu'il revint k lui.
Alors seulement il sc souvint do tout cc qui s'etait passe.
La petite embarcation fut amarrie Ji Tun des peupliers du rivage, et Psychi, la premifere, mit pied iterre.
— Cest ici! dit-elle d'une voix ^mue.
Les deux Henri avaient eux aussi quittfe le batelet, et, silencieux, ils suivirent la jeune femme qui marchait rapidementdevant eux. A quelques pas seulement du rivage, elle s'arrfeta :
— Oil sommes-nous? murmura le roi en jetant autour de lui un regard surpris.
Psych6 prit la main du roi, et, contenant h grand'peine Tdmotion violente qu'elle 6prouvait :
— Que Votre Majesti, dit-elle, daigne se reporter au temps de sa jeunesse ! peut-Stre les souvenirs du prince de B6am diront-ils an roi de France oil il se trouve en ce moment !
— Ma jeunesse, r6p6ta Henri IV au comble de rttonnement. N'est-ce done pas la premi&re fois que je viens ici ?
— Non ! Sire! ripondit doucement la jeune femme. Regardez... la... devant vous... du c6t6 de la montagne...
Et tout en parlant^ Psyche indiquait au roi une petite fontaine en ruines, qui disparaissait ^ moiti6 sous le lierre et les plantes parasites.
— Prfes de cette fontaine en ruines, la fontaine aux F6es, commc on I'appelait jadis, reprit doucement Psyche, une pauvre fiUe du B^arn, la fiUe du jardinier du chateau de Nirac, presque une enfant, recut les serments d'un autre enfant. Chaque jour, on se donnait rendez-vous ici, prfes de la petite fontaine du village. Comme gage de leur mutuelle tendresse, leurs deux nonis furent gravis par eux sur la pierre... Venez, Sire, ajouta Psychi en entrainant le roi vers les ruines, venez et regardez ! . . . les deux noms y sont encore !
£cartant, d'une main febrile les plantes et le lierre, Psychi mit i dicouvert toute la pariie sup6rieure de la fontaine.
Le roi s'approcha vivement et, grice aux rayons de la lune, les deux noms apparurent distincts h ses yeux.
Le roi poussa une sourde exclamation ; Psychi continua :
— La jeune fille s'appelait « Fleurette, » et son ami, « Henriot. »
— Henriot!... ripita le roi en souriant amferement.
— Oui, Sire, reprit doucement Psychi; Henriot, prince de Biarn et de Navarre, aujourd'hui Henri le Grand, roi de France.
— Pauvre et chfere Fleurette ! poursuivit le roi dont les ycux se remplissaient de larmes. Mon mariage avec la fille de Catherine de M6dicis vint briser de si charmantes amours. Je n'avais pas quinze ans ! et la raison d'etat m*asservissait d^j^. II me fallait quitter mon cher pays b^arnais et ma mignonne maitresse, pour aller m'cncloitrer en cette cour de France oil Ton me ha'issait, pris de cette Marguerite de Valois qu'on me for^ait i prendre pour femme, prfes de cette perfide Catherine qui venait de faire empoisonner ma mere !... Oh! ma gentille Fleurette, poursuivit le roi, combien je te pleurai, ma mie, et comme j'aurais donni de grand coeur tous les Louvres du monde pour mc retrouver avec toi dans ce petit coin plein de fleurs, oil, si gaiement, nous devisions d' amour tous les deux !
— Aprfes le depart du prince de Navarre, continua Psycht, Fleurette d6sespirie ne songea qu'k mourir...
Mais elle allait 6tre m&re. EUe vicut pour son enfant.
— Que dites-vous ? s'icria le roi. ' Psychfe reprit :
— Pendant de longs jours encore, elle trahia p6niblement sa vie de misfere et de larmes. Une nuitenfin, loin de tout regard, et dans une hutte abandonn6e, qui depuis quelque temps lui servait de refuge, elle mit au monde I'eniant qu'elle portait dans son sein. .
Seule dans la montagne d6serte, que pouvait faire la pauvre malheureuse ? — La faim hideuse Tfetreignait dijJi de ses bras dfecharnis et elle n'avait pas la force de marcher et d' aller chercher du secours.
366 LA FONTAINE AUX FEES
Au loin, elle apercevait le chateau de Nerac... mais jamais elle n'aurait pu se trainer jusque-li... et d'ailleurs, en eut-elle eu la puissance, Teut-elle ose? — Non ! son pfere itait au chateau.
Enfin, au point du jour, elle cntendit les aboiements d'un chien... Ellc passa la tete hors de la huttc et poussa un cri de joie en reconnaissant I'animal : — C6tait Ic chien d*un vieux berger qui passaii pour sorcier dans le pays et qu'on appclait Job-lc-Damn6.
Un jour, Flcurette avait os6 interroger Ic vieillard sur sa destinie, et Ic devin de la montagne lui avait dit :
« — Tu seras aimic d*un roi et cet amour sera mortcl pour ton ime et pour ton corps. »
La pauvrc femme sc rappela que la cabane isolee qui servait d'habitation au vieillard se trouvait a quelques pas seulement de la hutte qu'elle avait choisie pour asile, cela lui redonna un peu de courage. Elle se leva, et serrant cntre ses bras I'cnfant nouvcau-ne, elle sortit dc sa retraite et se traina jusqu*i la cabane du vieux Job.
Comme le vieillard Tinterrogeait, elle exigea de lui le serment solennel de nc jamais reveler le secret qu'elle allait lui apprendre, et elle lui dit tout.
Lui pr^scntant ensuite Tcnfant qu'elle tenait serr6 contre sa poitrine :
« — Ptre Job, dit-elle, soyez bon et humain pour moi, soyez charitable pour cette pauvre petite creature. Je n'ai pas.le droit de la nommer ma fille, mon pfere dishonor^ nous tuerait toutes deux, et je dois mourir seule. Laissez grandir cette enfant sous votre toit. Dites qu'elle a hit jetec une nuit h la porte de votre cabane. Ne lui revclez jamais qu'elle est la iillc de la pauvrc Fleurctte et jurez-moi qu'elle ignorcra tou jours que le prince de Navarre est son pere. »
Le vieux sorcier promit a la jeune mJ^re dc garder son secret. Et prenant Ic petit enfimt entre ses bras, il lui dit :
« — Tu seras ma fille.
c( — Merci h toi, charitable vieillard ! dit Fleurette. Sois b6ni dans ce monde et dans I'autre ! »
Couvrant ensuite de baisers la petite fille qu'elle ne devait plus revoir :
« — Chire et pauvre petite, dit-elle en sanglotant, adieu, adieu pour jamais! »
Le vieux sorcier la voulut retenir, car il lisait dans ses regards une funestc risolution :
« — Laissez! lui dit-elle. La prediction doit s'accomplir tout enriire. »
fiperdue, elle s'itait ilancie hors de la cabane du vieux Job.
Sa fuite itait i ce point rapide qu'elle ne semblait ni marcher ni courir. On e^t dit qu'une puissance surnaturelle lui d9nnait des ailes. Prompte comme la foudre, elle divorait I'espace.
Sa course insensie prit enfin un tcrme.
Elle itait arrivie prfes de I'endroit oil nous sommcs.
Aprts quelques secondes d'hisitadon, Psyche continua : .
— Au temps dont je vous parle, Sire, une source qui prcnait naissance dans la montagne alimentait cette fontaine, et tou jours aiors le vaste bassin cfeusi devant elle itait rempli d'une eau limpide et transparente...
La pauvre Fieurette se laissa lentement glisser dans le bassin de la fontaine, comma si elle se fftt 6tendue dans sa couche de jeune fiUe, et les eaux se refermferent sur elle aussit6t et lui servirent de linceul.
En cet instant, un vieillard parut prfes de la fontaine : c'itait Job-le-Damn^, c'^tait le sorcier de la montagne. II avait confix la fille de Fieurette aux soins d*une servante qui demeurait avec lui, et il avait suivi la pauvre femme.
Cache, il avait entendu les dernitres paroles de celle qui avait resolu de niourlr.
Ce suicide, il voulut d'abord I'empccher; mais il comprit, lui aussi, que la mort seule pouvait rendre le bonheur i I'^me d6sesp6r6e de Fieurette; et, par piti6 pour elle, il la laissa mourir.
Des laboureurs passfcrent non loin de lui, quise rendaient au travail. — Le vieux Job prit des mains de Tun d*cux la houe qu*il tenait, et tout aussit6t il se priticreuser une fosse dansle gazon. Les paysans, sans savoir ce que voulait faire le vieux sorcier, se mirent i creuser la terre avec lui, et en peu de temps la fosse fut terminie.
En ce moment mfeme, par un prodige que nul dans le pays ne put expliquer, Tcau de la fontaine cessa de couler et le bassin se dessicha presque aussitot.
QjLiand Teau se fut retiree, le corps inanim^ de Fieurette apparut i tous les regards, et les paysans arrachferent le cadavre, diji froid, pour le jeter dans la fosse* biante qui le riclamait.
— Sire, reprit Psychi d'un ton solennel, voycz cette croix de bois que les ans ont respectie. Cest en cet endroit que repose la pauvre femme que votre amour avait faite si heureuse et que votre abandon a tu6e.
Le roi, dont Texaltation itait au comble, tourna brusquement ses regards du c6t6 de la cabane du vieux Job. La petite maisonnette icait, malgri Ttloignement et Tobscuritt, parfaitement visible, grice h. la vive clarti qui s'ichappait par la porte toute grande ouverte.
— Cest li, dit Henri IV, c'est dans cette cabane que s'est r^fugiie la pauvre Fieurette; c'est au vieillard qui demeure en cette humble retraite qu'elle a confix sa fille bien-aimie ! Cest auprfes de ce vieillard que je vais me rendre sur Theure... c'est lui qui me'va dire ce qu'est devenue rorpheline !
— Non, Sire, ripliqua Psychi, le vieux Job ne peut maintenant vous rien apprcndre, car cette nuit mfeme le vieux Job a rendu Time, et ces lumiferes que d'ici vous voyez iclairent en cet instant le cadavre du sorcier de la
montagne.
— Qjie dites-vous? interrompit le roi. Mort! mort! et ce secret duquel
LA FONTAINE AUX f6eS.
dependent le repos de raa vie et le salut de mon jlme, ce secret, il remporte avec lui dans la tombe !
— Non, sire, ripondit doucement Psyche, ce secret, il Ta rivfeli avant d*expirer.
— Oh! s'icria le roi, dont le visage d^sespiri s'illumina subitement. A qui... i qui done I'a-t-il r6v6l6?
— A... i la fille de Fleurette ! ripondit Psychi d'une voix h^sitante et sans oser lever les yeux sur le roi.
— A la fille de Fleurette! ripita Henri IV avec un 6lan de joie veritable. Ah ! elle existe ! . . . elle existe ! . . .
— La fille de Fleurette est devant vous. Sire! ripondit Psychi. La fille du roi de France est i vos pieds, mon pfere !
Ce disant, la jeune femme, en sanglotant, se pricipiti aux genoux de Henri IV, et, lui 6lreignant les mains, elle les porta h ses Ifcvres et les couvrit de baisers.