‹ Le monde nouveauChapitre 8 sur 44 · LE CHANGEMENT D AXE · texte numérisé non relu

LE CHANGEMENT D AXE

<t — Pauvre lady î » dit la baronne , % comme » elle dort !

» — Ah î » s'écria Brémond avec désespoir , « ce sommeil , c'est la mort.

» — Voyez , voyez ! » dit la marquise , « son » visage se colore ; son souffle redevient pur et » doux.

» — Où suis-je ? » murmura Sara en reprenant ses sens. « C'est vous , mon ami ! » dit-elle en se jetant dans les bras du jeune homme: « sauvez-moi , oh ! sauvez-moi !

» — O bonheur ! Quoi ! c'est vous , Sara ! » N'est-ce point une illusion ?

» — Brémond ! si vous saviez combien j'ai » souffert !...

» — Mais qui vous a séparée de moi !

» — Je l'ignore. J'ai cru faire un rêve pé- » nible , affreux , un rêve de vertiges; je «m'étais endormie sur les Alpes, et, à mon » réveil , je me suis trouvée sur le bord de la » mer.

» — Partirons-nous?» dit la marquise d'une voix éteinte et en portant la main sur son

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cœur, comme si les dernières forces allaient lui manquer.

« — Partons! » dit Brémond d'un air de confiance et de joie; « ma destinée sera com- » plète. »

CHAPITB.S IT.

Qui de vous ne s'est trouvé perdu , dans l'immensité des mers , sur un frêle navire y jouet de tous les vents ? L'azur des cieux va se confondre et mourir avec l'azur de l'eau aux quatre bouts de l'horizon ; de toutes parts l'eau et le ciel vous entourent , vous pressent , vous menacent , et votre vaisseau , faible et imperceptible atome, chemine sous le vent

3o LA MER.

sans que vos sens vous puissent avertir qu'il n'est pas immobile , car aucun jalon n'est jeté sur cette vaste route. Alors , dans le cœur du plus brave naît je ne sais quel sentiment qui participe à la fois de la douleur et du plaisir, un sentiment qui n'e§t pas de la peur, mais qui réveille plus d'émotions que d'idées. Tantôt, vos regards tournés vers le point où vous supposez la terre , vous soupirez après le moment où vous serez rendu au cours ordinaire de votre vie ; tantôt vous vous surprenez à contempler avec un rire convulsif l'abîme où vous nagez, et vous trouvez un certain charme à l'idée vague, instinctive, que vous êtes à chaque instant menacé de destruction, que tout est péril pour vous , jusqu'au vent qui vous doit pousser vers la contrée lointaine où vous tendez. Que si une tempête vient à se jeter entre les deux abîmes, poussant devant elle les vagues et les nuages , et savançant mêlée d'eau, de grêle, de foudre, de longs sifflemens , de mugissemens atroces; alors, vous errez lentement sur le pont couvert de pâles ma-

LA MER. Si

telots ; vous prêtez l'oreille aux sourds craquemens du navire , comme un soldat qui examine ses armes au moment de la bataille , et s'assure si sa balle sera prompte et sûre dans son mousquet; puis, si vous avez un cœur et une raison d'homme, vous songez que la science a une force égale à celle de la tempête, que mille pensées ont présidé à la construction de votre maison flottante, qu'elles ont tout prévu, et vous allez dormir au bruit de l'ouragan , sûr de voir le lendemain les voiles doucement enflées se colorer aux rayons d'un soleil pur et sans nuages.

Et puis, que d'accidens heureux dans la navigation la plus triste et la plus monotone ! Ce navire, c'est un palais; toutes les ressources de la civilisation, tous les plaisirs du luxe s'y trouvent ; on sait d'où Ton part , où l'on est , où l'on va; souvent, au loin, dans les vapeurs du dernier horizon, un point blanc apparaît , faible et vague d'abord, qui grossit peu à peu, se détache du ciel et de la mer, et devient

enfin distinct; c'est un vaisseau, c'est un ami qui vous aborde. Ainsi vos relations avec la terre ne sont jamais interrompues, ainsi vous retrouvez le monde jusqu'au milieu des mers les plus reculées , et vous n'êtes jamais à l'idée de votre isolement.

Mais ici, tout est crainte, tout est péril; aucune chance ne se peut ni combiner ni prévoir: le beau temps qui leur sourit les jette peut-être loin de la terre; la tempête qui semble les vouloir engloutir , les rapproche du but ignoré où ils tendent. Quand vient la nuit ils se serrent tremblans, immobiles, l'un contre l'autre, et ils passent ces heures tristes et silencieuses dans de mortelles angoisses; quand le jour éclaire ces vastes plaines, leur regard ose à peine interroger l'horizon. Faible et misérable débris de la race humaine , ils n'ont rien à espérer des hommes. Le hasard seul les peut sauver.

Un soleil du pôle, un soleil pale et sans

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yons teignait (lune couleur de feu languissant le sombre azur de l'eau; le glaçon-navire,

lentement balancé, n'était heurté qu'à de longs intervalles par les niasses vagabondes de glace devenues plus rares. On eût dit que ce vaisseau improvisé avait une pensée, qu'il savait qu'il portait avec lui la fortune du monde, car, loin de se serrer vers le pôle, il courait rapidement au large. Brémond, appuyé sur son fusil, contemplait tristement le ciel.

« — Hélas! mesdames,» dit la comtesse avec un long bâillement, « depuis que l'air » est devenu plus doux, depuis que la peur » m'a quittée, je m'ennuie comme une bien- » heureuse.

» — Ce n'est pourtant pas le paradis, » dit la marquise.

« — Que faire ? » demanda la baronne.

« — Des contes! » dit la comtesse.

« — Des histoires plutôt.

» — Et les nôtres, n'est-il pas vrai ? Quand » on est condamné à passer sa vie ensemble , » encore faut-il se connaître.

» — Mais franchise entière.

» — Franchise entière...»

Elles s'assirent en cercle autour de Brémond, et elles s'apprêtèrent à faire leur confession de femmes.

CEAFITIIE V

a Je ne vous dirai rien de mon enfance, » dit la marquise; « ce ne sont probablement » pas des récits de jeune fille que vous de- » mandez.

» J'ai été élevée en Calabre dans un château » de mon père; on me laissait courir en liberté » et vivre en plein air ; seulement on me re- » commandait de ne pas être trop familière

» avec les viltanelle, parce que mon père était » un signor conte.

» A treize ans, les chants d'église, où j'avais » coutume de trouver tant de charme, com- » mencèrent à me paraître monotones. Je n'a- » vais plus goût ni à respirer la brise du matin , » ni à poursuivre les papillons aux ailes d'or » qui jouaient autour des branches d'orangers » chargées de fleurs et de rosée. J'étais triste » sans savoir pourquoi ; il mé semblait, même » au milieu de ma famille, que j'étais trop » seule, qu'il me manquait quelque chose. » Ma vieille tante me grondait doucement; » elle me disait que cet ennui c'était le bon- » heur, et qu'un jour, perdue dans les tour- » billons du monde , je regretterais mes treize » ans et ma belle Gaîabre. Je secouais la tête , » et je n'en croyais rien.

» Un jour, un de ces hardis marins qui pas- » sent leur vie à narguer les carabiniers et à » frustrer les droits du roi , vint à la villa. Il » avait une tête d'archange ; ses cheveux noirs » pendaient en longues tresses sur son col

» nu; costume, gestes, contenance, langage, » tout était en harmonie chez cet homme : on » l'eut pris pour un bravo du dix-septième siècle, » échappé aux persécutions du marquis de La » Hinojosa. Son rude parler donnait à notre » molle langue quelque chose de mâle et de » poétique qui allait bien avant au cœur. Je » ne sais ce que j'éprouvai en le voyant, je » ne sais ce qu'il lut sur mon visage; mais le » soir, tandis que j'errais pensive sur le bord » de la mer, il vint, et me dit des mots qui » me firent tressaillir.

» Dès ce jour, j'eus le cœur plein. Naguère » encore des châteaux, de longues robes de » satin, de riantes conversazioni , des cavalieri » brillans , tels étaient mes rêves ; et alors je » ne voyais plus que d'âpres montagnes, une » vie de fatigues, une mère allaitant son en- » fant au bruit des mousquets , et tout cela me » semblait le bonheur.

» Oh! que la femme n'a-t-elle, dès le ber- » ceau , l'art de dissimuler ! A vingt-cinq ans » de quoi lui doit servir cet art ? à cacher quel-

» ques sottes intrigues de bal , des passions de » tête, de frivoles fantaisies !... Mais si, à quinze » ans, le cœur pouvait ne pas se laisser devi- » ner, la vierge connaîtrait toutes les douceurs » d'une passion.

» On m'épia, on me surprit. J'étais encore «innocente, je pleurai; un jour plus tard » j'aurais rugi comme une lionne à qui on » enlève ses petits... Matteo fut livré aux ca- » rabiniers, et on l'envoya ramer pour le roi » JSazone, parce que j'étais la fille d'un signor » conte.

» Mon père me fit partir pour Naples. En » entrant dans ce monde que j'avais tant dé- » siré de connaître , et dont je m'étais fait de » si étranges idées , la tète me tourna un mo- » ment ; j'oubliai tout , et mes voluptueux » ennuis, et ma chère Calabre avec ses sites » pittoresques, sablanchemer, son ciel de feu. «Mais quand revint l'ennui, l'ennui de la » ville, le plus triste, le plus accablant de tous. » je me surpris à penser à Matteo.

» L'hiver amena d'autres plaisirs. On me

» conduisit à San Carlo ; je me crus transportée » dans un séjour de fées. Dieu de bonté! non, d jamais âme de femme n'éprouva de si vives » extases ! Je me plongeais avec délices dans «celle musique céleste; je croyais entendre » frémir les harpes aériennes; je n'étais plus » de cette terre; mon Ame semblait errer hors » de moi... Il y avait surtout un chanteur dont » la voix molle et suave me ravissait d'aise. » Chaque soir, je me penchais sur ma loge , » j'aurais donné ma vie pour obtenir un de » ses regards, mais il n'avait d'yeux que pour » la platea. Cette fois -ma passion n'était pas «timide, vague, rêveuse; elle était vive et » décidée... J'écrivis à cet homme; mon billet » resta sans réponse.

» Un jeune marquis, qu'on avait place près » de moi comme on met un hochet aux mains » d'un enfant, m'étudiait avec soin; il m'arra- » cha un aveu. Poserai me dit-il en riant, » n'allez pas devenir inamorata. Ce chanteur » n'est pas un homme , c'est un arbre à fleurs » doubles; fiori senza frutti.

» Je ne vous dirai pas ce qui se passa en » moi ; mais quinze jours après j'épousai le » marquis. C'était un de ces caractères insi- » gnifians, qu'on ne hait ni qu'on n'aime, qu'on » ne méprise ni qu'on n'estime, un véritable » homme de la foule, à peine bon pour un » mari s'il n'avait eu un titre et une fortune.

» Voilà mon histoire. C'est une destinée de » femme manquée. Je n'ai aimé que trois hom- » mes en ma vie; vous savez le sort de mes » deux premières passions , et il a fallu que » la fin du monde arrivât pour que la troi- » sième ne fût pas malheureuse. Et qu'est-ce » encore que de se donner à un homme qu'on » aime quand il est seul sur la terre , et qu'il » ne peut pas être un objet de préférence !

» — Et ne regrettez- vous rien du monde ?

» — Les sorbets et San Carlo. »

« Pour moi, » dit la baronne d'un ton posé , « je n'ai aimé personne, pas même mon mari.

j) Si je voulais vous exposer toute ma généai logie, je vous mènerais trop loin; il me fau- » cirait remonter jusqu'à l'origine de l'ancien » monde; j'aime autant ne dater que de Witi- » kind.

» — C'est modeste..., » dit la comtesse.

« — Au couvent je me suis mise en garde

contre toute amitié; ces sortes de liaisons o vous suivent quelquefois dans le monde, et » c'est ainsi qu'on se laisse entraîner à voir des » gens qui ne vous valent pas. A seize ans, » tout ce qu'il y avait de jeunes seigneurs » voulait faire de moi sa Promise; je distinguai » un jeune Hongrois qui montait à cheval avec » un aplomb remarquable et qui avait des » mains de gentilhomme. Je walsai deux ou » trois fois avec lui chez M. de Metternich ; il » se permit, de nuit, une escalade dans ma a chambre, et je suis forcée d'avouer que ce- » tait un cavalier parfait de tout point; mais » on me dit qu'il avait à peine deux cents ans » de noblesse, et je le congédiai.

»Un diplomate français, élevé à l'école

» de M. de Talleyrand , dont chaque geste était » une finesse , chaque mot une malice , suc- » céda à mon hongrois. Il était de pure et » bonne souche; mais il s'amusa, un beau soir, » à lancer des épigrammes sur la noblesse » noire, car vos Français avaient cela de carac- » téristique qu'ils auraient sacrifié toutes les » amitiés du monde au plaisir de dire un bon » mot, je m'aperçus alors que mon diplomate » avait un faux toupet, et je ne tardai pas à «apprendre que monsieur son grand-père avait » épousé une fille de finance.

» Un membre du parlement anglais...

» ■ — C'est donc un tour d'Europe , » dit la comtesse, a Si madame la baronne avait eu le t> coeur tendre elle nous aurait fait faire un » voyage autour du monde.

» — Celui-là était sec et grave comme un » écrit de Grotius. Il ne tarda pas à faire place » à M. le baron.

» — Et l'histoire ne finit pas là , » dit la marquise.

LKS HISTOIRES* 43

« — Le reste ne vaut pas la peine qu'on le » mentionne.

» — Mais, » dit la comtesse, « si madame la » baronne n'a pas eu de passions, elle a eu au » moins des fantaisies.

» — Ces sortes de choses s'oublient le lendemain , » répondit froidement la baronne.

« — Et que regrettez-vous du monde ? » demanda Brémond. « Les gentilshommes à seize «quartiers?

» — Les roturiers , parce que sans eux il n'y » a point de nobles. »

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