DE LA COMMUNAUTÉ RELIGIEUSE OUVRIÈRE
L'impuissaDce des socialistes et des communistes vient de 1 erreur où ils ont été de vouloir mettre en communauté, 1^ ce qui de sa nature aime l'indépendance : les individualités libres ; â"" ce qui de sa nature implique la division : les intérêts matériels.
Une pareille communauté où tout est commun, même ce qui de soi est antipathique à la communauté, ne peut être que le résultat d'une association spirituelle, ou un monastère. Aussi la primitive Église et, après la primitive Église, les corporations religieuses, seules, ont pu réaliser la communauté sous toutes les formes. Mais il ne saurait en être de même des corporations civiles et industrielles ordinaires.
L'homme du cloître abdique son indépendance individuelle et fait vœu de chasteté, de pauvreté et d'obéissance. L'homme delà Corporation ne fait aucun de ces vœux, et il ne pourrait faire celui de chasteté sans supprimer la famille ou l'espèce humaine tout entière. L'homme de la Corporation entend conserver et
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même étendre son indépendance, son pécule, sa famille.
La corporation ouvrière et la communauté religieuse sont donc constituées sur des données pratiques entièrement différentes .
L'une a son regard exclusivement tourné vers Dieu., vers l'éternité ; l'autre vers le monde, vers la propagation de l'espèce. L'une est surtout préoccupée de son existence spirituelle, et l'autre surtout de son existenee matérielle.
De là l'impossibilité presque absolue de constituer la corporation civile et industrielle en communauté, po»r tout ce qui concerne le self-government de l'individu et ses intérêts matériels. Et c'est en croyant le coùtraii^ que les socialistes et les communistes ont poursuivi une chimère.
Mais nous ne poursuivons pas une chimère en voulant introduire dans la Corporation, toujours indépendante dans ses membres et divisée dans ses intérêts^ l'esprit de fraternité, qui fait de l'ouvrier l'égal de son patron moralement, comme chrétien, puisqu'il est impossible matériellement et hiérarchiquement de les établir sur le pied d'une égalité qui serait un mensonge.
L'égalité ici procède donc uniquement des sentiments de fraternité, sentiments purement chrétiens qui enseignent aux supériorités à s'abaisser sans se dégrader, et aux infériorités à s'élever sans s'envier.
La Religion va même plus loin. Elle renverse tes termes de la hiérarchie ; elle apprend à l'inférieur à
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s'élever moralement au-dessus de son supérieur par la vertu. Et, renchérissant encore sur cette idée, le Christ se fait pauvre et s'identifie avec les pauvres ; ce que ron fait au pauvre c'est à lui, et par cette identification il élève en un sens le pauvre au-dessus du riche. Dans cette hiérarchie des préférences divines, le pauvre et le malheureux seraient donc moralement placés au-dessus du riche et du puissant.
Ces sentiments d'égalité et de fraternité, cette union intime de Dieu et de l'homme rendent tout possible, et ouvrent à la classe ouvrière, hommes et femmes, une perspective indéfinie d'espérances, même dans l'ordre temporel.
Nous venons de prouver l'impossibilité pour les socialistes d élever la corporation ouvrière au rang d'une association proprement dite, et à plus forte raison à la dignité suréminente d'une Communauté, d'une Communion, d'une Religion.
Eh bien, ce que les socialistes ne peuvent faire, ce que l'homme ne peut faire dans l'ordre delà nature. Dieu peut le faire dans l'ordre de la grâce, dans l'ordre surnaturel. Il souffle son esprit sur laCorporatioli, et elle est transformée en association ; il souffle son esprit sur l'association, et elle est transformée en communauté religieuse.
Il est une foule de communautés religieuses vivant
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du travail des mains ou de Tintelligence, les Trappistes, les frères Ignorantins, les Visitandines, les dames de Saint-Joseph, etc. Ce sont les corps de métiers du bon Dieu.
Pourquoi la communauté religieuse ouvrière ne se généraliserait-elle pas, pourquoi n'embrasserait-elle pas tous les corps de métiers du peuple ?
La raison en est fort simple. Nous ne sommes pas eu plein Monde Nouveau, en plein monde de Jésus-Christ ; nous sortons à peine du monde christiano-païen de la corruption, et nous sommes encore dans le monde de la Révolution, et, comme nous l'avons dit, nous avons à traverser, avant d'arriver au triomphe, une période de préparation et de luttes grandioses, la période épique ou la divine épopée du christianisme. Le Monde Nouveau viendra après dans sa beauté et sa plénitude.
Jusque-là, et tant que nous serons en plein monde de la Révolution, comment la communauté religieuse pourrait-elle revêtir des formes nouvelles, la forme des divers corps de métiers populaires, quand c'est à peine si les anciennes communautés religieuses peuvent trou ver rhospitahté parmi nous?
Le triomphe est donc encore ici nécessaire. Mais avec le triomphe tout devient aisé, toutes les voies s'aplanissent. Et la classe ouvrière en masse peut voir surgir dans son sein une élite de corps de métiers, une véritable noblesse de Dieu, se consacrant dans le travail manuel au célibat, à l'obéissance, à la pauvreté pour vivre en Communauté.
Ceci serait 1 exception, la très-grande exception, puisque ce serait une élite, une noblesse, Télite, la noblesse du peuple. La masse de la classe ouvrière conserverait sa liberté et son indépendance dans la corporation ou la simple confrérie, mais Télite embrasserait Tétat de perfection dans la communauté.
La corporation serait donc la règle générale et la communauté religieuse l'exception, dans Torganisation, d'ailleurs parfaitement libre, de la classe ouvrière du Monde Nouveau, du monde de Jésus-Christ, du monde du travail accompli au milieu des cantiques de joie de rhomme régénéré.
Au lieu donc de tourner nos'yeux en arrière, sur les vieilles institutions de la politique condamnées par le temps, sur la vieille organisation sociale à demi païenne de nos pères, cherchons dans les institutions du christianisme les formes de l'organisation de l'avenir. Les associations d'ouvriers, en vue de l'exploitation en commun d'un art ou d'une industrie, ont été vainement essayées par le socialisme, qui n'a pu faire vivre ensemble des hommes passionnés, ayant leurs intérêts en commun, quand, ayant femmes et enfants, tout tendait à les diviser. Mais la religion nous offre dans les communautés religieuses des modèles d'associations, où la religion et le célibat rendent possible ce qui de soi est impossible : la fusion de fout intérêt matériel et de toute préoccupation personnelle dans une communauté de prière et de travail. Les membres de la classe ouvrière désireux de perfection trouveraient donc dans
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la forme chrétienne de la communauté une issue ines* pérée. Et le célibat, sous cette forme nouvelle de la communauté^ se combinant avec les corporations ouvrières ou confréries de corps de métiers, ayant femmes et enfants, maintiendrait le juste équilibre de la population. Et, dans le monde de Jésus-Christ, ce juste équilibre, ôtant à la loi de Malthus ce qu'elle a d'effrayant, contribuerait puissamment à nous préserver des crises sociales, en établissant entre la consommation et la production un juste rapport.
Et si on craignait que la corporationouvrière, fondée sur le célibat et la pratique des conseils évangéliques, n offrît des dangers ou des inconvénients, on pourrait répondre qu'elle n'en offrirait pas plus que toutes les autres communautés religieuses.
Placée sous la direction de l'Église, l'Église en répondrait, comme d'elle-même; et, par son concours au maintien de l'ordre, la communauté religieuse ouvrière pourrait contrebalancer largement les éléments de désordre ou de perturbation que la classe populaire pourrait encore offrir. La communauté religieuse des corps de métiers serait donc un élément précieux de conservation à ajouter aux autres éléments conservateurs de la société. Elle serait une des colonnes de l'ordre social.
Ses membres, ne se distinguant en rien des autres
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ouvriers, étant vêtus et nourris comme eux, vivant au milieu d'eux dans les divers chantiers, mêlés h eux dans les lieux d'embauchage, causant tous les jours avec eux familièrement, les ouvriers libres ne pourraient que profiter en se formant à leur exemple. Ils prieraient ensemble, ils célébreraient ensemble le jour du Seigneur et les autres fêtes de Tannée.
Et comme la communauté religieuse ouvrière n'aurait pas à sa charge l'entretien de femmes et d'enfants, elle pourrait, vivant en communauté, faire de notables économies et verser de larges secours à la caisse des corporations ouvrières libres, ayant femmes et enfants.
La solidarité de la communauté religieuse et de la corporation libre se trouverait ainsi établie par la mutualité des bons offices, la communauté apportant pour sa part ses prières, ses économies et ses bons exemples à la corporation, qui lui rendrait en retour respect, considération et déférence. Les sages conseils de la Gmnmunauté seraient donc suivis par la Corporation, et ce serait une garantie à ajouter aux autres garanties d'ordre, de paix et de conservation publique résultant de l'organisation de la classe ouvrière en communautés religieuses et en corporations libres combinées.
Le but matériel de la Communauté et de la Corporation étant l'économie ^t la prévoyance, il est k croire que la classe ouvrière, devenue propriétaire d'un capital considérable, ne serait pas longtemps à se rendre compte des conséquences désastreuses de toute perturbation sociale.
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Les ouvriers allemands commenceDt déjà à le comprendre. Les plus intelligents se refusent à suivre les progressistes sur le terrain de la politique. Ils se bornent à demander, avec la faculté d'établir des corporations ouvrières, des lois en faveur des ouvriers, des caisses d'épargne, et la création de fonds communs pour entretenir les ouvriers invalides, etc., etc. Que serait-ce si Tesprit de Jésus-Christ présidait à toutes ces institutions, et si les communautés religieuses d'ouvriers, venant se mêler aux ouvriers des corporations dans les ateliers, les usines, les chantiers, leur apportaient, avec leurs économies, leurs lumières, leurs conseils et lexemple plus efficace encore d'une vie irréprochable?
11 y a là tout un ordre d'idées et de perspectives sur lesquelles nous n'insistons pas, mais que nous soumettons humblement aux méditations des personnes compétentes, et surtout du Gouvernement et des Évêques. Qu'ils creusent bien cette pensée en la conplétant, et ils verront là, nous en sommes profondément convaincu, le moyen de faire de la classe ouvrière la colonne fondamentale de l'ordre social, tandis qu'elle est en ce moment un foyer permanent de révolutions, où va se recruter tout ce qui conspire au renversement de la société.
Nous voyons encore dans cette pensée féconde de la corporation et de la communauté ouvrières, un moyen efficace d'améliorer sensiblement la condition des femmes condamnées à vivre du travail de leurs mains, et
que M. Jules Simon nous a dépeintes si malheureuses. Organisées en corporations^ avec leurs caisses d'épargne, de secours mutuels et leurs prières en commun, elles trouveraient là des ressources précieuses, que leurs sœurs privilégiées, réunies en communauté^ viendraient encore accroître par leurs économies et au besoin par leur coopération.
Toutes les solutions se tiennent comme par la main dans la religion adorable du Sauveur, du vrai Sauveur du Peuple, mieux connu, mieux pratiqué. Mais c'est toujours le triomphe, le triomphe après la lutte de la période épique!
Toujours la même conclusion venant s'offrir à nous, comme une des conséquences de la situation, comme une des nécessités inexorables du mouvement où la Révolution nous a engagés !