‹ Le monde nouveauChapitre 10 sur 44 · CHAPITRE TH · texte numérisé non relu

CHAPITRE TH

Moitié clevisans, moitié livrés à des occupations plus sérieuses, ils erraient depuis trois jours sur l'Océan désert, lorsqu'un point noir leur apparut à l'horizon. L'Arabe vagabond qui aurait vu une source jaillir tout à coup au milieu de ses sables stériles, n'aurait éprouvé ni plus de surprise ni plus de joie.

« — Une voile! une voile! » s'écria la marquise.

« — Oui, c'est une voile!» dit tristement Brémond.

« — Qu'avez-vous ? » lui demanda Sara.

« — Rien, » répondit le jeune homme ; et il se tut, et il devint sombre et rêveur, car il avait sa pensée.

De longues heures se passèrent dans l'attente. Le vaisseau, jouet des vagues, semblait lutter contre le vent; il s'arrête enfin , et de ses flancs semble se détacher quelque chose qui se dirige vers la glace flottante. C'était une barque.

« — Santa Maria! » dit la marquise en faisant un signe de croix , « on vient à notre se- » cours.

» — Pourvu que ce soit des Français! » dit la comtesse,

« — J'aimerais autant des Allemands, » dit la baronne.

« — Hélas! hélas! ce sera des hommes,» murmura Brémond; a adieu mes rêves! »

La barque s'avançait avec la rapidité de l'éclair; elle toucha bientôt à la glace, et un

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homme, grave et sévère de pensées comme d'aspect, s'offrit aux regards des navigateurs.

« — Des femmes!» dit-il avec un étonnement mêlé déplaisir.

« — Oui, meinher,et des femmes bien mal- » heureuses.

» — Venez, venez, mesdames. Quel bon- » heur pour mes amis ! Quel bonheur pour ce » pauvre M. Guizot, qui avait peur d'en res- » ter à son second mariage!

» — Quoi ! » s'écria Brémond avec un accent de terreur, «vous avez M. Guizot sur votre » navire ! »

L'homme grave se tourna vers Brémond, et il dit avec une inclination de tête :

« — Monsieur Guizot et monsieur Royer- » Collard.

« — Hélas ! hélas ! » pensa Brémond , « il en » sera de la fin du monde comme de la révo- » lution de juillet. Eh quoi ! jamais table rase » ici bas ! toujours un passé qui vient enchaî- » ner l'avenir !

» — Et , » demanda la comtesse, « vous pour-

» riez nous donner des nouvelles de l'autre » monde ? Comment allait-il lorsque vous l'a- » vez quitté ?

» — Ma foi , » dit le nouveau venu , « nous » n'avons pas perdu le temps à nous cm infor- » mer; nous avons vu venir la bagarre de loin, » et nous avons pris le large.

» — Mais la fin du monde

» — Elle nous a trouvés dans notre vais- »seau, travaillant à quasi museler le lion » populaire.

» — Ah ! mon Dieu ! » s'écria Brémond , « seriez-vous par hasard... ?

» — -Un 221 !» dit l'homme grave en prenant une attitude d'orateur.

» — Voilà le monde infecté de doctrinax> risme !

» — Et le vaisseau , » poursuivit l'homme grave , « renferme les deux centres de la » Chambre.

» — Oh ! la Chambre ! » dit Brémond ; « j'espère » bien que, le monde étant fini, il n'en sera » p^us question.

•o— (lomment cela? Nous serons députés

fusqua la fin des siècles.

» — A quoi donc a servi la comète?.... Et où » allez-vous ?

» — Nous l'ignorons.

» — Tantôt , pourtant , il m'a semblé que «vous naviguiez contre le vent; cela suppose » un but , une route.

» — On navigue contre le vent, parce qu'il » n'y a rien de plus sot que de s'y abandonner » et d'aller droit son chemin ; mais on ne sait » pas où l'on va.

» — Je vois bien que vous avez Guizot pour » pilote.

» — Oui , » dit l'homme grave en se permettant un fin sourire; « mais Royer-Collard le » conseille , et Royer-Collard a l'air de savoir

» ce qu'il fait Mais laissons cela; voici la

»nuit; les momens sont précieux; venez, » mesdames. »

Il offrit alors la main à Sara qui la refusa sans s'émouvoir. Les trois femmes se disposaient à suivre le B}Py lorsque Brémond, qui

avait paru, jusque là en proie à une morne stupeur, les arrêta brusquement, et leur dit :

« — Vous n'irez pas!

» — Juste ciel ! » crièrent les femmes.

« — Monsieur ! » dit l'homme grave.

» — Elles n'iront pas! » dit Brémond d'un air résolu.

« — Et qui ètes-vous pour porter atteinte à » la liberté de ces dames?

» — Vraiment ! » dit Brémond avec un amer accent d'ironie , « le mot de liberté sied bien » à votre bouche! La liberté ! Les 221 l'invo- » quent lorsqu'elle leur doit profiter, sauf à » l'étouffer plus tard... Ces femmes sont à moi; » c'est moi qui les ai sauvées; il n'en sera pas » d'elles comme de la Révolution de juillet; » vous n'y mettrez pas la main.

» — Quel droit avez-vous sur nous?» dirent les femmes éplorées.

« — Laissez-les partir,» dit Sara: « moi, je reste.

» — Non , non , elles ne partiront pas... Allez

» donc jeter des femmes aux bras de ces messieurs pour qu'ils leur fassent des doctri-

» naires! »

C'est qu'en effet tout l'avenir du monde était là.

« — Monsieur! » dit l'homme grave en le menaçant du geste. «Je suis député!!!

» — Halte là! » répliqua Brémond eu prenant son fusil. « Si vous avez le malheur de » faire un pas, vous êtes mort.

» — Il fallait dire que vous aviez des armes, » dit l'homme grave en changeant de ton.

Mais tandis que se passaient ces choses , les trois femmes s'étaient jetées dans l'esquif.

« — Venez, monsieur, venez, » criaient-elles; « laissez là ce fou. »

Le 221, tenu en respect par Brémond, regardait la barque d'un œil de convoitise ; s'il ne lui en avait coûté qu'un vote par assis et levé, le pauvre jeune homme au rai tété aussi mal mené que la liberté de juillet. La position n'était pas tenable. Désespéré, Brémond saisit

Sara; il l'entraîna avec lui, se précipita dans la banque dont il délia l'amarre, et présenta la voile au vent.

<c — Monsieur ,... monsieur,... par grâce ,... • par pitié... » cria le 221 qui se voyait menacé de vivre de ses idées ou de mourir de faim.

« — Chacun son tour, monsieur, » dit Brémond. « Bonne chance.

» — C'est une indignité ! C'est une horreur ! » disaient les femmes.

Mais Brémond s'était bouché les oreilles. La nuit vint, et l'esquif vogua rapidement loin de la Doctrine.

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