LES UNIVERSITÉS DU IMONDE NOUVEAU
Mais il ne suffit pas de fonder une presse et une librairie calholiques, largement encouragées, pouvant, avec leurs vastes ressources, lutter à armes égales avec la presse et la librairie hostiles. Il faut encore s'emparer de la science, de la philosophie, du haut enseignement, en fondant, sous le regard de TÉglise, des universités libres, ayant des professeurs laïques et ecclésiastiques, et venant couronner le libre enseignement des collèges.
Ces universités, ayant un but et un caractère laïques, à côté des autres universités et des écoles purement ecclésiastiques, feraient sans doute delà religion et de la théologie, mais, au lieu de faire de la religion pour la religion et de la théologie pour la théologie, elles feraient de la théologie et de la religion pour la philosophie, la science, lart, le droit civil et international, la politique et Téconomie sociale. Elles feraient ainsi entrer les catholiques dans le vif des questions qui agitent le monde, tandis que les anciens procédés semblent n'avoir d'autre objet que de les tenir toujours suspen-
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dus dans les régions de la spéculation pure, ou dans les voies de la mystique appliquée à la conduite purement privée de l'individu.
Les catholiques alors rentreraient dans la société, et ils pénétreraient bientôt, avec une supériorité marquée, au cœur même des pensées et des sentiments qui passionnent leurs contemporains. Descendus des régions de la lune, pour vivre de leur existence terrestre, avec les habitudes intellectuelles de leur époque, ils pourraient, d'ici à quelques années, exercer, comme tout le monde, une influence quelconque sur les affaires de leur temps, auxquelles ils ne seraient plus entièrement étrangers.
Il y a souvent des hommes de génie, des savants, prêtres ou laïques, qui, ne sachant pas écrire ou ne pouvant écrire que sur des matières savantes, au-dessus de la portée du vulgaire, trouveraient, dans des universités, ayant ce caractère vraiment pratique, une ample carrière à leur activité.
Le 24 avril 1858, nous soumîmes ces idées au père Lacordaire. 11 les accueillit avec l'enthousiasme et la poésie de son âme. 11 nous répondit, le 5 mai suivant : « Ce qu'on peut faire de bien dans l'École et par TÉcole « est incalculable. C'est aujourd'hui le dernier asile « des espérances humaines... La philosophie n'existe « plus nuHe part dans l'enseignement et Féducation. « Le programme du Baccalauréat la tue. Or, c'est un « grand malheur et j'ai le projet de fonder à Sorèze « un cours de haute philosophie... C'est aux écoles
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« chrétiennes que revient Thonneur de sauver la phi- « losophie... C'est au sein des écoles du moyen âge « qu'ont resplendi la plupart des docteurs qui l'ont « éclairé. Et encore aujourd'hui, en- France, une par- « tie de nos écrivains les plus célèbres sont venus des « écoles. »
Il y a six ans, nous avions signalé, dans notre PA^Vosophe (1), la fondation d'universités catholiques comme étant, avec la fondation d'une presse et d'une librairie catholiques, le moyen pratique le plus puissant de préparer et de faciliter l'avènement du Monde Nouveau. Depuis, les idées ont marché, et, ce qui alors paraissait utopique à tout le monde, comme bien d'autres utopies déjà réalisées, est en pleine voie de réalisation en Allemagne. Au congrès catholique d'Aixr-la-Chapelle on a appelé l'attention de tous les chrétiens sur la nécessité de fonder, avec une presse laïque puissante, des universités savantes où toutes les sciences seraient enseignées. Des souscriptions ont été ouvertes inmiédiatement, et on a aujourd'hui l'espérance de voir aboutir ce projet.
L'objet de ces universités, rappelant celles du moyen âge, où Albert le Grand et saint Thomas enseignaient à trente mille disciples venus de tous les points de l'Europe, serait de former des littérateurs, des
{{) Chapitre xiv.
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artistes, des poètes, des historiens, des publicistes, des orateurs, des philosophes, des savants chargés, de seconde main, de gouverner le monde. Là trouveraient leur tombeau la science fausse, la critique superficielle et envenimée, la philosophie creuse, la politique révolutionnaire. Là, en un mot, tout étant enseigné grandement, s'élaborerait le Monde Nouveau.
Là se ferait la séparation du bon et du mauvais grain , là se purifieraient au creuset du savoir tous les mauvais ^alliages, là tous les compromis dangereux seraient démasqués, là le fatras scientifique des temps passés serait épuré, émondé, simplifié, unifié à la lumière de la Révélation.
Car renseignement devrait y être nouveau; nouveau, non dans l'esprit et les principes toujours les mêmes, mais dans la forme qui devrait tout embrasser et principalement les sciences profanes ramenées toutes à la science de Dieu.
Là on irait dlroit au but, c'est-à-dire droit à F Église, droit au Christ, droit à la Trinité, droit aux trois lois cosmiques, où finalement toute science et toute pratique doivent aboutir.
Oui, là, l'Église, le Christ, la Trinité, considérés en eux-mêmes et dans leurs rapports avec le cosmos, y seraient présentés de haut comme le dernier mot des choses, connne le divin confluent où tout doit aboutir, hommes et choses.
Que de sciences, dans ces trois sciences : la science de Dieu, la science du Christ, la science de l'Église!
Et s'il se trouvait, par hasard, que le monde eût été créé en vue de ces trois ^ choses et à Fimage de ces trois choses, et que quelqu'un vînt le prouver, quelle révolution dans la science !
Quelles perspectives nouvelles venant s'offrir à l'esprit humain, dans cette simple proposition : la Trinité, le Christ et l'Église, étudiés en eux-mêmes et dans leurs rapports avec le Cosmos, c'est-à-dire avec toutes les sciences, constituent le fond de toute connaissance, la science universelle, la divine Synthèse!
Représentez-vous par la pensée toutes les sciences, s'appuyant tout à là fois sur la méthode d'observation, la méthode rationnelle, la méthode traditionnelle, traversant la révélation et aboutissant forcément à la Trinité, au Christ, à l'Église, comme il est inévitable qu'elles y aboutissent, puisque là est le réel aboutissant, le réel conûuént de toutes choses !
Représentez-vous ce mouvement ascensionnel de l'esprit humain, je vous en supplie, et ensuite, la Trinité, le Christ et l'Église conquis, représentez -vous l'esprit humain, planant de ces hauteurs sur le Cosmos, et de ce point de vue, en Dieu, faisant de la science comparée : la science de la Trinité, du Christ, de TÉglise comparée à tous les ordres d'êtres, à tous les ordres de sciences !
A-t-on considéré la portée incalculable de la science divine et de la science humaine comparée (1)? Eh!
(1) Voir nos Essais et uotre Philosophe devant le Cosmos, où nous avons donné une esquisse de celle science comparée. Cette science.
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bien si on n'en a pas encore calculé la portée, qu'on fonde des universités, et alors on pourra se rendre compte de sa puissance.
Cette science comparée, impossible jusqu'ici, et que saint Thomas pouvait à peine soupçonner, est aujourd'hui possible. Car aujourd'hui nous possédons nonseulement la connaissance variée de notre planète, mais encore celle des globes célestes qui l'écraseraient de leur immensité, si elle n'était l'autel, oîila victime divine a voulu s'immoler par humilité, comme pour apprendre à tous les habitants du cosmos, anges et hi3mmes, que la destinée des êtres intelligents est en raison directe de leur humilité.
à cause de ses proportions grandioses, ne pourra être que le produit des siècles. Les Pères l'avaient entrevue avant saint Thomas, dont la Somme est l'effort suprême du génie de la science antique. De nos jours, de Maistre l'a clairement annoncée. M. de Lourdoueix, dans son Introduction à la philosophie du Verbe, après M. l'abbé Frère, a eu, dans les sublimes régions des idées où il vivait, une claire intui* tion de la première des lois du Verbe : la loi de la Trinité. Mais il reste à approfondir cette loi, qui nous révèle la partie ontologique du cosmos. Et il reste surtout à la rattacher aux autres deux lois cosmiques : la loi du Christ ou de TËthique, et la loi de l'Église, ou la loi politique et sociale, afin d'avoir un tout complet et unitaire, ou la divine Trilogie. Mais c'est au travail des siècles de déduire toutes les conséquences de cette Trilogie, en constituant la somme du monde nouveau, ou l'encyclopédie de toutes les sciences, rattachées entre elles et ramenées à l'unité par les trois lois cosmiques^ suivant le tableau que nous avons essayé d'en donner aux prolégomènes de nos Essais, et au chapitre vu de notre Philosophe.
1^ Ed résumé, aux catholiques laïques des classes populaires de prendre, s'ils le veulent, Tinitiative du Monde Nouveau , en donnant aux autres Texemple d'une vie irréprochable, et en s'organisant chrétiennement en corporations et confréries ! Cette initiative est légitime, le clergé y applaudira des deux mains.
l"" Aux catholiques laïques des classes cultivées, de s'unir au clergé pour organiser une presse et une librairie puissantes, et des universités distribuant un enseignement universel sous l'œil, la direction et l'inspiration de l'Église !
3** Aux catholiques laïques éminents de s'unir, avant la bataille, en rectifiant généreusement leur ligne, à la lumière du Monde Nouveau, afin de présenter à l'ennemi une masse solide et compacte !
Autant d'utopies nécessaires dont la réalisation est dans l'ordre, dans les nécessités de la situation et dans les exigences de l'avenir, car c'est en cela surtout que devront consister les préparations à la lutte ou à la période épique qui précédera le triomphe.