DES DIVERS MODES D'ASSOCIATIONS ET DE CORPORATIONS OUVRIÈRES
1] existe différents modes d association. On s'associe Gorp» et biens, c est l'association intégrale. On associe tout ou partie de ses biens, en conservant son indépendance; ou bien, on met en commun ses affections, ses idées, en conservant ses biens.
La corporation ouvrière peut revêtir ces diverses •formes d'association.
Mais il est trois formes que la corporation ouvrière affecte de préférence : l'Association proprement dite, la Corporation et la Communauté.
1® Dans TAssociation proprement dite, l'ouvrier met en commun son travail et ses économies, et prend part à la distribution des bénéfices. L'Associatioa a une gérance et constitue une sorte de famille, oîi les répartitions se font, non suivant le travail mais suivant les besoins de chacun ; c'était la théorie de M. Louis Blanc; ou bien suivant les aptitudes ou le travail exé-
cuté ; c'était la théorie de T École de M. Bûchez, ou du journal F Atelier.
2^ La corporation est cette forme d'association où les ouvriers d un même corps d'état s'associent entre eux et avec leurs patrons, non pour mettre en commun leurs salaires et leurs économies et aliéner leur liberté, mais pour se concerter entre eux sur les questions qui les divisent, ou pour protéger leurs intérêts contre la concurrence du dehors.
La Corporation est donc une sorte de confrérie ou centre de réunion, où les ouvriers d'un même corps d'état, sans être liés par un contrat, se réunissent librement pour s'entendre avec leurs patrons sur les quesr tions de salaires.; pour prévenir les suites des crises et des chômages ; organiser des moyens de mutualité ou de prévoyance, des caisses de secours, des caisses d'épargne et des caisses de retraite pour les vieillards et les infirmes.
3* La Communauté ouvrière est cette forme d'asso- " dation où les ouvriers mettent tout en commun , leur travail, leurs gains, leurs idées, leurs affections, et où en outre ils vivent en commun, à la même table et sous le même toit; c'est la théorie de Cabet, ou le communisme.
De ces diverses formes d'association, l'association de M. Louis Blanc, ayant pour objet l'exploitation en commun d'une industrie, avec distribution des bénéfices suivant les besoins de chacun, est une utopie, et la communauté de Cabet une monstruosité.
ou LB MONDE DE JÉSUS-CHRIST. 187
L'association commerciale de M. Bûchez, composée d'ouvriers exploitant une industrie avec distribution proportionnelle des bénéfices, et la corporation ouvrière réunie en confrérie, sont seules praticables.
Ceci est vrai dans Tordre naturel de Tassocialion, mais, dans Tordre surnaturel ou dans la Religion, tout devient possible par la pratique des conseils évangéliques, même la communauté de Cabet, dessouillée de la promiscuité ; mais c'est alors la Trappe, véritable communauté d'ouvriers et de paysans en pleine prospérité matérielle et morale.
Un obstacle presque insurmontable à la formation et à la prospérité des associations ouvrières proprement dites, c'est d'abord l'esprit d'indépendance de l'homme, et ensuite la difficulté d'associer ses intérêts matériels, sans froisser ses sentiments de justice distributive et son amour-propre.
La gérance de ces sortes d'associations est en outre fort difficile, et la prospérité de pareils établissements suppose des capitaux et des mises de fonds, que de simples ouvriers ne sauraient avoir dans des proportions capables de tenir tête à la concurrence. Aussi M. Louis Blanc avait-il été réduit à détruire la concurrence, ce qui équivalait à retourner la société du faite à la base, et aboutissait finalement à la destruction de la liberté, résultat inévitable de toutes les doctrines socialistes.
Il ne saurait y avoir de liberté, comme on Tentend ordinairement, sans concurrence.
La liberté ou l'indépendance, dont la propriété privée est la forme dans l'ordre civil, est le plus grand obstacle à rétablissement des sociétés ouvrières.
L'homme se recherche avant tout lui-même, et il n'arrive à la réciprocité des services que s'il y trouve un intérêt personnel. L'homme échange ses services contre d'autres services, son travail oa ses marchandises' contre de l'argent ou d'autres marchandises. Mais une chose sur laquelle il ne transige pas ^ c'est son indépendance, but essentiel de son activité, ou le plein exercice de sa liberté. Or, le moyen d'arriver à l'indépendance est d'assurer par la propriété son avenir contre la misère. Le besoin d'arriver à la propriété en vue de l'indépendance est donc, pour l'ouvrier, le grand obstacle à la mise en société de lui-même et de ce qu'il possède. L'association proprement dite ne peut donc s'établir que difficilement.
L'entente ne peut s'établir en vue de mettre en société, mais de protéger simplement certains intérêts communs, tels que des intérêts mercantiles pour des marchands, des intérêts de salaires pour des ouvriers. Et encore faut-il que cette entente ne porte aucun préjudice à l'individualisme ou au self-government d'aucun membre de la société, comme homme, ni à aucun de ses intérêts particuliers, comme ouvrier, patron, marchand, avocat, savant.
Mais si lassociation proprement dite ue peut s'éta-
DigitJzed by VjOOQ IC
ou LB MONDE DB JÉSUS-CHRIST. 189
blir que très-difficilement, il en est différemment de la corporation dont l'objet est justement, non de mettre en société, mais simplement de protéger les intérêts dont nous venons de parler.
Autre chose est mettre en société ses salaires et son travail, et autre chose se concerter sur la quotité des salaires, sur les conditions de l'apprentissage, sur les heures et les conditions du travail, sur les jours de chômage, et sur tous les autres intérêts de la corporation.
Dans celte hypothèse, l'ouvrier et lé patron conservent toujours, avec leur position respective de salarié et de salariant, leur indépendance réciproque, et ils disposent à leur gré et en toute liberté, l'un de ses salaires, l'autre des bénéfices de sa maîtrise. S'ils met^ tent quelques économies en commun, s'ils organisent, une caisse de secours mutuels, ou de retraite pour la vieillesse, ce n'est que l'accessoire; ce n'est pas une mise de fonds communs.
Ainsi dans la corporation les individualités et les intérêts, divisés en principe et en réalité, restent ce que la nature et les positions acquises les ont faits ; les hiérarchies s'établissent suivant l'activité, la capacité ou le capital de chacun ; le self-government continue à fonctionner sans entraves d'aucune sorte, sans froissement de l'amour-propre, chacun se trouvant à la place que la nature lui a faite.
L'ouvrier continue à travailler aux pièces ou à la journée comme sous le régime de la concurrence, après
190 LE MONDS NOUVEAU
avoiV débattu librement son salaire. Le patron conserve de son côté son indépendance, et ouvrier et patron, la tâche remplie et rétribuée, continuent à être vis-à-vis l'un de l'autre, ce qu'ils sont en réalité, des hommes libres et indépendants, dans toute leur dignité originelle.
Indépendamment de ces objets matériels, la corporation peut encore établir une sorte d'association morale, d'homme à homme, de cœur à cœur, entre individus du même corps d'état, ayant une éducation analogue et se réunissant pour la prière et l'instruction.
Mais cette association en confrérie n'a rien d'incompatible avec la liberté et l'indépendance individuelles, avec l'égalité et la dignité de chacun.
Ainsi la corporation ne présente pas les difficultés de l'association, et, dans ces deux ordres d'idées : 1"* la poursuite d'intérêts communs ou généraux à sauvegarder, 2^ l'union des âmes dans la sphère purement morale; la corporation peut s'établir facilement et aller même jusqu'à la réciprocité des bons offices.
Le self-government est au point de départ de la corporation, mais au sommet elle devient une institution de prévoyance, de secours mutuels, de réglementation de salaires. Ellç peut même choisir des arbitres dans son propre sein pour régler amiablement les différends survenus entre associés. Enfin, en s'élevant encore plus haut, la corporation aboutit, dans l'ordre moral, à la confrérie, vaste association de prières, et réunion de tous les cœurs dans la communion, sous la
ou LE MONDE DE JÈSUS-CHRIST. 191
bannière du saint patron, déployée à toutes les fêtes publiques, comme cela se pratique encore en Angleterre et en Allemagne.
Car toujours il faut en venir à la religion afin que la corporation puisse fonctionner sans danger et avec fruit, afin qu'il y ait union d'âmes; sentiment profond de solidarité de chacun envers tous, de tous envers chacun; sentiment de fraternité et d'égalité, et respect des hiérarchies et de Tautorité, condition essentielle du fonctionnement de toute association. 11 faut surtout que le Christ vienne nourrir de sa substance les associés, afin qu'ils ne fassent qu'une âme.
Là Communion dans l'Association, la Corporation ou la Communauté ouvrière, est donc le mot de l'énigme posé par le sphinx moderne à la conscience humaine. On doit commencer à comprendre cette* parole à laquelle tout nous ramène, que le catholicisme est la puissance organisatrice par excellence, l'élément qui fusionne ce qui étant divisé peut cependant être uni, tout en laissant subsister les divisions fondées sur la nature des choses. La Corporation n'est pas une Association, encore moins une Communauté, puisque individualités, fonctions et intérêts y sont distincts et séparés, mais elle devient non-seulement une Association, mais une Communauté, dans la Communion^ La Corporation libre et divisée d'intérêts à la base,
192 LB M0NI;E NOUVEAt
devient en effet au sommet une communauté, puisqu'elle met en commun une partie de son pécule pour être distribué à chacun selon ses besoins, et qu elle fait en outre communier tous les cœurs dans le Christ.
La communauté ou le communisme serait donc le dernier mot du progrès. Aussi Cabet était, aux yeux du peuple, le plus avancé des socialistes. Et le peuple avait raison, la communauté, mais la communauté anti-communiste, c'est-à-dire la Communion, étant le dernier terme du progrès. Et c'est là qu'il faudra en venir, ou périr.
On le voit, tout dépend encore ici du triomphe de la religion. La solution est dans ce triomphe, nécessaire surtout à la solution de la question démocratique et sociale.
Our, on peut défier hardiment une association quelconque, et surtout une corporation d'ouvriers et de patrons : typographes, maçons, tailleurs, cordonniers, de se constituer sagement avec quelques chances de vivre en paix, en bonne harmonie et fructueusement, dans l'égalité et la fraternité, sans demander à l'Église, comme les corporations des âges de foi, de bénir son berceau; sans assister à l'office sacré, le jour de Is^féte du saint patron, sans être en un mot une confrérie. Nous la défions de résoudre dans son propre sein la question si ardue des salaires entre ouvriers et patrons, sans s'être auparavant nourrie du corps du Christ, c'est-à-dire de charité, d'esprit de transaction et de paix.
ou LE MONDE DE« JBSUS-CHHIST. 193
Yoilà pourtant la solution I
Or, les socialistes étaient incapables, absolument incapables, de placer au cœur et au faite de la corporation ouvrière : Dieu, le Christ, la prière, la communion, la pénitence, la réforme d^ mœurs et des caractères, la régénération morale de rhomme, en un mot, condition nécessaire de toute association pour fonctionner et durer. De là l'impuissance des socialistes, delà Tépou- \ante qu'ils répandaient autour d'eux, quand, montrant au peuple un but légitime à poursuivre , et étant incapables de le lui faire atteindre, ils lui disaient que ce n'était pas leur faute mais celle de la société s'ils étaient impuissants. Malheureux qui ue voyaient pas qu'en tenant ce langage, ils plaçaient le peuple dans la nécessité de se détruire lui-même en détruisant la société !