LA NOBLESSE
La Noblesse, comme corps social, et T Aristocratie, comme corps politique, sont deux choses parfaitement distinctes. II peut y avoir une Noblesse dans une Démocratie et ne pas y avoir une Aristocratie proprement dite, une Aristocratie politique, une Aristocratie formant un corps politique. C'est le cas de la France, elle a une Noblesse, elle n'a pas une Aristocratie. La Noblesse n'est pas incompatible avec les principes d'égalité ei les mœurs démocratiques de la France, mais TAristocratie en serait la n^ation et la ruine.
Mais parlons de la Noblesse, nous parlerons dans le chapitre suivant de l'Aristocratie.
La Noblesse a un grand rôle social à remplir, et ce rôle deviendra plus tard un rôle politique sans faire de la Noblesse une Aristocratie proprement dite.
On a beau faire, le rôle social de la noblesse, même dans les pays où son rôle politique est nul, tend toujours à se transformer en rôle politique. C'est la ten-
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dance de la Noblesse. On ne saurait aller contre la nature des choses.
Mais il y a rôle politique et rôle politique. Le rôle politique de la Noblesse des temps nouveaux n'est pas un rôle aristo-cralique (de âp(<rrwv xpatoç gouvernement des grands).
Le gouvernement des temps nouveaux appartient au peuple chrétien en corps, à l'opinion chrétienne, qui n'exclut aucune classe sociale, aucune corporation, aucune association, et suppose toutes les hiérarchies utiles et légitimes. Le gouvernement des temps nouveaux n'exclut donc pas la Noblesse comme Noblesse politique, ayant son rôle et son influence politiques, mais elle l'exclut comme Noblesse aristocratique ayant des prétentions à une. prépondérance politique quelconque avec un caractère privilégié.
La noblesse des temps Nouveaux, comme tous les autres corps, toutes les autres associations, comme la Bourgeoisie et le Peuple, doit venir se mettre en ligue, sur le pied d'égalité, dans la grande armée chrétienne. Elle doit prendre le pas de cette armée, sans autre prétention que de la servir en y jouant son rôle de dévouement, d'esprit de sacriOce, de grands exemples, de haiît savoir-vivre.
Ceci revient à dire que la Noblesse des temps nouveaux peut être une Noblesse à titres ou sans titres ; les titres n'étant ni absolument nécessaires, ni absolument opposés au rôle d'abnégation qu'elle a à remplir.
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La Noblesse des temps nouveaux prend son vol si haut que les titres ne sont pour elle que l'accessoire, mais elle les laisse à ceux qui ne peuvent s'en passer, ou qui ont besoin de titres pour ajouter à leur illustration. Les titres sont l'appoint, la petite monnaie de la Noblesse des temps nouveaux. M. le vicomte de Lamartine signe : Lamartine. Nous préférerions peut-être qu'il signât de son nom. Il n'y a pas à rougir d'être vicomte. Mais il y a dans ce fier procédé un enseignement. Il signifie que la véritable Noblesse peut se passer de titres, avec du talent, du génie, de la vertu et de la gloire, et que la Noblesse du mérite est infiniment au-dessus de la Noblesse des titres et constitue réellement la Noblesse véritable.
Mais les titres ne sont pas à dédaigner, c'est une étiquette d'honneur, de vertu et de gloire «ur certaines dynasties de famille qui les oblige à conserver, sous peine dedéchéance, cet héritage. Noblesse oblige; mais la Noblesse des temps nouveaux, la Noblesse du mérite, a cela d'excellent qu'elle force les titres à être modestes, et c'est là un des grands bienfaits de cette Noblesse et ce qui nous porte à l'exalter.
Des titres méprisants et dédaigneux, devant la Noblesse du mérite et de la vertu ou la véritable Noblesse, c'est la mort des titres et leur ensevelissement dans le ridicule. Il faut donc qu'il y ait une grande Noblesse,
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une Noblesse supérieure, dans les démocpaties, une No- . blesse de la valeur personnelle. Et il la faut afin de sauver du ridicule ou de la mort la Noblesse des titres, en lui inspirant des sentiments d'humilité, de haut savoirvivre, de dévouement, de charité, seuls moyens de relever les titres à la hauteur de la grande Noblesse, de la Noblesse personnelle ou de mérite. Noble vengeance qui, relveant les Luynes et les Montmorency, les replace au niveau des grandes illustrations sans titres!
Il peut même y avoir, contre le talent et la gloire, nne émulation de la vertu et de l'humilité, capable d'élever la Noblesse des titres au-dessus de la Noblesse du talent et delà gloire.
Nous connaissons de ces nobles titrés dont la vertu modeste éclipse, h notre sens, les gloires de la politique, de l'art, de la science et de la guerre. C'est la charité en personne, la gravité des mœurs antiques, la religion simple et dévouée, un foyer de bons exemples, je ne sais quel parfum de sainteté qui se répand au loin et embaume les multitudes.
Or, c'est la vraie Noblesse, la Nobl.esse démocratique des temps nouveaux. Gloire à la Noblesse titrée desancienls temps d'avoir fondé parmi nous la véritable Noblesse, la Noblesse démocratique, qui rend meilleuret convertit au contact de toutes les vertus ! Gloire à cette Noblesse de s'être mise à la portée du peupfe, en pénétrant dans la chaumière et le grenier, en s'asseyant au chevet du malade, en consolant la veuve et prenant
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.en pitié rorphelin, en présidant les sociétés de Saint- Vincent de Paul, en attendant qu'elle puisse présider, comme en Angleterre, les corporations ouvrières reconstituées sous une forme appropriée aux temps nouveaux !
La Noblesse titrée, la Noblesse modeste, a donc un rôle magnifique à remplir dans le Monde Nouveau, à côté de la grande Noblesse, de la Noblesse éclatante, de la Noblesse de la gloire.
Et ce qu'il y a de consolant pour elle c'est que, pouvant surpasser en vertu cette dernière Noblesse, elle peut aussi la surpasser en gloire. Le chemin de la Gloire dans les démocraties n'est pas fermé à la Noblesse des titres. Les titres peuvent faire partie delà grande Noblesse, de la Noblesse sans titres..
De Tocque ville, deMontalembert, de Lamartinefont bonne figure à côté des grandes illustrations de la Roture. Leur titre de comte ou de vicomte ne les a pas empêchés de monter. Il a même servi à leur succès à leur entrée dans le monde.
Ce sont de puissantes ailes que les titres, ce qui relève d'autant la Noblesse de la Roture, obligée de tout devoir à elle-même, à ses efforts personnels, à son énergie, à un déploiement de caractère dont on devrait lui tenir compte.
11 est inexprimable l'effort de la Roture pour s'élever à son niveau. Ceux-là seuls le savent qui ont brisé les obstacles.
M. de Montalembert n'aurait pas été pair par droit
de naissance, chose facile, qu'avec son titre et son nom il aurait pu être pair à trente ans, et, avec son talent, arriver ainsi de plein pied à la gloire. M. Veuillot, fils d'un honnête tonnelier, avec un talent non moins réel, n'eût pu arriver à la pairie qu'en arrivant à la gloire, à cinquante ans environ, et encore !
La gloire du roturier n'est rien à côté du travail qui l'a conduit à la gloire. On ne tient compte au roturier que de l'éclat de ses facultés. On devrait se mettre à genoux devant son caractère, son énei^ie, sa persévérance, sa vertu, choses inconnues du vulgaire, véritable substance de la gloire aux yeux de Dieu.
Aux États-Unis on admire l'homme qui s'est élevé par le travail, et on en fait un président de république : M. Lincoln, par e:i^emple, successivement gardeur de troupeaux, scieur, batelier, journalier, maître d'école, capitaine, avocat, et enfin président de République. En Amérique, on se fait gloire d'être un parvenu, un self-made man^ un homme qui s'est fait seul et par lui-même.
La Noblesse de la Roture est donc une Noblesse hors ligne, une Noblesse de beaucoup supérieure à la Noblesse de titres, et souvent à la Noblesse même de la gloire. Car elle est la Noblesse cachée, vue de Dieu et de Dieu seul; la Noblesse dans le sanctuaire de l'âme, se développant hors des yeux des profanes, parmi les échecs, les déboires, les mépris, les insultes; se relevant de ses chutes pour reprendre un essor plus vigoureux ; ne se rebutant jamais, toujours égale à elle-
même; ferme, résolue dans ses desseins grands ou petits, et, roccasion du triomphe s'offrant, la saisissant avec une décision et une ampleur capables de ravir les multitudes. C'est le inoment de la gloire.
Mais le vulgaire ne voit que ce moment, le moment du triomphe facile, le moment qui ne coûte xien ou presque rien à la Noblesse de la Roture arrivée à son but, le moment de la gloire.
La Noblesse des titres- n'éprouve que de petites contrariétés pour arriver à la célébrité, et ces petites contrariétés sont largement compensées par ce courant des salons et ce prestige des noms, qui frappent les multitudes et leur signalent le nouvel acteur qui apparatt sur la scène du monde. Le noble titré est plutôt porté qu'entravé dans son ascension vers la gloire.
11 peut avoir un grand caractère, et il a souvent un grand caractère, mais il n'a que de rares occasions de l'exercer. En tous cas il n'a pas à l'exercer à tous les instants comme le noble de la Roture.
Ainsi respect au noble de la Roture !
L'Église est une pépinière de nobles de la Roture, de nobles sans titre, ayant mitre d'évêque, chapeau de cardinal et tiare, couronne à trois étages. La couronne à trois étages, la tiare, venant se poser sur la- tête d'un plébéien, aussi bien et beaucoup mieux que sur celle d'un Médicis ou d'un Borgia, c'est la consécration de
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vant Dieu de la Noblesse de la Roture, de la Noblesse du Monde Nouveau, qui n'exclut pas, tant elle est généreuse, la Noblesse des litres, et la provoque même au combat de la. vertu et de la gloire, au combat de Témulation.
Toujours la religion, venant nous apporter les grandes solutions ! la solution de la question de la Noblesse comme toutes les autres solutions!
Oui, la religion consacre la Noblesse des temps nouveaux et nous donne Texemple d'une hiérarchie composée de nobles de la Roture et de nobles titrés, sans acception de titres et de noms, la hiérarchie de Tégalité devant Dieu.
La Noblesse chrétienne part du principe d'égalité et s'élève d'échelon en échelon à la couronne à trois étages. La Noblesse chrétienne ne méprise pas plus la Roture que les titres, les titres que la Roture. Elle fait passer sous son niveau, sous le niveau de Dieu, riches et pauvres, petits et grands, peuples et rois. C'est la Noblesse démocratique par excellence, le prototype de la Noblesse, qui porte sur nos autels un Benoît Labre, un mendiant, et un saint François Borgia, duc de Candie.
La Noblesse démocratique, la Noblesse de l'Église, composée de nobles à titres et de nobles sans titres, placés sur le pied d'égalité en principe, mais élevés à leur rang hiérarchique par le mérite, est la contrepartie de la Noblesse du monde christiano-païen dont le dix-huitième siècle nous a donné d'abominables échantillons.
Et c'est encore un signe de la fin du monde christianopaïen. Car qui oserait restaurer ou ressusciter la Noblesse à titres de Tancien monde, cette Noblesse où la naissance tenait lieu de vertu et de mérite ; ayant des prétentions à tout et à peu près incapable de tout; donnant l'exemple de la dépravation et de T impiété quand elle aurait dû être un modèle d'édification, et, avec tous ces signes de servitude, s'arrogeant le monopole de la liberté, du pouvoir, de la domination et des jouissances ?
Possédant tdut et ne voulant participer qu'aux charges de la gloire et de la vanité, cette Noblesse a été méprisante et injurieuse à l'excès, avec de faux grands airs, et un savoir-vivre ridicule d'emphase. Elle a déshonoré le nom de Noble, et il faut que ce nom renferme quelque chose de bien grand et de bien. essentiel, pour que les nobles du dix-huitième siècle ne lui aient pas porté le coup de grâce. .
Ce nom lui a survécu, c'est que ce nom immortel a sa raison d'être, il est le signe de la hiérarchie, loi cosmique.
La Noblesse du vieux monde est finie, il faut donc qu'une nouvelle Noblesse s'élève, composée du restede la vieille Noblesse et de la Noblesse de la gloire des temps nouveaux. Cette Noblesse, il la faut. Elle sera la plus belle des choses, le plus bel ornement du Monde
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Nouveau, sa fleur et sa couronne, au lieu d'en être la sangsue, la lèpre ou la honte.
Elle représentera le mieûren tout. Elte représentera lart, et elle sera Tart du Monde Nouveau, ou le Monde Nouveau sous sa forme esthétique. Dieu se manifestant dans la société (1). Elle sera l'idéal social. Au lieu de commander au peuple, elle le servira. Au lieu de %' imposer au pouvoir, elle le secondera. Soumise à l'élection du peuple ou au choix du chef de l'État dans les emplois hauts et bas, elle brillera par son abnégation personnelle et son respect pour le mérite.
Elle s'inclinera devant la Roture couronnée de l'auréole de gloire, au lieu de la mépriser. Elle prendra rang avec simplicité, au-dessus ou au-dessous de la Roture, suivant tes cas, ou plutôt elle, fera partie de la Roture de gloire.
Ayant le glorieux privilège de représenter la vertu en tout, elle sera une pépinière de Saints. Ce mot dit tout, car il élève la Noblesse du monde de Jésus-Christ sur les autels, au-dessus des rois et des Papes.
La Noblesse de la Sainteté , la Noblesse du monde de Jésus-Christ plane au-dessus de la terre. Elle comble l'abîme entre la liberté et l'autorité, la démocratie et la monarchie. Elle résout ces antinomies redoutables, ou plutôt elle les fusionne. Elle fusionne l'égalité et la hiérarchie dans la fraternité. Elle résout par l'amour le problème démocratique et social.
(1) Nous verrons au chapitre de l'art, que Tart c'est Dieu se manifestant dans ses œuvres et faisant éclater sa beauté au dehors.
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De la monarchie elle fait une république de frères.
Qu'elle vienne donc, cette Noblesse des temps nouveaux dont nous connaissons déjà de si beaux types, à titres ou sans titres. Qu'elle vienne, et le monde est sauvé.
Elle r^nera par la sympathie. Elle exercera un attrait irrésistible, parce qu'elle sera belle de la beauté de Dieu, de la beauté sans tache, elle sera l'éclat et la splendeur du Monde Nouveau. Et les peuples se laisseront prendre à cet éclat et à cette splendeur. Elle réchauffera la terre par la charité, elle aplanira les voies anciennes, elle ouvrira des voies nouvelles. Elle modérera, elle calmera les dissensions civiles et de famille, d'homme à homme, de citoyen à citoyen, de gouvernant à gouverné. Elle aura le grand rôle, le rôle de l'oisiveté occupée nuit et jour à faire le bien des autres, le rôle de serviteur des serviteurs de Dieu, le rôle des grands labeurs, des drames dénoués, des souffrances généreusement acceptées pour le bonheur des peuples et les joies du triomphe, le rôle de médiateur, le rôle social du Christ.
L'utopie, à peine soupçonnée dans le passé, du noble à titres et sans titres , chargé de toutes les grandes fonctions du monde démocratique de l'avenir, est à moitié réalisée, comme toutes les autres utopies. La conversion de l'ancienne et de la nouvelle Noblesse à son type divin, est à peu près terminée. Le noble à titres et sans titres de la conférence de Saint-Vincent de Paul, est le noble retourné de l'ancien régime qui fai-
sait rouer dans la rue à coups de bâton, par ses laquais, le roturier dont la figure lui déplaisait.
Le souffle de Jésus-Christ a donc passé sur la Noblesse. Elle a compris son type d'idéale Beauté, et elle se fait, si elle n'est pas entièrement faite. Elle se fait dans la lutte, et quand la lutte sera engagée sur toute la ligne, dans la période épique que nous avons à traverser, la Noblesse entièrement préparée alors dans les combats du Seigneur, jouera les grands rôles, les rôles épiques de la divine épopée. La Noblesse jettera sur cette période glorieuse cet éclat extraordinaire qui en fera la beauté.
Or, nous touchons à cette période puisque, les catholiques éprouvant le besoin de s'unir, d'accroître leurs connaissances et leurs moyens d'action, les préparations sont déjà avancées et la Noblesse du Monde Nouveau déjà à moitié formée.
Et les préparations terminées et la Noblesse formée, la lutte déjà entamée s'engagera dans des conditions de supériorité incontestable, avec la certitude du triomphe.
Le Monde Nouveau s'achèvera ensuite rapidenjent, car les choses peuvent aller vite une fois dans la voie.