DE CRIME
» — Si je m'en apercevais, je fermerais les » yeux.
» — Pourquoi donc , » poursuivit Alfred en s'animant, «avoir troublé un cœur de jeune » fille, et lui avoir dit que son amour pour » moi était un crime ?
» — De qui veux-tu parler ?
» — D'Anaïs.
» — Tu l'aimes !
» —Plus à elle seule que tout le reste de la » création.
» — Malheureux!.. » s'écria Brémond, « ne » te souvient-il pas des leçons de Dieu? Dieu » n'a-t-il pas dit: «Homme, tu aimeras la fille » de ta mère comme sœur, et non comme » femme? »
» — Dieu ne peut pas être injuste. S'il avait » dit cela , il n'aurait pas mis dans mon cœur » tant d'amour pour A nais. Tout amour vient » de lui.
» — Alfred , » reprit Brémond d'un air sévère, « Dieu a dit encore: L'homme doit vain- > cre ses passion*.
LE CRIME. Ti3
• — Dieu » répondit Alfred avec un amer accent d'ironie, «Dieu a-t-il dit: L'homme » soulèvera des montagnes ?
» — 11 n'a rien ordonné d'impossible à • l'homme.
» — Anaïs est à moi; c'est mon sang, c'est » ma chair. Pourquoi lui serait-il défendu de » m'aimer?
» — Alfred , mon fils, reviens à toi.
«—Mon père, » dit-il en se traînant aux pieds de Brémond, « si je vous suis cher , ac- » cordez-moi Anaïs ; toute notre vie sera con- » sacrée à vous chérir. "
»— Tu connais la volonté de Dieu.
» — Non , » s'écria Alfred en se levant et en raidissant ses bras; «Anaïs sera à moi; aucune » puissance du ciel ne me la pourra ravir.»
La famille avait un air de fête ; de toutes parts on avait dressé des berceaux de feuillage ; un soleil éclatant de lumière semblait sourire au bonheur des hommes.
Alfred, triste et pensif, erre à l'écart; il lève vers le ciel un regard courroucé , et quelquefois un rire convulsif passe, comme un sombre éclair, sur son visage. Il entend tout à coup un bruit de pas; il s'arrête, et il voit venir un de ses frères , brillant de sérénité et de joie.
• — Où vas-tu, Matteo ? » dit-il brusquement.
«— - Ne le sais-tu pas ? Je vais fonder une fa- » mille ; je vais prendre Anaïs pour femme.
»— Anaïs!.... L'aimes-tu? mais l'aimes-tu à » l'égal d'un ange? Donnerais-tu ta part de » bonbeur sur cette terre et dans le ciel pour » une beure passée auprès d'elle ?
» — Je l'aime à l'égal des filles de ma mère, » mes sœurs. »
Alfred sourit , d'un sourire infernal ; puis prenant le bras de Matteo et le serrant de sa main nerveuse:
»— Matteo, » dit-il, d'une voix sourde, » Anaïs ne sera pas ta femme; j« ne le veux » pas.
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! — £t de quel droit m'imposes-tu ta vo- » lonté ? » répondit fièrement Matteo.
« — Matteo, » reprit Alfred en le dévorant des yeux , » j'ai souvent pensé qu'avec la » pointe de mon couteau je faisais , au cou » d'un agneau, un trou d'où sa vie sortait avec » son sang.
» — Mais l'agneau n'est pas un homme, » répondit Matteo sans s'émouvoir.
a— Matteo !.... » dit Alfred d'une voix terrible, i m'as-tu compris? Renonceras- tu à » Anaïs?
p — Jamais ! »
A ce mot, Alfred se précipita sur Matteo comme un tigre sur sa proie ; l'infortuné jeune homme tomba baigné dans qpa sang, poussa un long et pénible soupir, se débattit un moment , puis resta immobile la face contre terre.
« — Matteo ! Matteo ! » dit Alfred avec effroi et en cherchant à soulever le cadavre : « Matteo ! réveille^toi !.... Ne dors pas si longtemps ! Tu souffres ! Oh ! oui, j'ai dn