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CHAPITRE XIX

LES CORPORATIONS OUVRIÈRES ET LES CORPORATIONS RELIGIEUSES. LEURS HARMONIES.

« La grâce était grande parmi les chrétiens. Il n'y (1 avait pas de pauvres parmi eux (1). »

Le christianisme finira, comme il a commencé, par un déploiement extraordinaire de charité consistant, non dans un dépouillement absolu du chrétien venant tout apporter aux pieds des Apôtres, comme dans la communauté primitive, mais par un libre concert des membres de la classe ouvrière se protégeant les uns les autres par le travail, l'épargne, la bonne conduite et une sage distribution des forces et des secours. Ce concert intelligent, noble et généreux de la classe ouvrière envers elle-même, allégera singulièrement les charges des familles riches, et leur permettra de reporter leurs dons sur les misères inséparables de la condition humaine, que ce système de réciprocité et de bons services des ouvriers les uns envers les autres, ne serait pas parvenu à prévenir entièrement.

(I) V. Act. des Apôt., c. ii, v. 45, 46; c. iv, v. 32-33.

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Devant ce déploiement de zèle, de charité, de prévoyance et d'intelligence, où riches et pauvres auront fait tout ce qu'on peut raisonnablement exiger d'eux, Dieu, mis en demeure de remplir ses promesses, ne voudra certes pas être en reste de générosité. Or ses promesses sont positives.

Gardez mes commandements... et je vous donnerai du pain à satiété, et f établirai la paix en vos contrées... Je vous garderai... je marcherai au milieu de votes... Je serai votre Dieu^ vous serez mon peuple (1)... Je remplirai de biens ceux qui ont faim {2), etc., etc.

La plupart des promesses bibliques, à la vérité, semblent avoir été faites en vue du peuple juif. Mais elles ont toutes en même temps un caractère général, et il est permis d'espérer que Jésus-Christ, ayant aimé les pauvres d'un amour de prédilection, ne voudra pas être moins généreux pour eux, à l'époque des grands labeurs de la fin qu'à l'époque des grands labeurs de l'Exode.

Le Christ a dit dans l'Évangile : Les convives se font attendre; allez dans les rues, les carrefours, les places publiques, et faites entrer la foule au banquet de l'époux, pauvres, femmes, enfants, sans acception de personne.

Avec quelle solennité Dieu, par l'organe du père de l'enfant prodigue, reproche au fils resté fidèle de ne pas prendre part aux joies et aux réjouissances de Y enfant perdu et retrouvé !

{{) Lévit., ch. XXVI.

(2) Saint Luc, c. i» o3.

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L*humanité perdue sera retrouvée à la fin des temps et conviée au souper des noces de l'Agneau (i).

Mais cette société du souper des noces, où Dieu rivalisera d'amour avec les hommes et oti Jésus-Christ leur donnera son cœur, suivant la promesse faite à la bienheureuse Marie Alacoque, « ne pouvait s'étendre partout, « dit M. labbé Gabriel (2), avant que laction prolongée «du christianisme n'eût dissous complètement tous « les éléments de la société païenne... Au jour de Tac- « complissement de celte œuvre laborieuse, poursuivie (( depuis près de deux mille ans, l'empire de Satan, a prince du monde, sera anéanti et Jésus-Christ attirera <t tout à lui (3). »

Fondés sur les promesses divines, que nous pourrions multipliera l'infini, et sur les pressentiments des docteurs et des Saints, les catholiques peuvent donc, sans crainte d'être démentis par Dieu, convoquer au souper des noces de l'Agneau riches et pauvres revenus à une meilleure vie. Ils peuvent les convoquera ce banquet de l'enfant prodigue retrouvé, ou à ce repas, à table ouverte, où maîtres et patrons s'asseyeront à la place d'honneur, sous la présidence des plus grands noms, comme le Christ s'asseyait aux banquets dont son glorieux pèlerinage fut si souvent honoré, au rapport de Catherine Emmerich. A ces banquets où, suivant la révélation touchante de cette bienheureuse fille, le

(1) Apoc, ch. XIX.

(2) Le Christ et le Monde. Paris, i862, p. 384.

(3) Apoc, ch. XX.

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divin Auteur du sermon de la montagne se levait de table, pour voir par lui-même si les convives assis aux dernières places, les femmes, les enfants, les pauvres, étaient servis et leur faisait passer les plats« Pleurez donc, ô riches et pauvres, pleurez d'amour à la vue de ce spectacle qui renferme à lui seul la révélation du monde nouveau, du monde du travail (1) et de la bonne vie, où Jésus-Christ servira à table riches et pauvres (2).

L'organisation du peuple en autonomies se suffisant à elles-mêmes, — c'est, au dire d'Aristote (3), le caractère

(1) « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, jusqu'à ce que « tu retournes dans la terre.» (Gen., ch. iir.) Le monde nouveau sera donc un monde de travail, puisque le travail devra durer jusqu'à ce que rhomme soit rentré dans la terre.

(2) C'est une chose vraiment ravissante et qui doit émaner d'une secrète révélation de Dieu, que l'insistance de la bonne Catherine^ à représenter le Seigneur assistant à une foule de repas chez les riches, les pauvres, les publicains, les pécheurs, les païens mônie^ et se levant constamment pour instruire tout le monde et veiller à ce que les derniers assis, petits et pauvres, fussent servis et honorés. Nous n'attachons aux révélations de Catherine Emmerich que l'importance, qu'y attachent les -personnes sages, comme dom Guéranger, le P. Faber, de Stolberg, Overberg, M. l'abbé Cazalès, Mgr Sailer, Mgr Wittmann, Mgr l'évêque de Limbourg et les autres évoques qui ont approuvé la lecture de ces révélations. « En lisant ces visions, « dont l'ensemble est d'une grande beauté, dit dom Guéranger, et « qui portent fréquemlnent la trace d'une lumière surhumaine, on « ne peut s'empêcher de reconnaître une action providentielle « s'exerçant, sur la contrée de l'Europe où le'rationalisme a fait le « plus de ravages^ pour aider à raviver cette foi pieuse qui languis- « sait et que l'enseignement abstrait ne donnera jamais. »

{Marie (TAgréda.) (3) De Rep,, 1. 1, c. ii.

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des autonomies, — est une chose impraticable, une utopie ! Oui ; mais sa réalisation dépend du bon vouloir des catholiques.

L'organisation du peuple en corporations se suffisant à elles-mêmes est lapins grande des utopies, la plus digne par conséquent de stimuler ou d'enflammer le zèle des Saints, qui ont réalisé des utopies autrement utopiques. Il n y a pas trop à compter sur les catholiques savants. Ils comprendront cette utopie quand elle sera réalisée. Les Saints la comprendront avant, car c'est à eux de la réaliser, avec le concours et aux acclamations des multitudes.

Il n'y à compter que sur les Saints; l'initiative du mouvement ne peut partir que des Saints. Mais s'il en vient, et il en viendra parce qu'ils sont nécessaires et appelés par la situation, la plus grande utopie des siècles est un fait accompli. .

11 suffit à un Saint, ayant, avec une âme populaire, les vrais instincts du peuple, et sachant faire vibrer la corde généreuse du cœur des masses, il suffit à ce Saint d'enlever un seur corps de métier, le corps honorable des typographes, par exemple, pour que. le mouvement d'organisation éclate et prenne des proportions colossales.

Les ouvriers typographes doivent à leurs frères de se mettre à la tête du mouvement. Ils sont les mieux dotés sous le rapport des connaissances et leur profession a un prestige populaire.

Mais, s'ils ne veulent ou ne peuvent prendre la tête

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du mouvement, qu'un corps de métier de simples femmes, de simples ouvrières, le prenne, et le monde est renouvelé par la Femme.

La promesse de la rédemption du peuple, aux derniers jours, a été faite à la Femme, aux premiers jours. La Femme doit écraser sous son faible talon la tête du Serpent (1). A la Femme donc de prendre, à la voix d un Saint ou d'une Sainte, la glorieuse initiative du monde nouveau, du monde du peuple affranchi de la misère par le travail et la bonne vie. La femme ouvrière est la plus malheureuse. Le Christ lui donnera son cœur, et la Vierge attachera sur sa bannière, sur la première bannière des corporations ouvrières, la rose mystique de la délivrance. 11 suffit d^une sainte femme, ayant vécu de la misère de l'ouvrière et ayant le don de l'intelligence et du cœur, pour commencer le mouvement I Les organisateurs ne manqueront pas ensuite (2) .

iir

Mais c'est surtout aux corporations religieuses , aux corps de métiers du bon Dieu, hommes et femmes, de produire des Sainte et des Saintes, dignes de prendre l'initiative de l'organisation des corporations ouvrières.

(1) Gen,, III.

(2) M. Decourdemanche s'occupe déjà avec succès d'organiser pratiquement et légalement en association, non-seulement des familles chrétiennes, comme nous l'avons dit au chapitre ix, mais encore toute espèce de corporations religieuses ou industrielles. C'est sa spécialité.

des' corps de métiers du peuple. A eux de présider à cette organisation. Au Christ, dans la personne de ses plus dignes serviteurs, l'honneur de la grande initiative des derniers siècles.

Le Christ est le grand monarque du monde nouveau ! à la compagnie du Christ, à la compagnie de Jésus d'enfanter des Saints pour le grand œuvre. Le jésuite a Toreille des riches. Ce n'est pas sans une secrète permission du Seigneur que le patriarche de la compagnie de Jésus, saint Ignace de Loyola, le plus profond politique des temps anciens et modernes, parce qu'il a élevé la politique la plus profonde au niveau de la sainteté la plus haute, a insinué à sa Compagnie de cultiver les supériorités sociales, de se ménager le cœur des grands dans l'intérêt des multitudes.

Aujourd'hui le sceau mystérieux de cette insinuation divine va être brisé, ou plutôt il est brisé. Au jésuite, au plus impopulaire des hommes, de devenir le plus populaire des hommes, on insinuant aux riches et aux puissants qu'ils ne peuvent plus suffire aux exigences de la misère et aux charges épouvantables qu'un siècle industriel va sans cesse accumulant sur leurs têtes. Oui, le riche est incapable de répondre à toutes les demandes, à tous les besoins, à toutes les larmes de la multitude !

Un secret bien simple, écrit à toutes les pages des Livres Saints va nous donner la clef de l'énigme de saint Ignace de Loyola, le sphinx de la sainteté. Ce secret bien simple, le voici. Dieu veut soulager les riches et

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les pauvres, en apprenant aux ouvriers à se passer des riches, par le travail et la bonne vie arrosés des bénédictions de Dieu, afin que les riches puissent consacrer, sans succomber, leur superflu aux misères irrémédiables' des pauvres.

Les jésuites ont Toreille des riches, à eux de leur insinuer la bonne nouvelle ! Les voilà mis en demeure !

La compagnie de Jésus^ dans le monde de Jésus^ doit avoir le grand rôle, comme ayant été la plus persécutée et la plus méprisée. A elle d'arborer le Labarum du monde de Jésus. A elle de précipiter et d enchaîner le vieux Serpent dans F abîme (1). Elle aime le peuple. Tin-' sinuation de saint Ignace est le chef-d'œuvre de Tamour populaire, de Famourde Jésus prenant le droit chemin et le plus pratique pour conquérir à Dieu les multitudes. Aussi saint Ignace aimait les pauvres et les petits enfants d'un amour extraordinaire. Son institut est l'institut des enfants des riches élevés pour le Seigneur, et des catéchismes populaires comme délassement aux grands travaux de l'intelligence.

^La compagnie de Jésus a horreur de l'accaparement des richesses et des terres ou des fondations opulentes en sa faveur, tentation effroyable à laquelle d'autres Ordres religieux ont succombé.

La compagnie de Jésus est née pauvre et est restée pauvre. Sa constitution, fondée sur le principe du morcellement ou de la dotation des collèges, quand ses autres maisons vivent d'aumônes, est une constitution

(1) Ch. XX de l'Apocalypse.

éminemment démocratique, puisqu'elle fait consister laction et la puissance, non dans la richesse, mais dans la Parole ; leçon terrible donnée à ceux qui regardent lopulence, et surtout Topulence territoriale exagérée^ objet d'envie et d'exécration populaires, comme une chose absolument nécessaire à Tindépendance du Sacerdoce.

Les frères ignorantins aussi nous semblent propres à produire des Saints pour la grande initiative des temps nouveaux. Le frère ignorantin a loreille du peuple, si le jésuite a Toreille des riches et des puissants. Qu'ils se concertent I

Que les Saints de saint-Ignace donnent la main aux Saints du vénérable de la Salle. La parole des uns tombe dans Tâme du fils de famille, la parole des autres dans celle du fils de Tartisan. A eux de s'entendre pour résoudre la terrible antinomie du riche et du pauvre, du maître et de Touvrier, du capital et du travail. Une heure de conférence d'un Jésuite expérimenté avec un Ignorantin expérimenté, et le problème social est résolu ! dans l'idée bien entendu, car il faudra en outre conquérir la liberté de Dieu, avant de pouvoir réaliser le bien des multitudes. Mais quand les multitudes comprendront, la liberté dé Dieu ne se fera pas attendre I et alors les francs-maçons et tes saints-simoniens pourront replier leur pavillon I

A la mystique de venir au secours de la pratique! Et la sœur de Saint-François de Salles ou de Saint-Joseph, institutrices de la fille de Tartisan, et la religieuse du

Sacré-Cœur, institutrice delà fille de la duchesse, n'ontelles pas aussi à déposer quelques paroles d'intelligence dans ces jeunes cœurs si bien faits pour s'entendre ! à la Femme aussi de porter à loreille du riche et à celles du pauvre la parole du monde nouveau !

Des harmonies étranges, mystérieuses, qui nous ravissent sans pouvoir bien nous l'expliquer, nous apparaissent en ce moment entre les corps de métiers du Peuple et les corps de métiers du bon Dieu ; entre les corporations ouvrières et les corporations religieuses.

Il nous semble que le salut du monde doit sortir de ces deux sources sacrées, de Fâme du peuple en froc, ou sous le voile de la virginité, et de Fâme du peuple en tablier de travail, le marteau et Téquerre en main, symboles maçonniques', dignes d'être portés par des mains religieuses. Reprenons ces insignes sacrés des mains des francs-maçons.

Satan s'est accoutré des insignes du Christ, du fils du charpentier, charpentier lui-même. A saint Joseph et au Christ à remettre ces insignes sacrés du travail et de la bonne vie, entre les mains des corps de métiers du Peuple par l'intermédiaire des corps de métiers du Bon Dieu.

Saint Joseph, le charpentier, le premier en rang dans le compagnonnage (1), harmonie étrange ! est le père

(i) L*état de charpentier occupe le premier rang dans la hiérarchie du compagnonnage. Voyez l'ouvrage de M. Agricol Perdiguier sur le Compagnonnage. On y trouve des détails singulièrement instructifs et intéressants sur les mœurs intimes des ouvriers compagnons.

du monde nouveau, dont Marie est la mère, et Jésus le grand monarque I Cela veut dire que le monde nouveau sera le monde de l'artisan affranchi par le travail, le sacrifice et l'amour : par le travail (saint Joseph), par le sacrifice (Jésus), par l'amour (la Vierge).

Jésus entre Joseph et Marie.

Le travail, le sacrifice, l'amour.

Le travail du peuple, le sacrifice du riche, Tantiour de tous.

Jésus-Christ donnant son cœur à tous et devenant, par ce don du cœur, l'époux de l'humanité et le grand monarque, le monarque pacifique, régnant par le cœur sur tous, entre Joseph et Marie, entre l'Artisan et la Femme, entre le Travail et l'Amour le par sacrifice.

Tout est dans ces quelques mots !

C'est le règne du Père, du Fils et du Saint-Esprit, avec un caractère spécial, le caractère de l'amour, ou du Saint-Esprit qui, étant l'expression de toutes les tendances divines, sera plus spécialement l'expression du monde des derniers temps, ou l'expression des dernières tendances divines à l'égard de l'humanité.

Ce sera l'accomplissement, grâce à l'initiative du Peuple et des Saints, grâce à l'initiative de la Femme, de la prière que l'humanité fait tous les jours à Dieu depuis près de deux mille ans : que votre RÈGNE arrive^ que votre volonté soit faite sur la TERRE comme au ciel.

Ce sera le triomphe I

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