‹ Le monde nouveauChapitre 17 sur 44 · HISTOIRE UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

HISTOIRE UNIVERSELLE

• remplacer les premiers. Il fut dit qu'il n'y

• avait de bon dans la famille que ceux qui

• pourraient vivre sans travailler; que le

• peuple n'était composé que de voleurs: on

• donna des armes à ces nouveaux aristo- » erates ; ils s'habillèrent de rouge et de bleu r » et à chaque coup de tambour , ils couraient » partout essoufflés pour empêcher le peuple »de crier qu'il avait faim , et que , Dieu étant

• le père commun de tous les hommes , il voulait être quelque chose. La querelle en était » là quand le genre humain a été noyé. »

CSAFITB.3 ZIT.

L'un des enfans avait prêté une attention sérieuse au récit de Brémond. C'était un jeune homme au caractère grave, et qui semblait, en toute chose, être mu par une longue réflexion. Souvent il s'égarait dans les profondeurs des bois, et il ne revenait qu'après une absence de plusieurs jours faire hommage à sa famille du produit de sa chasse. Il ne faut pas, à ce

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portrait, s'enthousiasmer tout d'abord , ni faire de Gottlieb (c'était son nom) un penseur à la Royer-Collard. Forcé qu'il était d'opérer sur des idées simples et bornées, il ne pouvait pas , comme l'illustre fondateur de l'école doctrinaire, manipuler une pensée philosophique jusqu'à l'impalpabilité, et se dé^ lasser de l'étude de Reid et de Fichte par des couplets grivois. Gottlieb n'était ni grivois ni spiritualiste ; toutes choses qui supposent une civilisation fort avancée, car elles sont fondées sur un raffinement de l'amour et un désœuvrement du cerveau . Mais , par les temps qui couraient alors, Gottlieb était un homme fort remarquable; il avait une idée au delà de son travail manuel.

« -~- Père, » dit-il un jour à Brémond, « vo- » tre histoire m'a donné beaucoup à penser. » Qui donc, s'il vous plaît, a noyé le monde?

» — Je te l'ai dit, le choc d'une comète.

• — D'accord; mais, si j'ai bien compris » vos leçons astronomiques, au delà de l'en-» » chaînement matériel des choses, et planant

* sur le tout, il y a un esprit céleste, un dieu » vers qui remonte et d'où découle toute ori- » gine.

» — Assurément, » reprit Brémond un peu surpris de la tournure métaphysique d'esprit de Gottlieb.

« — Ce dieu doit veiller à son œuvre.

» — Il y veille.

» — Les grandes catastrophes ne peuvent ■ provenir que de lui. »

ici Brémond hésita long-temps. Il comprit que la réponse allait loin. Déiste par conviction, Brémond rejetait comme absurde tout rapport de Dieu avec les hommes, et toutefois il avait fondé une religion par nécessité. C'est le propre d'un logicien de pressentir les conséquences de la moindre parole; aussi Brémond murmura-t-il d'une voix faible :

« — Sans doute.

» — La comète n'a donc noyé l'ancien monde » que par Tordre de Dieu?

» — Je... le... crois.

» — Or, Dieu étant un être parfait, un être

» ordonnateur par excellence, s'il a puni les » hommes, c'est que le monde allait mal à son » gré. »

Brémond dit : « Oui, » en poussant un soupir d'allégement. Il croyait en être quitte.

« — Mais, puisque rien n'arrive dans le • monde que par la volonté de Dieu, pour- » quoi a-t-il permis que les hommes pussent » mai faire ? »

A cette question , le philosophe serré de près, resta muet, interdit. Il se voyait obligé ou de recourir à l'histoire de l'œuf d'Arimaze , du péché originel, et à toutes les allégories par lesquelles les religions ont expliqué l'origine du bien et du mal , ou d'exposer ses croyances franchement, nettement, sans arrière-pensée , et se priver , par là , du ressort religieux. L'alternative était cruelle. Il s'en tira par une défaite.

« — C'est que , » dit-il , « Dieu a donné à » l'homme le libre arbitre.

» — Alors, Dieu doit-il trouver étonnant » que l'homme en mésuse ? N'a-t-il pas l'autre

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• vie pour le punir de ses actions dans celle-ci?

• et doit-il confondre, dans sa colère, l'innocent et le coupable?

» — On vous expliquera cela plus tard , » dit Brémond d'un air d'autorité. « Hélas ! » pensa-t-il,« dans quelque système que l'homme »se place, il faut qu'il mêle le vrai de faux. »

« — Père, » reprit Gottlieb , « je soupçonne » que , dans votre histoire, vous ne nous avez

• pas tout dit.

» — Et sur quel fondement ?

» — Il est impossible que durant des milliers » d'années, la société ait cheminé à cette guise,

• que la violence et l'injustice aient toujours » fait loi , que le droit n'ait jamais triomphé.

» — Expliquez-vous.

• — Je conçois bien que, dans l'origine, l'injustice ait prévalu sur le droit, mais après

• un certain laps de temps, cette injusticea du

» devenir un droit à son tour, et Ton aurait » exposé le monde à trop de perturbations si »l'on avait incessamment recherché le prin- »cipe. »

Brémond regarda son fils d'un air étonné.

« — Qui donc vous a appris cela?

» — J'ai un peu réfléchi là-dessus , » répondit Gottlieb en se troublant, « Vous nous «avez parlé d'un temps où les frères se sépa- » rèrent de leurs frères , où l'on assigna à chacun l'espace de terre qui lui appartiendrait. »Ou je m'abuse fort, ou l'usurpation n'a pas »dù être la seule origine de la propriété. S'il a » plu à un père de travailler beaucoup au delà » de ses besoins et de laisser à ses enfans de

• quoi vivre sans fatigues, pourquoi les enfans »du paresseux dévoreraient-ils l'héritage du »père laborieux? Il faut bien partir d'un principe quelconque.

» — Sans doute; mais, Gottlieb, vous n'avez » pas vu l'ancien monde ; si vous saviez que de «privilèges étaient donnés aux riches, que

• d'entraves imposées aux pauvres !

DlIFICUI/lKS. Il)

» Voilà pourcjiioi je soupçonnais que » vous ne nous aviez pas tout dit.

»— Ces sortes de choses sont trop abstraites

• pour que vous puissiez les comprendre.

» — Pourquoi vous défier de notre intelligence?.... Voici comment je raisonne par «analogie. Parmi nos frères , il en est un qui »se refuse à toute espèce de travail. Quand

• nous sommes aux champs, il se tient à l'é- » cart , morne et silencieux. Quand nous allons » chercher dans les forets la nourriture de la

• famille, il s'éloigne de notre bande et ne » revient que pour prendre part au butin.

» — Quel est-il? Nommez-le-moi.

» — C'est Wilfrid, l'un des fils de Sara.

» — Wilfrid !» s'écria Brémond, et le malheureux père s'efforça de cacher ses larmes, car c'était son fils le plus cher.

« — Quand les terres cultivées seront par- » tagées , faudra-t-il que nous nourrissions

• Wilfrid et sa famille du produit de nos

• sueurs? Il laissera tomber son champ en » friche ; faudra t-il que nous le cultivions

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» pour lui ? Et dans cinquante années , les des- » cendans de Wilfrid , réduits à implorer la » charité des nôtres , auront-ils le droit de » nous accuser d'injustice ?

» — C'est assez , » dit Brémond. « Malheu- » reux ! » pensa-t-il , « voilà donc le germe de » l'inégalité qui se glisse dans le monde. »

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