‹ Le monde nouveauChapitre 41 sur 44 · L EXTASE · texte numérisé non relu

L EXTASE

Pococurante disait vrai. Dès que Brémond tut revenu clans sa république, il se mit à examiner mûrement par quel point les abus pourraient faire brèche à l'édifice. Chaque jour il acquérait la désolante certitude qu'aucun effort humain ne pouvait s'opposer au débordement du ma!, et qu'il en était de la liberté comme de tous les biens de la terre;

aSo l extase.

on la perd plus aisément qu'on ne la conquiert. Mais cette fois ce n'étaient plus Gottlieb et les doctrinaires qui l'affligeaient; ce germe de vice s'était perdu à ses yeux comme le point noir où s'est formé l'orage, au bout de l'horizon, disparaît lorsque la tempête s'est étendue sur la vaste surface des cieux et menace la terre silencieuse; la démoralisation s'était insinuée dans le corps social par tous les pores, et elle commençait à gagner le cœur. Et ici (peut-être est-il nécessaire de s'entendre) on ne prend poiat le mot de démoralisation dans son sens borné et ordinaire; c'aurait déjà été, sans doute, une chose fâcheuse que la subversion des premiers principes de la morale ; toutefois cette subversion n'est pas une cause très-prochaine de ruine pour l'état social; une société un peu fortement organisée peut survivre long-temps à la chute des mœurs primitives; mais quand la démoralisation s'attaque aux principes constitutifs de la société , il n'y a plus de salut possible

L EXTASE. itil

Que faire en ces extrêmes conjonctures ;) Bréniond avait passé par toutes les théories , par toutes les expérimentations; il les avait réduites à leur juste valeur. Voiler sa tête et laisser se consommer le douloureux sacrifice , est une poétique pensée d'artiste, et non une pensée de législateur. Un doute poignant, insupportable, s'empara de son esprit, et il désespéra de la nature humaine.

Toutefois , et comme s'il était donné à l'homme de n'éprouver ici bas ni bien ni mal absolus, le bien-être matériel s'était accru en proportion directe de la décadence du bienêtre moral. Dans l'ancien monde, la civilisation en était venue à ce point que, dans les classes moyennes, la fortune n'était plus une condition nécessaire pour le bonheur; elle n'était qu'une garantie pour l'avenir. Le dernier étudiant était mieux vêtu, plus commodément logé qu'un puissant baron du moyenâge; un mince employé pouvait, chez Xéiy , faire un repas aussi somptueux qu'un repas de prince. Dans le monde nouveau la civilisa-

282 l'extase.

tion ne s'était pas arrêtée à ces minces détails; Au lieu de partir du principe de l'association , principe fondé sur la faiblesse de l'homme *, elle s'était attachée à donner une force à chaque individu. Cette force, elle l'avait tirée delà science; non quelle eût réparti la science d'une manière égaie entre tous les hommes, mais elle les faisait participer presque tous à ses résultats. La mécanique et la

* Dans le cours de cet ouvrage , l'auteur a été si sobre de notes que celle-ci est la première et sera probablement la seule. Il croit donc pouvoir y rejeter le développement d'une pensée qui aurait nui à la rapidité du chapitre. Par ces mots, principe de V association , l'auteur n'a pas seulement entendu l'association visible , manifeste, explicite, mais l'association cachée sur quoi sont fondées presque toutes les commodités de la vie. Ainsi un restaurant est une association cachée entre gens inconnus l'un à l'autre, et qui se réunissent, à leur insu , pour acheter les diverses parties d'un tout que la fortune de chacun ne lui eût pas permis d'aborder. Cet exemple est choisi entre mille , tels que les voitures publiques , les speetaelçsy etc., etc.

LFXTASl 2&'$

vapeur avaient enfanté des prodiges; travaux i^ricoles, travaux domestiques, tout était exécuté par des machines; c'est à peine si le bras de l'homme était nécessaire pour en diriger une fois les moteurs. On héritait d'un service complet de -machines, comme jadis d'un titre et d'une terre, de telle sorte que le citoyen le plus isolé sous son toit se pouvait suffire à lui-même, et accomplissait en uneheure , par la seule puissance de sa volonté appliquée à la puissance de la science, des travaux que jadis cent hommes réunis n'auraient pu achever en une journée.

Mais le peuple!... Hélas! il ne participait que de loin à ces bienfaits de la science humaine. Il en est des nations comme de la mer, agitée à sa surface, insensible et morte dans les profondeurs de son lit. Ils sont bien rares, les orages qui vont chercher au fond de l'abîme des flots inertes pour les jeter sur le front des vagues imprégnées d'air et de lumière!...

Las de lui-même et des autres, croyant

284 l'extase.

sans cesse voir arriver le moment où l'ordre de choses qu'il avait établi serait violemment renversé, Brémond tomba dans une noire mélancolie. Il éprouva alors une longue suite d'émotions ineffables; il lui sembla qu'il avait disparu du nombre des humains, et que toutefois il assistait par la pensée au spectacle de l'avenir de la société. Ce n'était point une de ces illusions qui plongent l'âme dans des extases sublimes , mais trop rapides pour laisser une trace durable; c'était une illusion constante qui lui permettait de tout voir , de tout entendre, de réfléchir longuement sur les causes et sur les effets; c'était un rêve de l'éternité.

Il vit la liberté périr et l'aristocratie s'élever sur ses ruines ; puis un culte et des prêtres ? puis le pouvoir absolu prenant naissance , quand tous les élémens de son existence eurent été rassemblés ; le petit nombre vivant aux dépens de la masse, l'injustice triomphant du droit. Alors des révolutions se tramèrent ; le sang coula à grands flots; dans ces sanglantes

l'extase. 'ÎÙ^

luttes, le peuple , pâle fantôme, était la proie d'ambitieux qui lui rongeaient le cœur. Line longue succession de siècles vêtus de deuil et poussant des cris lamentables passa devant ses yeux ; et chaque pas du temps apportait un nouveau malheur.

Vint enfin luire un jour plus beau ; lasse de tant de déceptions et de brigandages , la masse se leva comme un seul homme. Vainement voulut-on s'opposer à ses progrès ; de son seul souffle elle terrassa ses faibles assaillans. A la force succéda l'intrigue; on essaya de lui faire peur de sa propre puissance; on lui dit qu'elle déchirerait ses entrailles. Elle allait céder à ces astucieuses paroles; sentinelle vigilante, Brémond jeta un cri de république... et tout disparut à ses yeux.

CHAPITPL3 ZZZIII

LE BtVEIX..

« Peuple, peuple , prends garde à toi !... » criait Brémond , et, promenant autour de lui des regards effarés, il fut tout surpris de se trouver à Paris, dans sa chambre, comme si la comète n'était jamais venue. Près de lui était un homme vêtu de noir qui lui tâtait le pouls; le Pococurante , mollement étendu sur un

Page 1