L'ARISTOCRATIE
Le rôle politique de la Noblesse du Monde Nouveau sera à la hauteur de son rôle social. Et cependant cette Noblesse ne sera pas une Aristocratie, un corps politique, un corps privilégié, ayant des intérêts distincts et des passions distinctes, un corps faisant cause à part, séparé du peuple et des autres classes de la société. Un rôle si étranglé, si misérable ne saurait lui convenir. Elle est appelée à une plus haute destinée. Sa destinée est de représenter la nation tout entière, d*être son expression, son Opinion, sa Parole, son Verbe.
Au lieu de se distinguer de la nation, elle devra donc en sortir comme la fleur du bourgeon. Au lieu d'être une caste de familles, la nation sera sa famille. La nation sera sa dynastie ; inséparable de la nation, elle en sortira et elle y rentrera sans cesse. C'est là qu elle prendra pied comme Antée pour surmonter les difficultés politiques et sociales, dénouer les drames de rhistoire et provoquer les croisades de la civilisation et de la justice.
Car le Monde Nouveau ue sera pas plus dépourvu de drame que le monde antique, que le monde de la Révolution. Les hommes du Monde Nouveau n'auront pas la science infuse. On sera dans ce monde, comme dans le monde du passé, divisé d'intérêts, d'opinions et de sentiments. Il y aura des hommes politiques qui s'élèveront au pouvoir, et d'autres qui tomberont du pouvoir. Les calamités publiques y préoccuperont vivoTment les intelligences, et on aura pour y remédier des manières de voir différentes qui feront la beauté et l'intrigue des situations.
L'occupation des oisifs, des nobles, y sera donc énorme. Leurs passions y seront sans cesse surexcitées. Il y aura à déjouer les pièges des méchants, les calculs de l'ambitieux. On ne s'ennuiera pas dans ce monde.
Mais pour remplir utilement ces fonctions, la Noblesse doit sortir du peuple et y rentrer sans cesse. Elle doit être l'émanation de toutes les autonomies sociales, elle doit se recruter parmi toutes les illustrations en tout genre, même, parmi les illustrations ouvrières, arrivées à l'indépendance de fortune et de situation par leur mérite.
Toutes les corporations, toutes les associations civiles, industrielles, commerciales, ouvrières, religieuses ont de grandes illustrations. Ces illustrations pourront naturellement faire partie de la Noblesse, comme les illustrations de la marine, de l'armée, des communes, de la magistrature, de l'administration, des sciences et des arts, parce que toutes ces illustrations sont bien
réellement Fémanatioii du peuple tout entier , son expression, sa floraison, son élite. Voilà la Noblesse, si Ton y ajoute les anciens titres bien portés.
Mais cette Noblesse à titres et sans titres, n'est pas une Aristocratie, un corps politique à part. Le rôle des Aristocraties est fini, lerôlede la Noblesse est à peine commencé.
Les Aristocraties représentent le passé, et dans le passé les privilèges ou Tégoïsme. La Noblesse représentera l'avenir, et dans l'avenir la charité, le dévouement aux classes malheureuses, le baume aux plaies sociales, ou le contraire du privilège et des monopoles.
M. de Saismaisons proposait, sous la restauration, d'élever aux frais de TÉtat les enfants pauvres de l'Aristocratie., de fonder des majorais et de réserver au profit de la Noblesse certaines charges et certains emplois; les privilèges étant, suivant lui, de l'essence de l'Aristocratie. La Noblesse des temps nouveaux dotera, au contraire, des établissements religieux où les enfants du peuple seront élevés simplement, tandis que les enfants de talent, élevés dans des écoles plus savantes, viendront faire concurrence à la noblesse dans la compétition des charges et des emplois.
Les Aristocraties rej)résentaient dans le passé l'oisiveté onéreuse, improductive et souvent scandaleuse. La Noblesse représentera en grand, dans l'avenir , ce qu'elle représente déjà en petit, l'oisiveté des sociétés de saint François Régis, de Saint-Vincent de Paul, l'oisiveté des grands seigneurs enrichissant le pays de bienfaits.
ou LE MONDE DE JÉSUS-CHRIST. 111
Ôr, pour remplir ce rôle auguste, il n'est pas nécescessaire d avoir des titres et encore moins des majoratiS, il suffit d'être arrivé à une certaine indépendaace de fortune et de position et à rillustration du nom ; chose facile dans les Démocraties^ et dans les sociétés industrielles des temps nouveaux.
Or xe rôle auguste dans les Démocraties entraîne néeessairemept et inévitablement la considération et la popularité de la Noblesse, ou son triomphe politique. Émanation du peuple et sa floraison, la Noblesse alors devient la reine de Topinion, et elle est appelée naturellement et sans effort à siéger dans les assemblées provinciales et départementales, et les deux chambres du parlement. Sa prépondérance politique devient la récompense de sa vertu; tant est profonde et vraie cette parole du Maître: « Cherchez le royaume de Dieu, le « reste vous sera donné par surcroît* »
Le rôle des 'Aristocraties est fini, et c*est justice. Elles représentaient la Force d'une société à l'état de guerre, de discorde, d'exploitation du petit par le grand, signe d'un monde de malédiction. Leur instrument de domination était la terre ou la propriété, le château fort, repaires inexpugnables de leur puissance défensive ou envahissante.
Le rôle du château fort sur les rochers et de la propriété, comme signe de force, est aujourd'hui fini. Ces
112 LE MONDE nOCVEAU
colonnes grossières de pierre et de terre ne sauraient supporter la société des temps nouveaux. Il faut aux sociétés des temps nouveaux les fortes colonnes du christianisme, les colonnes qui ont esprit et vie, il leur faut les fortes épaules de Jésus-^Christ.
Tous les hommes politiques sont d'accord, et les rois aussi, sur la misérable faiblesse des Aristocraties et le peu de confiance que doit inspirer leur appui, dans les conditions où nous sommes. Us vont même au delà, ils les trouvent compromettantes. Et ils ont raison. Un gouvernement qui songerait, directement ou indirectement, à rétablir une Aristocratie, comme corps politique, ne d urerait pas vingt-quatre heures .
Le règne de TAristocratie est fini « pour avoir « échangé, dit M. Coquille, la réalité du pouvoir contre « les honneurs et les décorations (1). » Le rôle de Taristocratie est fini pour avoir donné sa force à un régime honteux et abhorré, à en juger par les sentiments qui ont survécu à sa ruine dans Tâme de ceux qui l'ont subi et détruit.
« Je vois, dit M. de Tocqueville, dans tout le cours « de cette Révolution si oppressive et si cruelle, la « haine de lancien régime surpasser toujours dans le « coeur des Français toutes les autres haines, et &'y enra- « ciner tellement qu'elle survit à son objet même, et de « passion momentanée devient une sorte d'instinct per- « manent. Je remarque que durant les plus périlleuses
(1) Monde du 25 janvier 4863»
ou LB MONOB DB J&809-CH1I1ST. 113
« vicissitudes des soixante dernières années, la crainte « du retour de l'ancien régime a toujours étouffé dans « ces esprits mobiles et inquiets toutes les autres crain- H tes. Cela me suffit ; pour moi l'épreuve est faite (i ). »
Pour M. Guizot (2), l'épreuve est faite aussi, et la cause de TAristocratie irrévocablement perdue dans Taffection du peuple.
Napoléon I" est encore plus énergique dans Texpression de ses sentiments de répulsion. « Où voulez-vous « que je trouve une Aristocratie?.... Les anciennes « fortunes sont renversées; plusieurs des nouvelles « sont honteuses. Cinq ou six noms historiques ne
« suffisent pas TAristocratie d'Angleterre est tout
« autre chose. Elle est au-dessus du peuple, mais elle « n'a pas été contre le peuple. Ce sont les nobles qui ont « donné la liberté à l'Angleterre. La grande charte « vient d eux. Us ont grandi avec la constitution et font « tm avec elle {3). »
Dans son diplôme du 20 octobre 1860, l'empereur
d'Autriche, qui n'est pas suspect, a proclamé l'égalité
^ et aboli les privilèges, ce qui revient implicitement à
la suppression de l'Aristocratie comme corps politique.
(1) Œuvres et Correspondances inédites y 1. 1, p. 207.
(2) Voir son Histoire de la civilisation.
(3) Paroles de Napoléon I*' au comité de constitution de 1815.
LiXloogle
^114 Le MONDE NOCVBAU
Mais rAristocratie étail un élément de force et de conservation sociale et un instrument de liberté, d'indépendance; TÂristocratie était par conséquent une digue contre lanarchie et le despotisme?
Dans les sociétés morcelées, mises en poussière par les principes d'égalité des temps nouveaux, quelle force, quel élément remplacera T Aristocratie ?
Nous répondons hardiment : Ce qui remplacera l'Aristocratie ce sera la Noblesse, à titres ou sans titres, arrivée au loisir par le travail, et consacrant ses loisirs aux grands labeurs de la démocratie : la Noblesse du peuple juif faisant consister la vie noble dans les travaux de l'agriculture, et ne connaissant aucune de ces distinctions de castes et de ces institutions barbares, qui font peser toutes les charges sur les faibles et attribuent tous les avantages et les privilèges aux puissants.
Ce qui remplacera l'Aristocratie, c'est l'Église toujours debout, « l'Église à qui appartient le rôle glo- « rieux de protéger les faibles et de lutter contre les « forts, à l'exemple sublime de ce saint évêque qui^ <( en présence d'un empereur couvert de sang, lui <( T^arrale passage' avec son bâton épiscopal et lui ferma (( l'accès du temple de Dieu (1). »
Ce qui remplacera surtout TAristocratie, ce sont les
(1) Paroles de M. Jules Favre, séance du 5 février 1863.
ou LE HOKDB DE JÉSUS CHRIST. ii5
associations, les corporations, les communies, et généralement toutes les personnes tnoraleb constituées en autonomies dans l'État. « Je sais bien, dit M . d^ Tocque- <( ville, qu'on ne saurait fonder de nouveau dans lé c< mondeune Aristocratieç mdi& je pense que les simples « citoyens, en s'associanf^ peuvent constituer des êtres «f très-opulents, très-influents et tcès-forts. Oii obtien- « drait de cette manière plusieurs dés avantages police tiques de rAristbcratie, sans ses injustices et ses « dangers. Une association politique,^induijtriélle,com- <( merdale, ou même scientiBque et littéraire, est un « citoyen éclairé et puissant qU'on ne saui^aît plier à n volonté ni opprimer dans l'ombre, et qui, en dé- « fendant ses droits particuliers,; sauve la liberté « commune, w ».
L'esprit de conservation des corporations, surtout des corporations ouvrières, cette colqnnè de Tordre nouveau, comme nous l^e prouverons, est de beaucoup supérieur à l'esprit de cotiservation de la Noblesse, qui représentera dans l'ordre nouveau l'esprit de mouvement et de progrès.
Il suffit d'éclairer le peuple pour lui inspirer des sentiments d'ordre et de conservation. Le peuple organisé en corporations sera réljémenb lé plus hostile à toute innovation. Le monde extérieur, la politique, le mouvement des affairés le toucheront peu , > pourvu qu'il travaille et qu'il vive. Il verra tout dans sa corporation, et pourvu qu'elle prospère, le reste lui importera médiocrement.
116 LE HONDB NOUVBAU
La Noblesse au contraire s'intéresse aux innovations politiques, sociales, artistiques, religieuses. Elle cherche le mieux en tout. Elle a les loisirs de l'innovation. Elle représentera le mouvement du Monde Nouveau, toujours à la recherche de nouvelles formules de bon* heur, de paix et de tranquillité, poursuivies au prix même d'agitations momentanées.
Le noble et le bourgeois ne perdent aux révolutions qu'une partie de leurs moyens d'existence. Rien d^agité comme les bourgeoisies et les aristocraties dans l'histoire. Elles ont toujours déchatné le peuple et fait toutes les révolutions. Le peuple au contraire perd tout aux révolutions. Le propriétaire vit de sa propriété, le prolétaire de son travail qui est sa seule propriété. Il chôme, il meurt de faim dans les révolutions ; le bourgeois et le noble attendent la fin de la crise. Les corporations d'ouvriers etdepaysans organisées en confréries, comme nous l'expliquerons bientôt, peuvent donc, avec un système d'instruction et d'éducation approprié, constituer l'élément le plus conservateur de l'État, avec la la petite propriété ou le paysan non associé.
La petite propriété ou le paysan non associé, constitue en effet un élément de conservation et de routine infiniment puissant. Le paysan c'est le Dieu borne de l'ordre social. Avec le morcellement de la propriété le socialisme est impossible. Le salut est dans le morcellement. Ce morcellement supplée et au delà à la force
ou LE llONI>e DE JÉSCS-CHRIST. 117
des anciennes Aristocraties. Le paysan libre sur sa motte de terre est un roi. Il est tout aussi fier qu'un roi, aussi intraitable et aussi inaccessible au souffle des révolutions. Demandez au paysan s'il aime les révolutions qui le ruinent !
La grande propriété, c'est la mort du paysan, c est le paysan retombant à l'élat de servage ou de domesticité. De propriétaire indépendant dans sa dignité d'homme libre, il devient semteur à gages du grand propriétaire, ou du fermier du grand propriétaire.
La grande propriété, c'est l'accaparement des terres par les commerçants et les industriels enrichis.
La grande propriété, c'est le paysan dépouillé au profit de l'Aristocratie de la finance, exploitant ses terres du palais de la Bourse.
La grande propriété, c'est l'accaparement des terres par les Péreife, les Rothschild (1), les juifs. La grande propriété, c'est cetaffreux accaparement, cause de toutes les révolutions, avec leurs pillages, leurs spoliations, leurs^ désamortissements forcés ; cet accaparement dont le morcellement des héritages est le remède, hélas ! peut-être impuissant, devant la tendance cupide des hommes à toujours s'arrondir.
La division ou le morcellement des héritages, remède à l'accaparement- sur une échelle immense des so-
(t) On a étalé, lors de la visite de TEmpereur à M. de Rothschild, les fermes et les domaines que ce tiernier a ajoutés à sa terre princière de Ferrières. Voilà bien une dynastie de famille. Il n'y a pas de raison que, continuant ainsi à s'enrichir, elle et les autres financiers n'accaparent le sol entier en quelques années.
418 LE liON0B KOOVEAU
ciétés industrielles , commerciales et iînaDcières des temps nouveaux, est le salut du pays.
Or le paysan pauvre mais libre sur ^a motte de terre, est un type de beaucoup supérieur au type de domestique, de serviteur à gages. Au point de vue des mœurs il y a tout à perdre à convertir le paysan en domestique. L'accaparement des terres au profit de quelques-uns, riches banquiers ou indtis^riels, serait donc une véritable calamité nationale.
Mais il est un danger signalé par M. Coquille (1): « Le législateur français a proclamé le mouvement « perpétuel des terres. Il a placé son idéal dans Tin- « cessante mutatioip des propriétaires et des propriétés. « Il a résumé notre législation ^i deux mots : liquide dation incessante ttes^héritages. »
Le remède à ce mal résjide dabs>le morcellement des gr-andes ; propriétés au: profit de la consolidation des petites. Lé remède éon^ste dans le démembrem^t des grandes terres de la finance, an pr<^t des fils de paysan , qui, trop nombreux pour vivre sur la. motte de leur père, cèdent leur part au bhef de la famille, et vont s'établir sur les grandes terres de la finance mises en vente à parcelles.
La pensée fondamentale de la constitution de la
(I) Monde du iO janvier 1863.
ou LB WONDB 1» JÉSUfikCBRIST. H 9
propriété juive, se résumait dans cette double tendance du divin Législateur, de morceler la terre, mais une fois moceelée, de conserver indéfiniment las héritage^ dans les mêmes familles. : s
Diviser les fermes, multiplier les ateliers rustiques, seuIl\moyen de peupkr les campagmesd'nn peuple la-^ borieux, telie avait été la pensée de Moïse; Le Jubilé desr Juifs, qui faisait tout rentrer dans les miukis des copartageants primitifs, était un moyen énergique d-em^ ^êûha* 1: accaparement des biens par quèiqnes-uns ou Ift grande propriété.
I Or, comme tesmembres delà famille allaient toujours en augmentant, on peut se faire une i(|ée de la participation infinitnent modeste de chaeuni à la prdpiiiété de la famille, obligée de se constituer en t^ie sorte d'as^ sociatioji patriarcale de paysan8,iitype et figure de la constitution démocratique du MondeiNouveau.:
La vie noble pour les Juifs étant la vie agHcôle, lô véritable noble chez ce peuple ^ait donc le paysan, de tous le^ éléments sociaux.:le plus conservateur sans ûomparaisôn. Aussi « ee petit^peuple^ dit Mi Vibert^ <(;avécu quinze cents ans, luttant contre tout rOdrât^ « et il n*A succombé matériellement que sous lè peuple M^le plua>puissânt de la terre, quand dfuïi autre côté il « triomphait moralement de son vainqueur et plaçait « son Dieu sur les millions d'autels brisés de ses divi- « nités ^1 fuite. Il a laissé des lois qui, par leur sagesse « et leur grandeur, défient toutes les autres législa- « tiens, lois tellement parfaites que, du jour de leur
120 LE MONDE HOOVBAU
« promulgation, elles n'ont jamais, durant les quinze « cents ans d existence de cette nation, nécessité de « perfectionnement, et nous sont panrenues intactes et « comme un monument de la sagesse divine (1). »
Chez les Germains comme chez les Juifs, le sol était divisé pour être immobilisé dans les familles, autant que le permettait le caractère mobile de ces peuples. Lia féodalité reposait sur les mêmes principes, mais avec cette différence que, chez les Germains et dans le régime féodal, le droit du plus fort ou la conquête tendait sans cesse à substituer Taccaparement ou Tusurpa* tion à la Coutume. Chez les Hébreux au contraire la famille et son patrimoine étaient placés sous la protection de Dieu, le Jubilé étant institué pour empêcher l'accaparement du sol.
Ainsi le morcellement ou la division présidait chez les Juifs à l'origine de la propriété, et le système des Jubilés tendait à lui donner un caractère sacré en Timmobilisant dans les familles. C'était un admirable effort pour concilier le principe fécond et profondément moral du morcellement, avec le principe non moins fécond et non moins moral de la conservation des héritages dans les mêmes familles. « La famille « germaine et la famille féodale, dit M. Coquille, se « rapprochent de la famille hébraïque. Mille analogies « nous font voir que la tribu germaine ressemblait à la « tribu hébraïque, sauf qu'elle n'était pas stable sur
(1) Les Girondins, poëme en douze chants, préface, p. 28, 2*édit., 1864, boulevard Montparoasse, 130.
ou LE MONDE DB JÉSUS^CQRIST. 1^1
« un territoire fixe. Quand la tribu s'installait, elle di- « visait le territoire en autant de lots que de familles. « Cette division mathématique du sol fut opérée par Jo- « sué prenant possession de la terre promise. Il affecta « un territoire à chaque tribu et un lot perpétuel à « chaque famille. C'est à la loi mosaïque que la féodalité « a emprunté le principe du maintien des biens dans « les familles et la faculté de rachat, quand des circon- « stances malheureuses avaient amené Faliénation. » Ce double principe du morcellement des terres et de leur conservation dans les mêmes familles, devra exercer son action dans le Monde Nouveau, mais sous une forme différente. La division des héritages dans notre système de législation a pour effet de morceler le sol. Mais ce n'est pas un mal, parce que le morcellement arrivé à un certain degré s'arrête, l'exploitation devenant impossible sur une échelle oîi une famille même de paysans ne pourrait pas vivre. Le morcellement ne va donc guère jusqu'à la destruction du foyer principal, s'il atteint une partie des terres du patrimoine. Le chef de la famille peut donc généralement conserver le château dans les familles riches, et la maison d'exploitation dans les familles pauvres. Et le développement considérable du capital mobilier dans les sociétés industrielles modernes vient ajouter une force nouvelle au principe de conservation, en mettant à la disposition du chef de la famille, le moyen de laisser la terre à l'atné, qui désintéresse ses frères et sœurs avec des valeurs mobilières, actions, obligations ou numé^
122 LB MONDE KOUTBAU
raire. Et dans le cas où ces valeurs seraient insuffisantes./Talné, avec sa quotité disponible, peut faire un riche mmage et, avec là dot de sa femme, doter ses frères et sœurs pour éviter un partage. . Une foule de causes tendent donc à remédier au mal d'un morcellement excessif et d'un accaparement exagéré. On ne saurait comparer lès sociétés industrielles des temps noaveaux, où raccroissemei^ indéfini du capital mobilier modifie du tout aii tout l'économie de la propriété, aux sociétés purement agricoles et patriarcales destemp$ primitif^. C'est un ordre d'idées entièrement différent*. La seule' chose à laquelle il faut s'attacher c'est à la conservation des principes et à l'atténuation de$ causes qui pourraient les fausser. Avec le .triomphe de la religion ce double but pourra être aisément atteint, ce sera une affaire de mœurs, puisqu'il y a dans nos lois et dans notre état économique deux tedidanees égal^Beot fécondes, Hune vers le morcellement s arrêtant à certaines limites, l'autre vers la. conservation de la maison d'exploitation dans la famille. On n'a pas alors, il est vrai, la. grande famille séculaire ou la trjhu,. composée d'uQ chef et de serfs ; mais on a la famille de paysans ^ui se dédoiuble indéfiniment pour constituer inc^finiment de nouveltes familles, venant remplacer ceties qui s'éteignent. Et cela est préférable dans une société industrielle où il importe de fixer an sk)} le.. plus grand nombre possible de familles ou de paysans, afin que l'industrie ne fasse pas affluer dans les villes toute la population des campagnes.
ou LE MONDE DB JÉSUS-CHRIST. 123
Un autre remède à la mobilisation de la propriété, ejssayé avec succès^, à Paris, par M. Decourdemanche, c'est le priiicipe die l'assocjatipB'y appliqué notamment à la constitution des familles en associations conmier^ jciales, à durée iUiinjté^. . ..> , •
Dans ces familles la pr^pri^t^ ap^ar^en^mt à T^oçia* tion se traiismet 4*iine génération à une autre. Les liquidations, avec leurs énormes frais, y deviennent fart rares, si la, religion présidera ce$ portes d'ai^çiçi^ations ; car alors,plusieurs membres delà ^miU^ sevQuant au célibat, conuBe dans quelques contrées religieuses de la France, l'héritage eoi^miin tend à s'accroîtrp plutôt qu'à se morqeler;. . ^ î
Nous avons ^gj^alé, w chapitre xi de nptre Démocratie, rexi^t*q0ç^A*i;»^y6n âge de véritables con^munautés patriarcales de paysans. M. Dupinnous adpnné le tableau. syinps^tbi,que, qu'on peut lire, dans notre Démocratie y d^, quelques débris de ces commurU^utés rurales dans le Morvj^n. « C'étaient, dit M. Coquille^ des « communaiités dç famille* Aïeul, père, wère, enfants «vivaient dapsia.mêpgie. iftaisqn, sojus la direction du <i chef de faipille- I^acom^upauté^e^perpétiiiait-,^ « là son caractère essentiel, fondée sur les affections de « famille et ennoblie par la religioa si favorable aux « faibles et si conservatrice du bien acquis (1). »
(0 Monde du 12 mara 1863.
DigPTized by VjOOQ IC
124 LB MOHDB NOUVSAU .
Mais le tricmiphe de la Religion peut seul rendre possible rextension de ces sortes d'associatioas de familles, de paysans et d'artisans, qui ne sauraient être qu'une imperceptible exception dans l'état actuel de nos mœurs et de nos idées. Et même avec le triomphe de la religion ces sortes d'associations ne sauraient se développer sur une échelle considérable, à raison même de la perfection qu'elles supposent dans leurs membres. Elles ne sauraient constituer que des élites de familles ou de communautés, de vraies familles nobles, faisant naturellement partie de la noblesse des temps nouveaux, fort peu nombreuses par conséquent comme tout ce qui est choix ou élite.
La religion est donc encore ici le remède au mal que nous signalons ; ou plutôt elle est le remède à tous les maux. Mais il était bon que tous les maux se fissent sentir, pour que l'humanité impuissante à les guérir se retournât vers Celui qui est le souverain remède à tous les maux.
L'Aristocratie, avec sa grande propriété, a donc fait son temps. Elle a été impuissante et coupable, son retour est impossible, et ce qui doit la remplacer et remplir le rôle qu'elle n'a pas su jouer, n'est déjà plus une utopie. Ce qui doit la remplacer est déjà réalisé ou en voie de réalisation : la Noblesse à titres et sans titres, TÉglise, les associations et les corporations civiles, religieuses et industrielles, les communes, le paysan, la propriété morcelée. Il ne manqueà cet ensemble qu'une chose, la corporation ouvrière qui se fera, et le souffle
ou LE MONDB DE JÉSUS-CHRIST. 125
de vie, le souffle du Christ qui donnera rie à cet ensemble, largement suffisant pour tenir lieu dés anciennes Aristocraties et permettra à la société de s'en passer.
Le Christ est donc la solution de la question aristocratique, il est aussi la solution de la question démocratique. Nous allons le prouver.