‹ Le monde nouveauChapitre 9 sur 44 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

a Je n'ai pas une longue confession à faire, » dit la comtesse en souriant.

« Ma plus cruelle maladie dans l'autre monde o a été l'ennui. Tout m'y semblait d'une dé- » sespérante monotonie, hommes, femmes et w choses. J'ai bâillé aux discours de mon amant, » j'ai bâillé à Rossini , j'ai bâillé même à la Ré- » yolution. Il me semblait qu'en tout et par

» tout le fond était le même, et qu'on ne se » donnait seulement pas la peine de varier la » forme.

» — Ce n'est pas là un aveu , » dit la baronne.

« — Pourquoi non , s'il vous plaît ?

» — Oh ! vous avez beau faire, » dit la marquise, « nous vous tenons; vous ne nous échap- » perez pas.

» — En vérité, vous êtes de cruelles fem- » mes ! » reprit la comtesse. « Faut-il que je » m'invente des passions pour vous en dire ?

» — Quoi ! » dit la marquise , « pas la plus » petite incrigue dans toute votre vie de fem- » me !

» — Qui dit cela? mais là, où vous mettiez «véritablement de l'amour, et madame de » l'orgueil , je ne mettais, moi, absolument » rien. Ceux qui m'ont aimée ont fait un mé- » tier de dupe.

» — Et comment considériez-vous l'amour?

» — Comme un passe-temps qui ne valait » ni plus ni moins qu'un autre. A vrai dire ,

SUrit DES HISTOIRES. \'

» je m'en étais fait une étrange idée; mon » amour, à moi, était désordonné, impétueux, » capable des plus grands sacrifices; il ne de- » vait avoir ni fin ni bornes : c'était quelque » chose d'idéal. Mais tous ces rêves d'une tète » de quinze ans tombèrent bientôt devant la m réalité. Quand je vis les femmes garrottées » par mille préjugés, quand je vis qu'il était » des choses qu'on ne pouvait pas faire, même » pour l'homme qu'aux yeux du monde il » était permis d'aimer , je laissai là mes chi- » mères.

» — Et qu'avez-vous fait?

» — Je vous l'ai dit ; je me suis ennuyée.

» — Même à un premier rendez-vous? » demanda la marquise.

« — Même à un premier rendez-vous, p répondit la comtesse en souriant, «jugez du » second !

» — Alors toute votre existence s'est écoulée » sans émotions?

» — A peu près.... J'ai eu quelquefois des » battemens de cœur, mais rien de plus.

» — -Et que cherchiez-vous clans une liaison » amoureuse?

» — Rien , pas même une distraction ; je » savais que je ne l'y trouverais pas. Ce n'est » pas que, comme madame la marquise , je me » sois amourachée d'un bravo dont mon père » ne voulait pas pour gendre , ni que, à l'instar » de madame la baronne, j'aie craint de mêler » le noble sang des Witikind à un sang rotu- » rier; mais l'amour, tel que l'entendait la so- » ciété, était ou trop ou trop peu avancé pour » moi.

» — Ainsi votre philosophie consistait à » être indifférente à tout?

» — Ce n'était point ma philosophie, c'était » ma manière d'être. J'avais été exposée à trop » de méprises pour conserver la moindre illu- » sion : je n'ai rencontré qu'un homme qui » ait pu me comprendre, le seul qui ait senti » que l'indifférence ne provient pas de la froi- » deur, mais du dégoût.

» — A la bonne heure, en voilà un.

SUin DÈS HISTOIR1 5. /|<)

h — Quoi ! vous auriez connu mon ami le » Pococurante? » dit Brémond.

« — Beaucoup. J'ai vécu avec lui une grande » journée; mais quand vint le soir nous trou- » vâmes que tout cela était encore de l'enDui.

» — C'est que... » dit la baronne.

« — C'est que,» reprit le philosophe Brémond en l'interrompant, « c'est que toute » votre société était factice, en dehors de la » nature. Aucune de vous , Mesdames , ne » pouvait être heureuse... Or ça, » reprit-il en s'adressant à la comtesse, « que regrettez-vous » du monde?

« — Qu'en sais-je? où serait mon terme de » comparaison? J'attends d'avoir vu le non- » veau pour savoir ce qui me plaisait de » l'ancien.

« — Et vous, Sara? » demanda Brémond.

« — Je n'en regrette rien , » dit-elle froidemenl.

Mais toutefois il y avait de l'amour dans son regard, et Brémond fut étonné de ne pas sentir son cœur se troubler de joie. A Chamouny?

5o SUITE DES HISTOIRES.

il aurait donné sa vie pour obtenir un tel regard. Oh! que si l'on faisait un livre de passions, il y aurait plaisir à analyser ici l'amour !... Mais ceci est un livre grave; tant pis pour qui ne le trouverait point tel; il jugerait de l'homme sur l'habit.

Page 1