ENTREE EN MATIÈRE
forets, dans le murmure de tes eaux, que de choses ineffables se passèrent!.. Qui saura jamais les travaux sublimes d'une nature dont la main de Dieu vient de rajeunir la vie !..
Plus tard , quand l'homme eut fait de toi sa conquête, tu souris à ses chastes amours; là, ce qui devait être un jour le genre humain était contenu dans une humble cabane; ici eut lieu la première naissance , plus loin un mausolée est élevé à la première mort. Quels cris de joie durent saluer la venue du premier rejeton de la race humaine! Quels longs sanglots , quelle morne stupeur , lorsque la mort entra, pour la première fois, pâle et à pas furtifs, dans ce monde nouveau!.. Tout était spectacle , tout était merveille.
Aujourd'hui le fer et le feu ont cicatrisé ton sein, tu succombes sous le poids des villes que tu portes; ta sève appauvrie ne cède plus qu'à regret les fruits que tu jetais jadis avec amour; mais, 6 la privilégiée entre toutes les terres que le soleil a éclairées depuis l'origine des temps , jamais puis étonnantes scènes ne se
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passèrent dans un monde créé. Loin, bien loin 1 âge d'or et ses ruisseaux de miel ; loin , plus loin encore les Titans et leurs travaux gigantesques ! Ton âge d'or , ce n'est point la nature qui te le donne, c'est le génie de l'homme ; un demi-siècle a suffi pour acquérir plus qu'on n'avait perdu , et ce qui était naguère un résultat pour l'ancien monde n'a été qu'un point de départ pour le monde nouveau.
Il faut donc exposer aux yeux l'origine de la société actuelle; il faut, remontant le cours des années, dire par quel principe on est arrivé à telle ou telle conséquence. Mais qu'importerait au penseur la longue histoire du monde matériel ? ceci serait œuvre de chimiste ou de poëte; c'est au monde moral qu'on s'attachera.
Une grossière cabane, les fruits que la terre leur donnait sans culture , la chair des animaux tués à la chasse suffirent quelque temps aux besoins de Brémond et de ses compagnes ; mais quand la famille se fut accrue , quand les enfans , grandis sous les yeux de leur père
y 1 ENTRÉE EN MATIERE.
instruits à ses leçons, eurent acquis une intelligence et une force d'homme , alors s'ouvrit au genre humain une autre carrière. On ne perdit pas le temps en d'inutiles essais; point d'incertitudes, point de tâtonnemens,carBrémond avait emporté de l'ancien monde quelque chose de plus précieux que les longues races d'animaux que Noé avait enfermées avec lui dans son arche , c'est à savoir la science humaine. La famille nouvelle apprit bientôt à fouiller dans les entrailles de la terre , elle appela le fer et le feu à son aide, et, au lieu d'aller au but par les moyens , elle retrouva les moyens par le but.
Quand l'homme eut la haute puissance de disposer de toutes les forces de la nature , quand il eut non-seulement pourvu aux besoins du moment , mais prévu les soucis du lendemain, Brémond chercha à organiser le gouvernement de la famille ; et c'est ici que commence l'histoire de ses longues incertitudes.
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« Tout peut être remis en question , car rien ne me gêne; et d'ailleurs, dans l'ancien monde, le bon était si rare et si mêlé de mauvais que je n'aurais pas regret à n'avoir pas même conservé les fondemens de l'édifice , ignoble et chancelante masure qui , depuis des siècles , menaçait ruine.
» Les fondemens de l'édifice , c'était la fa-
mille; de là est venu le gouvernement qui prétendait en être le chef, et qui, ne pouvant pas prouver ses droits de père , en était allé chercher d'autres dans le ciel ou dans le tacite consentement de la majorité. C'est une vérité triviale et qui courait jadis les rues pour quiconque avait le moindre goût à la réflexion.
» Je vais donc fonder aujourd'hui, car de la famille dépendra tout ce qui va s'ensuivre. Posons donc bien les premières pierres.
» Je n'ai jamais été de ceux qui faisaient fi des livres saints ; partout où j'ai vu des traces d'homme , j'ai cherché des enseignemens , mais sans jamais soumettre ma raison à ma foi. Ces livres m'ont fait assister à la naissance de la société humaine; seuls ils me peuvent éclairer sur le gouvernement de la famille. Interrogeons ma mémoire.
» Ma mémoire! Eh ! que m'apprendront les traditions de la vieille société? comment on est arrivé insensiblement de la liberté native à l'esclavage; puis, quand on a été las de l'esclavage, e{ qu'on a voulu revenir à la liberté na-
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live, comment on s'est arrêté à une espèce de moyen terme qui livrait le grand nombre, pieds et poings liés , au petit !.. Certes , ce n'est pas la peine d'y perdre le temps... Le temps, chose si précieuse, chose plus précieuse que jamais!.. Si je venais à mourir, qui sait, grand Dieu ! en quelles mains tomberait l'avenir du monde?..
» Et puis la Bible n'a pas jeté de grandes lumières sur la société naissante ; elle ne nous a pas fait assister à ses progrès; après quelques naïves scènes de la vie patriarcale, elle fait subitement apparaître un Nemrod , créateur du pouvoir royal. Comment l'homme se façonna-t-il au joug d'un maître ? (car dans la nature ordinaire , comme dans la nature humaine, il n y arien de brusque, tout vient par transition ; ) c'est là ce que la Bible ne dit point. Après la force brutale, représentée par Nemrod, vient la force intellectuelle , représentée par les prêtres. Et comment? et pourquoi? C'est que Noé n'était pas l'émanation d'une civilisation avancée. Qu'on se figure, au lieu
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d'un Français du xixe siècle , un moine espagnol, ou un fellah égyptien , restés seuls sur la terre pour reconstruire la société, et qu'on imagine où tout irait!...
» Rompons avec le passé. J'en ai pris ce qui était à prendre , le matériel de Ja civilisation ; le reste doit dormir sous l'eau.
» Mais ici ne faut-il pas distinguer? Outre la politique, que j'abandonne, n'y avait-il pas la morale?
» Heureux ceux qui croyaient que la morale était une fille du ciel, issue de la parole divine, et propagée par les prophètes! Ceuxlà avaienc un sûr remède aux maux de la terre, une illusion pure et constante. La morale n'avait été imaginée que dans l'intérêt de la société ; elle en était la plus forte sanction...
M'en pourrai- je passer? Quelle folie!
y a-t-il une voûte possible sans clef, une force sans point d'appui?
» Pour bien entendre ce qu'était la morale, U faudrait que j'énumérasse tout ce qui était
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jadis vice ou passion. Le vol, le meurtre sont choses dont je n'ai point encore à m'occuper; tout cela n'est pas de la famille. Dans mes entours, qui aurait intérêt à voler, à tuer? Si, dans un gouvernement aussi peu avancé que le mien , dans un gouvernement de famille, Gain tua son frère, la faute en est à Jéhovah. Pourquoi Jéhovah prenait-il plus de plaisir aux sacrifices d'Abei ?... C'est donc d'une autre morale qu'il s'agit.
« Le mariage , est-ce une institution qui doive survivre au naufrage de toutes les autres?... Autant vaudraifrechercherparla pensée si l'homme est né sociable : vieille difficulté d'école, pâture dune philosophie à son enfance, prétexte à des déclamations qui n'auraient pas tenu devant le plus léger examen des faits. L'enfant a trop long-temps besoin de son père pour qu'il n'y ait pas eu société sur le globe dès qu'un homme et une femme se sont accouplés. Le mariage c'est l'accoutumance de l'amour, l'amour c'est une préférence, et l'homme est le seul être créé qui,
en amour, ait des accoutumances et des préférences. Il se mariera.
» Aura-t-il une ou plusieurs femmes?... Il me souvient que, dans l'ancien monde, un proseur attribuait à la monogamie la supériorité des races européennes sur les races orientales. Dieu aidant, j'espère qu'il n'y aura pas sur le globe d'autre race que la mienne. Au reste, là ne serait pas le motif. Mais la nature a-, t-elle fait la femme assez forte pour quelle soit libre virtuellement, par elle-même? Frêle et timide créature , elle ne pourrait pas résister à la tyrannie de l'homme; il faut donc contrebalancer la force physique par la force morale, il lui faut donner un empire. Que si cet empire est divisé , il n'existe plus. L'homme n'aura donc qu'une femme. On peut faire violence à la nature dans l'intérêt de la société à venir.
» Et cette femme pou rra-t-elle être sa sœur?... Les liens si resserrés de la famille se relâcheront un jour ; les hommes se diviseront ; si des alliances ne les viennent pas rapprocher ,
chaque individu vivra isolé , étranger à son voisin; tous les accidcns de la vie se passeront sous le même toit... Non , l'homme ne pourra pas épouser sa sœur.
» Allons, allons, il y avait quelque chose à conserver de l'ancien monde.
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» Il est un point que mon esprit timide tremble d'aborder , plongé qu'il y serait dans un océan de doutes; et toutefois je ne saurais rester plus long-temps en suspens ; la question est vitale.
» Dans l'ancien monde on abusait de tout; «n désespoir de lutter avec succès contre les conséquences, on s'en prenait aux principes
8îi QUE FAIRE ?
afin de couper le mal dans sa racine, et souvent le principe d'une chose devenue mauvaise était bon en lui-même. Ainsi la religion n'avait été faite ni pour les prêtres, ni pour les rois; c'était l'ancre de salut du système social. Un esprit juste comprend tout d'abord la raison des choses; il fallait, pour la masse , quelque chose qui parlât au sentiment plus qu'à l'intelligence, et qui dispensât de la justesse d'esprit.
» Quelle sera, pour moi, la sanction du système ? Puis-je l'imposer d'autorité aux hommes à venir? Et quand je ne serai plus de ce monde, qui se chargera d'expliquer à la masse l'enchaînement de mes raisonnemens? Qui répondra à tous les pourquoi? Ne serait-il pas absurde de croire qu'on n'entreverra jamais une objection possible?
» Certes, si j'avais à opérer sur une société toute formée, je n'aurais pas besoin d'entourer de nuages l'origine de mon gouvernement; dans une société un peu compacte, il y a une vieille habitude qui tient lieu de tout;
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on va ainsi parce qu'on a coutume d'aller ainsi. Qui s'amuse, excepté les esprits spéculatifs, à se demander pourquoi il est dans telle route plutôt que dans telle autre?... Mais ici, tout pourra être contesté. Que répondraije à celui qui me demandera pourquoi la famille est façonnée à telle guise?
» Il faut donc chercher un appui ailleurs que dans l'explication des causes, et cet appui ne se peut trouver qu'en faisant intervenir une croyance religieuse dans les ressorts du gouvernement.
» Assurément , aucun être doué de raison n'a pu mettre un moment en doute l'existence d'un esprit divin, auteur de toutes choses. On a beau reculer l'objection par la pensée , il en faut toujours venir à l'alternative ou d'un monde existant par sa propre volonté , ou d'une volonté suprême créant le monde; et l'on conçoit plus aisément la puissance dans l'esprit que dans la matière. Mais d'un être créateur à un être qui n'a créé les mondes visibles et invisibles que pour l'homme, qui a fait de
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l'homme le but de cet immense tout , il y a loin? je le sais. Si l'on presse un peu les causes finales ? il n'y a pas de raisonnement religieux qui tienne devant une étoile. A^ quoi bon cet astre qui n'échauffe ni n'éclaire? Pourquoi estil là?... Mais que voir alors dans l'existence de Dieu, dans ce grand fait que l'univers révèle? Une simple satisfaction d'esprit? un mystère expliquant d'autres mystères ? Ce ne serait pas la peine de le proclamer.
» C'est de Dieu que dérivera donc toute morale , comme de la morale dérivera le gouvernement de la famille. Mais pas de temples , pas de prêtres; pour tout culte, la prière; pour toute croyance , l'espoir d'une récompense et la crainte d'un châtiment dans une autre vie. Voilà le principe isolé de toutes les conséquences viciées; voilà ce qui suffit à la société. »
Il s'arrêta un moment à cette idée; puis retombant dans ses éternelles indécisions :
« Mais si l'on abuse encore du principe ! » pensa-t-il derechef. « J'aurais moi-même in-
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troduit clans le monde le germe de mille maux, ie fanatisme, i intolérance , le dogme prêché avec autorité, et faisant violence au droit de libre examen, tous les crimes des persécutions religieuses!... Hélas! l'homme est-il donc ainsi fait qu'il ne puisse jamais que flotter entre deux excès contraires , et tomber dans un péril pour en éviter un autre!... La doctrine que je prêcherai sera pure et claire; mais ne s'altérera-t-elle pas en passant par d'autres bouches?... Et si je rejette la religion , où sera la source de la morale ? »
Brémond oubliait qu'il s'était promis de forcer les guêpes à changer de nature.
« Oui,» reprit-il, « c'est sagement agir que de parer à un danger certain et présent au risque d'un danger douteux et à venir.
» Dans l'ancien monde je n'avais peut-être pas assez tenu compte des faits. La spéculation est facile ; mais quand vient le moment de mettre les théories à exécution, tout vous est difficulté, et vous rencontrez mille obstacles
là où vous n'en auriez pas même soupçonné!
Je n'ai jamais eu foi à l'absolu, mais je n'aurais pas cru qu'il fallût si souvent se contenter du relatif... Eh! que sera-ce plus tardî... Je tremble d'y songer. Certes, je suis loin de regretter le vieil édifice; mais il faut pourtant convenir qu'il y avait quelquefois une haute pensée au fond des choses, et que le mal existait souvent par l'impossibilité du bien.
» D'où provenait surtout le vice? De la misère des uns, de la trop grande opulence des autres, de l'inégalité érigée en principe. N'était-ce pas une chose atroce que chaque homme ne pût pas trouver sa pâture; que fortune, honneurs, dignités , tout allât à ceuxci, rien à ceux-là?... Oh! cette fois mon système est arrêté , rien ne m'y fera gauchir , je me raidirai contre le fait. Point de privilège , égalité complète. Les biens de la terre seront communs à tous, comme le travail. Je veux que dans ce monde nul être vivant ne souffre de la faim ni du froid , que nul être vivant n'ait une jouissance que chacun ne se puisse procurer comme lui... Je le veux! »
Et Brémond appela la pratique au secours de la théorie.
La chose était facile. A cette époque, la famille , à peine composée de quelques membres , pouvait tenir tout entière sous le même toit. Les intérêts et les idées contraires n'ayant pas eu occasion de naître , il n'y avait d'autre intérêt que celui de la communauté , d'autre idée que celle que le père voulait bien suggérer lui-même. A tout prendre , ce serait là le bonheur si, sur cette terre, les enfans pouvaient ne jamais grandir. Brémond, homme à expérimentations et à tâtonnemens, n'avait point, en cette occurrence, interrogé le fond des choses ; s'il avait été moins préoccupé de l'avenir, s'il avait un peu mieux scruté le présent, il se serait convaincu que le pouvoir qu'il exerçait sur la famille était le pouvoir absolu dans toute son abstraction.
Quant à l'égalité qu'il voulait ériger en système, il ne prenait point assez garde qu'il enchaînait par là l'intelligence et la liberté. L'homme n'est point un arbre qui jette des
fruits au hasard sans pensée et sans but. Pour donner à tous les mêmes droits à la jouissance des biens à venir, il aurait fallu pouvoir établir en même temps un égal concours de tous à la production. Il en était de ce système comme de tous ceux qu'on bâtit en dehors des faits. Patience ! Le champ est vaste aux expériences»
OEAFITB.E ZII.
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« — Que dites-vous de mon œuvre, mes- » dames, et comment trouvez-vous que va le » monde? » demanda un jour Brémond avec un air de secret contentement.
« — Fort mal , » dit la marquise ; « c'est à » peine si nous avons le strict nécessaire; au- » cune douceur, aucun sujet d'amusement ; je » bâille comme Eve dans le paradis terrestre
» - - A toute chose il faut le temps.
* — Sans doute , * observa la baronne ; « mais » croyez-vous qu'il soit doux pour une femme » de ma condition de travailler comme une » mercenaire ? J'ai les doigts plus sales et les » ongles plus crochus qu'une femme de pa- » triarche.
» — Plaignez-vous, je vous le conseille! Et » moi qui suis forgeron , armurier, charpen- » tier , maçon , que sais-je?... Ah!... » dit-il avec un soupir, a au lieu de la porcelaine, des cris- » taux, de toutes les frivolités que le aai » avait laissées dans la barque , que n'y ai-je » trouvé un exemplaire de X Encyclopédie ! » j'aurais bien moins de peine !
» — Fort bien !... » dit la comtesse en riant. « Vous voudriez, comme Robinson , tout trous ver sur un vaisseau.
» — A quoi me servirait cela? Si Robinson » avait vécu huit ou dix vies d'homme, il au- » rait fallu à chacune un nouveau vaisseau » jeté sur la côte de son île. Pour nous, qui » avons plus long-temps à vivre...
» — Plus long- temps!
» — Sans cloute, dans la personne de nos v enfans ; il nous faut donc tout recréer. » L'œuvre grandit, mesdames; c'est que je ne » me suis pas amusé , comme Robinson , à » retrouver le chocolat.
» — C'est en quoi vous avez eu tort, • dit la comtesse. « Je donnerais je ne sais quoi » pour être transportée au boulevard de Gand , 1» dussé-je ne vivre qu'une heure et mourir de » plaisir.
» — Et nos pauvres enfans ! » s'écria la baronne , « quel est leur sort? S'épuiser du matin » au soir sur du bois, sur du fer!... Quand je » songe que dans notre bonne Europe tout cela » aurait fait des comtes, des marquis, des » barons, des duchesses! Tout cela aurait eu » laquais, équipage, hôtel, table somptueuse » et ce qui s'ensuit! Maudite comète!
» — Patience, mesdames! je ne leur pro- » mets pas de laquais; mais je leur promets » le bonheur.
» — 11 faut convenir que vous vous faites du
» bonheur unesinguîière idée ! vous ne le voyez » que dans la satisfaction des besoins brutaux.
» — Plaisante société , en effet, que celle que » vous organisez! » dit l'Italienne. «Il n'y a pas » le plus pauvre petit poëte , pas le moindre » musicien , pas une ombre d'artiste.
» — Avez-vous jamais vu commencer une » maison par la toiture? » répondit Brémond. « Les arts viendront d'eux-mêmes, avec la ri- » chesse et le loisir. De quoi serviraient-ils » maintenant, je vous prie? Ces enfans au- » raient-ils du temps à y donner?... Au reste, » je n'entendais pas vous parler de l'œuvre ma- » térielle , qui sera toujours bonne, mais bien *> de l'œuvre morale.
» — C'est là que je vous attendais, » reprit
l'Italienne, t Quelle infernale religion donnez- » vous à ces pauvres enfans? Ils ne connaissent » pas même la madone de nom. Sauta Mariai « ajouta-t-elîe en faisant un signe de croix. « Autant d'impies! autant de damnés!
» — Je n'ai voulu vous contrarier eu, rien , » mon ami , » dit la quaekeresse Sara ; « mais je
» crains bien que vous n'ayez prêché à nos en- • fnnts des doctrines dangereuses.
■ — - Il n'y a pas un doute possible à cela , 1 dit la baronne. « Monsieur le philosophe va se » faire un monde où l'on ne pourra pas tenir » un quart d'heure sans désirer d'en sortir.
d — Monsieur le philosophe, » dit la comtesse en souriant, t a des systèmes si absolus qu'il bri- » serait le genre humain, plutôt que d'en faire d plier un seul aux faits. Il s'imagine qu'il va «faire des êtres parfaits de nos enfans ; il » compte sans les passions et sans les vices. » C'est une grande et dangereuse erreur que «de croire que tous nos vices proviennent de » la société. Il y a un proverbe italien qui dit : » // lupo muta il pelo , non il vizio. Pourquoi » croire que l'homme naisse agneau ? Je le » crois loup de sa nature.
» — Il y a peut-être du vrai dans votre dire, » dit Brémond devenu attentif.
« — Tenez, mon cher Brémond, on m'a » beaucoup parlé de vous dans iancien monde, »car vous y avez fait du bruit. Je crois ferme*-
» ment que l'absolu de vos idées ne pourra pas » mieux s'étendre sur une table rase, qu'il ne Ta » pu sur les aspérités de la vieille société. Il y a ,
• sur la table rase, des aspérités qui, pour » échapper à votre œil , n'en existent pas moins.
» — Expliquez- vous, de grâce,» ditBrémond.
« — Vous verrez , vous verrez ce qu'il ad- » viendra de votre beau système d'égalité ma- » térielle ? Je ne lui donne pas un an de durée, » c'est-à-dire jusqu'au jour où ces enfans com-
• menceront à raisonner.
» — Tant pis pour ces enfans.
» — Ceci est une autre question. Mais , de
• bonne foi, là, ne vaut-il pas mieux s'accom-
• moder aux faits , que de faire des expéri-
• mentations si longues et si pénibles?... Et
• puis, estimez-vous qu'il vous sera facile de
• tenir les hommes dans une éternelle ignorance des choses passées ?
» — Pour peu qu'on veuille ne pas me » contrarier.
» — Mon ami, vous exigez l'impossible ; il » faudrait, pour cela faire, nous condamner
CONVERSATION. i)J
• à ne pas ouvrir la bouche. Le moindre mot » de notre part fait naître une question; car pnous n'avons pas un mot qui soit en harmo- » nie avec ce qui nous environne. Que voulez- » vous que l'on réponde? que l'on trompe?
» — Non pas.
» — Que Ton explique? Alors il faut tout
• dire. Monsieur le philosophe, tout se tient
• dans le monde; notre langue est le résultat
• d'une civilisation longue et raffinée; elle va
• au delà des idées que vous voulez insinuer
• à vos enfans. Que ne nous faisiez-vous un
• vocabulaire à notre usage , et qui eût pu te- » nir dans la main ? car il ne faut pas plus de
• cent mots pour le point social où nous en > sommes...! Lâchez donc un peu la bride; vous
• la tenez trop serrée.
• — J'en suis fâché pour vous , mesdames,
• mais vous ne me comprenez pas.
» — Dites mieux , avouez que vous ne vou- » lez pas nous comprendre. Aveugle , vous ^) avez beau nier la lumière ; il fait jour en » dépit de tous vos raisonnemens.
» — De grâce...
» — Pour faire le procès à vos théories, je » ne veux qu'un exemple.
» — Lequel? «demanda Brémond.
« — Voyons, «dirent les femmes.
« — Mais un exemple si concluant, «poursuivit la baronne , « que je le mets au défi d'y » répondre.
» — Ecoutons.
» — Monsieur a voulu que l'homme ne » pût pas épouser sa sœur...
» — Eh bien? » dit Brémond.
« — Je ne vous en blâme pas; seulement » j'en aurais tiré la nécessité d'une autre rai- » son. Or, s'il vous plaît, avec ce précepte, » que d'ailleurs je trouve fort juste, comment » se feront les premiers mariages ? Tous ces » enfans ne sont-ils pas frère et sœur ?
» — C'est pourtant vrai! » dirent les femmes.
« — Un philosophe ne doit jamais être em- » barrasse ; c'est pourquoi il dira qu'une jeune » vierge est sœur d'un homme, quand elle est
a fille do la même mère; en d'autres termes,
o il trompera ces êtres destinés à être si parn faits, à n'avoir pas une idée fausse!...
» — Vous entendez bien que... » dit Brémond en mordant ses lèvres.
« — J'entends bien qu'avant de faire de la » théorie sociale , il fallait laisser à la société » le temps de se former un peu. Qui vous o pressait?... Autre écueil : dans ses lois il a » ordonné que l'homme n'aurait qu'une » femme, et monsieur s'en est adjugé quatre. » Comment légitimerez-vous cette exception » en votre faveur? Direz-vous que c'est par » l'ordre exprès de Dieu que vous avez agi » ainsi?... Mon ami, » poursuivit la comtesse qui vit que les traits avaient porté , « vous » avez entrepris une rude tâche. Plus tard » peut-être vous apercevrez-vous que notre » vieux monde ne méritait vraiment pas d'être » noyé. Vos idées peuvent être bonnes, excel- » lentes même ; mais les hommes ne sont » pas une cire molle que l'on pétrit à son » gré!
q8 conversation.
» — En vérité, » pensa Brémond, « cette » femme a fait naître d'étranges difficultés » dans ma tête. »
OEAPITB.E ZIII.
HISTOIRE VN1VBRSBXJLE.
En général , il y a peu d'idées spontanées dans le cerveau humain. Si l'on pouvait se mettre à la recherche des faits intellectuels, on serait étonné de voir combien peu l'opinion émise par un homme lui appartient en propre. Dans l'ancien monde, le penseur opérait avec les travaux et les observations de la société tout entière. Aussi est-il certain que les
ÎOO HISTOIRE UNIVERSELLE.
jeuneshabitans du monde nouveau n'auraient pas ou une idée au delà de leurs besoins, si les femmes avaient fidèlement exécuté les ordres de Brémond. Mais souvent, et presque à leur insu, elles parlaient en soupirant, des plaisirs qu'elles avaient perdus, de cette civilisation si douce, si commode , de ce monde enivrant où le bonheur leur était si facile ! Ces mots, qui n'avaient aucune signification pour les enfans, et qu'ils saisissaient un à un , à la dérobée, faisaient un merveilleux effet sur leur esprit. Y attacher un sens, était chose impossible pour eux; ils interrogeaient leurs mères, et leurs mères se taisaient et versaient des larmes. Emin, un soir que la famille était rassemblée autour d'un vaste foyer, l'un d'eux interpella Brémond.
« — Père, » lui dit-il, « quel est donc ce » monde dont on nous parle toujours, qui » n'existe plus , et d'où vous êtes venu ?
» — Mes enfans , > répondit Brémond, « je » vous vais en tracer l'histoire ; et si vous ne » me pouvez pas comprendre, interrogez-moi
HISTOIRE tNlVERSKLIJ:. iO]
l hardiment : car je m'attacherai surtout à ne » vous pas tromper. »
On fit silence, et Brémond commença en termes:
« — Les hommes n'ont pas toujours été » clairsemés sur cette terré; ils y étaient autre- »fois plus nombreux et plus serrés que les » épis dans les champs.
• — Et qu'y faisaient-ils ?
i — Les uns vivaient aux dépens des autres. »On les avait divisés en cinq ou six caté- »gories; et ceux qui n'entraient pas dans «l'une des trois premières étaient condamnés » à souffrir jusqu'au jour de leur mort.
• — Mais qui avait ainsi ordonné les choses ?
» — Les vices des uns et la peur des autres.
» — La peur ? mon père!... Qu'est-ce que la »peur?
» — C'est quand tu rencontres une bête fé- » roce , et que tu fuis devant elle.
» — J'entends bien. Mais un homme doit-il » fuir devant un autre?