‹ Le monde nouveauChapitre 18 sur 44 · LE VICE · texte numérisé non relu

LE VICE

Dans la famille, nul n'avait un caractère plus mou et plus indécis que Wilfrid. Enfant dans ses jeux , enfant dans ses goûts , il semblait ne pas avancer en âge. Par un singulier caprice, la nature lui avait donné un corps d'athlète. Il ne savait ni résister à un commandement, ni se refuser à un service; mais il ne connaissait pas sa force, et ne se souciait au-

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ornement de la faire valoir. Les occupations domestiques étaient celles qui lui convenaient le plus; il aimait à se mettre sous de lourds fardeaux, à n'agir qu'en sous-ordre; on eût dit que c'était un corps qui avait besoin d'une âme. Peut-être concourait-il autant qu'un autre aux travaux de la famille, mais ses travaux étaient peu éclatans,peuremarqués , et pourvu qu'on lui jetât sa pâture, et qu'on lui permît de s'étendre au soleil , Wilfrid était content. C'était un type de la race perdue des Lazzaroni.

Brémond l'alla trouver. En ce moment , Wilfrid, les bras pendans, la bouche béante, s'émerveillait à suivre de l'oeil les rapides courans d'un fleuve.

« — Wilfrid ! slui dit le père d'une voix tonnante. « Que fais-tu là? »

Le jeune homme tressaillit comme un enfant qu'on surprend en faute ? et il répondit d'une voix timide :

« — Père, je me délasse.

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» __ Toute la famille est aux champs. Pour-

• quoi n'y es-tu pas ?

» — Parce qu'on m'a donné à cultiver le » champ le plus éloigné de l'habitation. J'ai » perdu toutes mes forces quand j'y arrive.

» — Et pourquoi ne vas-tu jamais à la

• chasse?

» — Mes frères rient de ma maladresse; je » n'ai jamais pu voir tomber une pièce de gi- »bier sous ma mire.

» — Wilfrid, «reprit Brémond avec bonté, « je sais tout. Dis-moi : ne peux-tu pas faire » un effort sur toi-même , et dompter la pa- » resse qui t 'énerve ?

» — Ah! père! si j'étais î-ûr que mes frères » ne me grondassent pas , je serais trop heu- » reux de passer mon temps , le jour à voir h voler les oiseaux du ciel, la nuit à compter » les étoiles.

» — Mais, Wilfrid, si tes frères ne travaillaient pas, comment ferais-tu pour vivre?

.. — Bon ! j'ai plus de goût aux fruits sau-

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» vages de la forêt qu'à ceux que vous cultivez

• avec tant de soin.

» — Mais qui te vêtirait?

» — Qu'en ai-je besoin? n'y a-t-il pas un so- »leil pour me réchaufer?

» — Et quand viendrait l'hiver?

» — J'ai vu là bas des cavernes où la chaleur » est plus douce que celle du foyer!.. Ah ! père, o si je pouvais être mon maître, errer en liberté, »et ne rien faire, je ne donnerais pas ma vie » terrestre pour la vie future que vous nous

• avez promise.

B — Wilfrid! Wilfrid! » dit Brémond. « A «quelle race tu donneras naissance!... Un jour »ta postérité te maudira... Oui, » reprit t-il en jetant sur Wilfrid un regard de compassion. « C'est de toi que sortira le peuple.... » Hélas! hélas !... Un peu plus tôt, un peu plus

• tard, qu'aurais-je pu y faire?... En espérant

• retenir long-temps les hommes au gouvernement de la famille, je savais bien que je » faisais un rêve; mais, grand Dieu ! que ce rêve »a été court!...»

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