CHAPITRE XXXVII
LE mONDE NOUVEAU ET LA TRADITION.
U^st un sentiment presque universel, dans la société des fidèles, et principalement en faveur parmi les personnes d'une grande piété, c'est qu'avant la fin du monde un éclatant iriomphe sera ménagé par la Providence à l'Église. Ce^sentiment mérite assurément qu'on en tienne compte.
« Nous avons parlé, dit M. Rupert, des opinions ré- « pandues sur la fin du monde, mais il faut tenir compte « aussi de l'opinion des Pères et des Docteurs, que la « prédication de TÉvangile, par toute la terre>, annoncée « comme devant avoir lieu avant la fin des temps, ne « doit pas s'entendre d'une prédication passagère, sans « effets sensibles et permanents, mais d'une prédication « efficace et durable, qui constitue partout des églises et « ouvre rentrée du ciel à des milliers de chrétiens, élus « parmi toutes les tribus, les langues et les nations. « Nous ne pouvons davantage mépriser l'interprétation « traditionnelle donnée , en Italie , aux paroles de
« Notre-Seigneur (1 ) , et d'après laquelle tous les peuples « seraient ud jour réunis dans la profession d'une même « foi sous la conduite d'un même Pasteur. Quel large « champ cette interprétation n'ouvrirait-elle pas aux « espérances ! Mais, si trop de symptômes différents frap- « peut nos regards au point de dominer notre pensée, « croyons, avant tout, que la révélation du mal et des « causes qui peuvent le produire ou Tempirer est un « avertissement donné à la société ; puis, faisons en « sorte, par notre foi et par notre action, que cet aver- « tissement porte ses fruits, et des fruits non passagers, « mais durables. Car tout est possible à notre fou, et (t Dieu, qui a fait les nations guérissables, peut, quand « il lui plaît, non-seulement les retirer des ombrieis spi- « rituelles de la mort , mais encore les ramener des a portes du tombeau^ où elles doivent définitivement « s'ensevelir. »
Et M. Rupert avoue, que l'opinion générale des chrétiens, en ce moment, semble vouloir faire coïncider cette sorte de résurrection avec la dévotion à la Vierge Inmiaculée, venant prendre, d'une manière toute spéciale, le monde dés avant-derniers jours sous son puissant patronage. Grâce à la Vierge Marie, la Religion devrait refleurir bientôt et jouir d'une paix inconnue en ses beaux jours. « Est-ce que chaque jour, depuis plus de dix ans, les « paroles des vicaires de Jésus-Christ et de la plupart « des Pontifes n'expriment pas les mêmes espérances?
(i) Fiet UHUïh ovile et unus pastor. Joan., x, 16.
ou LE MONDE DE JÉStS-CBRIST. 477
« L'attente de rintervention toute -puissante de la « mère de Dieu est devenue générale, comme celle du « Messie au moment de la venue du Sauveur. Elle apéa néirè chez toutes les nations^ et des bouches étrangères « au langage de la foi s*en font les interprètes : » un illustre écrivain protestant, d'Allemagne, le docteur Léo, par exemple, annonçant, à la suite de nos révolutions actuelles, une grande paix célébrée dans tous les temples, « oîi les candélabres qui éclaireront la céré- « monie d'actions de grâces seront faits du Bronze des « canons qui auront servi à la victoire. »
Nous avons cité, au chapitre m de cet Ouvrage, les Pères, les Docteurs, et les Saints, qui, de siècle en siècle, nous ont transmis, en la partageant, la croyance des chrétiens des temps primitifs au triomphe général de l'Église, venant après les phases douloureuses de sa vie laborieuse, faire éclater aux yeux de ses ennemis stupéfaits, la Gloire de Dieu et la majesté souveraine du Christ régnant avec les Saints d'une mer à l'autre. Cette sorte de résurrection, après une longue passion, leur a paru ressortir en traits lumineux d'une foule de passages des Livres Saints et surtout des Prophètes que nous avons également cités.
Nous nous bornerons donc à ajouter ici le texte de quelques-uns des Pères, des Docteurs et des Saints, dont nous avions seulement indiqué les écrits.
478 LE IfONDB NOUVEAU
Mais a\aiit il convient de laisser parler les Livres Saints :
1*» La Genèse : « J'établirai des inimitiés entre toi et a la Femme, dit le Seigneur au serpent, entre ta race « et sa race. Elle brisera ta tête (1 ) . »
Dieii ne se borne pas à promettre lé Sauveur au monde, « il promet en même temps que de ce germe '< béni les grâces célestes se répandront sur toutes les « nations de la terre (2) . »
2^ Les Psaumes : « Les rois de la terre se sont ligués contre le Seigneur, contre son Christ. Le Seigneurm'a dit : Tu es mon fils, je t*ai engendré aujourd'hui, demande-moi (le Monde Nouveau), et je te donnerai les nations pour héritage et la terre pour Empire. Tu briseras tes ennemis avec un sceptre de fer, tu les réduiras en poussière comme un vase d'argile (3). »
« Tous les rois de la terre ladoreront et les nations lui «eront assujetties parce qu'il arrachera le pauvre des mains du puissant^ le pauvre qui n' avait point de secours. Usera bon au pauvre et à V indigent. La justice se lèvera eii. ces jours, et l'abondance et la paix. Il dominem d'une mer à l'autre (4). »
(( Toutes les nations que tous avez créées viendront.
(«) Gen., III, 15.
(2) Voy. les Espérances de V Église y par le R. P. Ramière, p. 539. Paris, Ruffel, 1862. Voy. aussi la Genèse, xvin, 17, 18; xx", ^^î ^î xvi, 4.
(3) Ps. II, 2, 7, 8, 9.
(4)Ps. Lxxi, 7, 8, 1-2. .
ou LE MONDE DE JÉSUS-CHRIST. 479
Elles fléchiront le genou en \otre présence, elles rendront gloire à votre nom (i)/ »
! « Armez-voirs de Totre glaive, ô le plus puissant des ToUl Rerétez-votrs de votre éclat et de votre gloire, et, ^tens votre majesté, marchez à la victoire. . . vos flèches sont brûlantes, les peuples totoberoïït 'à' vôs pieds... pour vous, ô épouse (rÉglise), il vous est né des enfants « la place de vos pères, vous les établirez /?rmee5 sur •/oi//e la terré (2). » > .
« Partout il A fait cesser la guerre ; il a brisé les arcs, il a rompu les lances et jeté aux flammes les chariots. Cessez vos combats et reconnaissez, qtie je suis le Seigneur, je serai glorifié au milieu des nations et exalté sur la terre (3). »
3® Isaïe : « Alors les homniès changeront leurs glaives en socs de charrue, et de lëtirs lances meurtrières ils feront deis faucilles pour moissonner ; on ne verra plus les nations lever le glaive Fiine contré lautre et faire des combats leur exercice journalier (4). »
« Alors le désert se dépouillera de sa tristesse, la solitude tressaillira et fleurira comme un jardin qu'embaume le parfum des lis. Les terres les plus stériles germeront et se couronneront d'une fécondité pareille à celle du Liban. Là où régnait naguère la sécheresse, des sources d'eau vive jailliront, et les creux de rocher,
(OPs. iJfxxv, 8.
(2) Ps. XLIV.
(3)Ps. XLV, 9, 40, 11.
(4) Isaïe, ir, 2, 3, 4.
qui servaient de demeure aux serpents, se couTrironl de verdure. On n'aura plus à craindre les attaques du lion et des bêtes féroces (1). Car le lion, devenu aussi doux que la brebis, pattria à côté d'elle dans les mêmes pâturages. On verra le loup habiter avec l'agneau, le chevreau se coucher tranquille à côté du léopard, et un petit enfant les gouvernera avec sa houlette. Il n'y aura plus de monstres, plus d'alarmes sur toute la montagne sainte, car alors la terre sera inondée par la science du Seigneur, comme une immense mer qui couvrirait la terre (2).
« C'est alors que les habitants de l'Occident craindront le nom du Seigneur, et que les habitants des contrées où le soleil se lève s'uniront à eux pour le glorifier, lorsque, semblable à un fleuve violent poussé par le divin Esprit, du sein de Sion se sera levé Celui qui doit la délivrer et ramener de leur iniquité les restes de Jacob (3) . . . Alors Israël sera sauvé pour ne plus se perdre; il ne sera plus confondu et il n'aura plus à rougir durant les siècles- des siècles. Je l'ai juré par moi-même; la parole de justice est sortie de ma bouche, et elle ne reviendra pas vide de son efiFet ; j'ai juré que tout genou se courberait devant moi et que toute langue invoquerait mon nom (4) .
« Alors le repos et la sécurité seront le fruit de la
(i) l8., XXXV, 1, 2, 7, 9.
(2) Is., XI, 6, 9.
(3)ls,, Lix, 19.
(4) Is., XLv, 17 etsuiv.
ou LE uovn DB jÉns-cnuT. 481
justice, mon peuple trouvera, dans les douceurs de la paix, la joie et un repos opulent (1). »
4^ Ézéchiel : « Je prendrai les enfants d'Israël au milieu des nations;../ je les rassemblerai de toutes parts ; je les ramènerai dans leur terre;... ils ne seront plus divisés en deux peuples et en deux royaumes;... un seul pasteur les conduira;... je ferai avec eux une alliance de paix (2). »
5** Saint Paul : « Une partie des Juifs est tombée dans l'aveuglement, jusqu'à ce que la plénitude des nations entre dans l'Église;... les dons et la vocation de Dieu ne sont pas suivis de repentir... Les Juifs sont-ils tombés pour ne plus se relever? Non, sans doute ; mais leur chute est devenue le salut des Gentils, afin qu'ils soient excités par l'émulation... Mais si leur réprobation est devenue la réconciliation du monde, que sera leur retour, sinon une résurrection à la vie (3) ? »
6® Saint Jean : « Et je vis un ange descendant du ciel, ayant les clefs de l'abîme et une grande chaîne en sa main. Et il prit le dragon, l'ancien serpent, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans; et il le précipita dans l'abîme et l'y enferma, et il mit le sceau sur lui afin qu'il ne séduisît plus les nations, jusqu'à ce que les mille ans fussent accomplis, après lesquels il faut qu'il soit délié pour un peu de temps.
« Et je vis aussi des trônes et ceux qui s'assirent
(i) Is., XXXI!, 17 et suiv.Nous donnons ces citations d'Isaïe d'après le P. Ramière. Ibid.
(2) Ch. xxxvii.
(3) Rom., ch. XI.
dessus ; et la puissance de juger leur fut donnée ; et les âmes de ceux qui ont eu la tête coupée pour avoir rendu témoignage à Jésus et pour la parole de Dieu, et qui n'ont point adoré la bête ni son image, ni reçu son caractère sur leur front ou dans leurs mains ; et ils ont vécu et régné mille ans avec Jésus-Christ (1). v)
Nous aurions pu multiplier les textes; mais, après les nombreuses citations répandues dans notre ouvrage, nous nous bornerons à ajouter que les Prophètes sont unanimes pour représenter TÉglise sous une forme triomphale, après Tavoir représentée sous une forme persécutée et humiliée.
Voyons maintenant le sens généralement attaché, par les Pères, les Docteurs et les Saints, à ces passages des Livres Saints que nous venons de citer.
Nous avons déjà parlé, au chapitre m, de plusieurs Pères des temps primitifs qui attendaient, après six mille ans de la durée du monde, le grand sabbat, ou un règne de mille ans du Messie sur la terre. Papias, disciple de saint Jean, avons-nous dit, avait surtout accrédité cette opinion, que saint Irénée avait soigneusement recueillie, et transmise à ses disciples, et que saint Justin TApologiste déclare, dans ses dialogues, être celle de tous les orthodoxes de son temps. Saint Jérôme lui-même, qui inclinait vers une opinion op-
(1) ApoC; ch. XX.
ou LE MONDE DE JÉSUS-CHRIST. 483
posée, avoue que la doctrine des millénaires était suivie par une très-grande multitude de chrétiens.
Après les Docteurs des temps primitifs, les Ordres religieux ont conservé fidèlement cette tradition, etle P. Lambert, notamment, a publié à l'appui un ouvrage remarquable, oîi il a exposé et développé les prédictions et les promesses faites à l'Église des avantderniers temps.
Enfin, de nos jours et récemment, le R. P. Ramière et M. Fabbé Gabriel, après de Maistre, sont venus apporter à cette tradition imposante, lautorité de leur nom et de leur position.
Mais, en dehors des interprètes des Livres Saints, il est des autorités qui, sans avoir le caractère naturellement attaché au titre et à la science des Docteurs, n'en sont pas moins dignes d'attention, sous d'autres rapports, et comme indice de Tesprit général qui règne parmi les âmes pieuses. Nous voulons parler des révélations de quelques Saints, que nous allons reproduirOy sans y attacher d'autre importance que celle qu'y attachent généralement les évoques et les personnes sages.
« Parmi toutes ces âmes privilégiées, dit le P. Ramière, qui ont mérité d'être les organes de l'Esprit de prophétie, sainte Hildegarde est celle peut-être dont la mission a reçu la sanction la plus éclatante. Écoutons
les BoUandistes éuumérant les imposantes autorités qui, après un mûr examen de sa personne et dé ses écrits, ont déclaré que ses révélations avaient Dieu pour auteur : c'est d'abord saint Bernard, lui-même thaumaturge et prophète; c'est Eugène IV, assisté du concile de Trêves; c'est Anastase IV et Adrien IV, souverains pontifes ; c'est une multitude innombrable d'^vêques, de docteurs, de princes, de personnes de tout rang qui visitèrent et examinèrent la sainte, pendant les trente années qui s'écoulèrent encore jusqu'à sa mort ; ce sont ceux qui l'avaient connue depuis son enfance et qui l'avaient approchée de plus près. Tels sont les juges qui ont prononcé sur la vérité des révélations de sainte Hildegarde. Il semble difficile d'imaginer un tribunal plus compétent ei mieux informé, et nous pouvons bien dire, avec les BoUandistes, que celui qui oserait préférer son jugement à la sentence d'un pareil tribunal, loin d'infirmer cette sentence, ne ferait que se convaincre lui-même d'arrogance et d'orgueil.
a Les prophéties de sainte Hildegarde sont trop étendues pour que nous puissions reproduire, dans leur intégrité, les passages qui se rapportent à notre sujet. Nous devons donc nous contenter de citer les endroits les plus saillants. Quelque incomplètes que soient ces citations, elles suffiront pour mettre dans tout son jour le point que nous tenons surtout à démontrer, à savoir, que le triomphe promis à Jésus-Christ, dans toute la terre, ne doit pas être seulement successif, mais encore
ou LE MONDE DE JÉSUS-CHRIST. 485
simultané; et qu'il arrivera par conséquent un moment où le genre humain tout entier sera soumis à l'empire du divin Sauveur et à ^autorité de son Église. C'est ce que sainte Hildegarde nous annonce avec la plus grande clarté, et elle nous indique en même temps les signes précurseurs de ce grand événement (1).
« A mesure, dit-elle, que la crainte de Dieu perdra de « son empire, les guerres deviendront plus fréquentes « et plus cruelles ; une multitude d'hommes périra par « le glaive et un grand nombre de cités seront dé- « truites. Mais quand enfin les hommes auront été pa- (♦ cifiés par ces tribulations, ils reviendront à la pra- « tique des lois de l'Église. Alors on verra la justice (( et la paix établies par de si sages décrets que les Xi peuples, ravis d'admiration, confesseront que rien de « semblable ne s'était vu jusque-là. Cette paix, dont « le monde jouira avant le second avènement du Fils « de Dieu, figurée par celle qui précéda son premier « avènement, sera beaucoup plus complète que celle- « ci. Il est vrai que l'approche du dernier jour empê- « chera les hommes de se livrer pleinement à la joie ; « mais elle les poussera à puiser dans la foi catholique « les grâces dont cette foi est la source. Les Juifs alors « se joindront aux chrétiens et confesseront avec joie « la venue du Messie qu'ils ne connaissent pas encore. « Alors s'élèveront des hommes puissants, de grands « prophètes; alors fleurira parmi les enfants des
(1) Patrologie de Migne, lonie XCVII, p. 1019— 1038.
486 LB MONDE NODVBAU
« hommes le germe de la justice, ainsi qu'il a été <c prédit par Isaïe : En ce jour^ le germe du Seigneur « s'épanouira dans toute sa magnificence et sa gloire, le a fruit de la terre sera exalté^ et les enfants disraèl « sauvés se livreront à V allégresse {{) !
« Les princes rivaliseront de zèle avec lespeu-
« pies pour tout régler d'après la loi divine. On in- « terdira l'usage des armes destinées à hâter la mort « des hommes, et le fer ne sera plus employé à d'au- « très usages qu'à la culture de la terre et à l'avantage « de la société. Les nuées féconderont la terre parleur « douce rosée, et, de son côté, TEsprit-Saint répandra « dans les cœurs avec abondance les dons de sa grâce, « la sainteté et la sagesse. Toutes choses seront réta- (( blies dans la vérité; tous les ordres de la société ren- « treront dans la droite voie, et les anges du ciel, que « l'infection de nos péchés force maintenant à se tenir « éloignés des hommes, attirés parla sainteté de leur << nouvelle vie, auront avec eux un commerce familier. « Les hérétiques partageront cette joie. Alors aussi un « très-grand nombre de païens, frappés par la gloire « et les richesses des peuples chrétiens, recevront le « baptême et prêcheront hautement Jésus-Christ, « comme au temps des Apôtres. »
On lit, dans la Vie de sainte Gertrude, que le Disciple bien-aimé apparut à la Sainte, penché, comme à la dernière cène , sur la poitrine du Sauveur, et il fut
(i) Is., IV, 2.
ou LE MONDE DE jfcSUS-GHRlST. 487
donné à la Sainte de goûter quelque chose des délices du Disciple bien-aimé. Enivrée de ces ineffables douceurs, elle demanda au Saint pourquoi il n'avait rien dit, dans son Évangile, de ce qui lui avait été alors découvert des richesses du Cœur de Jésus. « C'est, lui « répondit saint Jean, qu'il importait avant tout d'in- <( struire l'Église naissante touchant la personne du « Verbe incarné, pour qu'elle transmît ces enseigne- « ments aux siècles qui devaient suivre. Il est réservé « aux derniers temps de recevoir la communication des « ineffables délices dont je me sentis rempli, lorsque « je reposai sur le sein de Jésus -Christ, afin que « par ce moyen la société, vieillissante et engourdie « par l'indifférence, recouvre la chaleur du divin « amour. »
Écoutons enfin la Vénérable Marguerite-Marie Alacoque :
(( Notre-Seigneur me fit connaître que son grand désir « d'être aimé parfaitement des hommes, lui avait fait « prendre le dessein de leur manifester son Cœur, et « de leur donner, dans ces derniers temps, ce dernier « effort de son amour, en leur proposant un objet et « un moyen si propre pour les engager à Taimer et « à l'aimer solidement. En cela, il leur ouvrait tous « les trésors d'amour, de grâces, de miséricorde, de « sanctification et de salut que son Cœur contient; « afin que tous ceux qui voudraient lui rendre et lui « procurer tout l'amour et l'honneur qui leur serait « possible, fussent enrichis avec profusion des trésors
« dont ce Cœur divin est la source féconde et inépui- « sable (1).»
Le vénérable Grignon de Montfort, ajoute le R. P. Ramière, va nous mettre sur la voie d*un nouvel ordre de considérations, qui nous fera pénétrer encore plus avant dans les motifs de cette connexité, que les pressentiments de TÉglise établissent entre le triomphe de Marie et son propre triomphe.
« Marie, dit-il, a produit avec le Saint-Esprit la plus « grande chose qui ait été et sera jamais, un Dieua Homme, et elle produira conséquemment les plus « grandes choses qui seront dans les derniers temps. « La formation et l'éducation des grands Saints, qui « viendront vers la fin du monde, lui est réservée, car il « n'y a que cette Vierge singulière et miraculeuse, qui « pût produire, en union du Saint-Esprit, ces choses « singulières et extraordinaires.
« Jésus est partout et toujours le fruit et le fils de « Marie, et Marie est partout et toujours Tarbre véri- « table qui porte le fruit de la vie, et la vraie mère qui (( le produit de siècle en siècle, et particulièrement à la u fin du monde. Les plus grands Saints, les âmes les « plus riches, en grâces et en vertus, seront les plus « assidus à pri^ la très-sainte Vierge, et à lavoir « toujours présente comme leur parfait modèle, pour « l'imiter, et leur aide puissante, pour les secourir.
« J'ai dit que cela arriverait particulièrement à la
{\) Vie de la vénérable Marguerite-Marie Alacoqne. Lyon, 1842, p. 282.
ou LE MOffDB DE lÉSVfl-CHBlST. 489
« fin dn monde et bientôt, parce que le Très-Haut avec « sa sainte Mère doivent se former de grands Saints, « qui surpasseront autant en sainteté la plupart des (( autres Saints, que les cèdres du Liban surpassent « les petits arbrisseaux, comme il a été révélé à une « sainte âme dont la vie a été écrite par un grand ser- « viteur de Dieu.
« Ces grandes âmes, pleines de grâce et de zèle, se- « ront choisies pour s'opposer aux ennemis de Dieu « qui frémiront de tous côtés ; elles seront singulière- « ment dévotes à la sainte Vierge et gardées sous sa <( protection. D'une main elles écraseront les héréti- « ques, les schismatiques, les idolâtres et les pécheurs « avec leurs impiétés, et de l'autre maîn elles édifie- « ront le vrai temple de Salomon et la cité mystique « de Dieu, c'est-à-dire la très-sainte Vierge,
« Mais quand et comment cela sera-t-il? Dieu seul « le sait ; à nous de nous taire, de prier, de soupirer et « d'attendre (1). »
Mais voici une autorité, d'autant plus respectable qu'elle offre le double caractère de l'interprétation et de la révélation, émanant d'un vénérable serviteur de Dieu, réunissant à la science du docteur la vie d'un Saint. Barthélemi Holzhauser, restaurateur de la discipline ecclésiastique en Allemagne, après les premiers
(I) Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge, p. 26 et suiv.
désastres causés à TËglise^par Thérésie de Luther, entreprit rinterprétation de TApocalypse, à la lumière des communications célestes qu'il avait reçues de Dieu.
Le commentateur inspiré, après avoir successivement parcouru les divers âges du monde et de l'Église, qu'il divise en périodes, ayant des 'caractères historiques parfaitement tranchés et qui se sont littéralement vériGés pour les âges postérieurs à ses prédictions et à sa mort (1), arrive à la grande période sabbatique. Mais, dès le dix-septième siècle, il annonce les calamités que nous avons traversées depuis ou que nous avons encore à traverser, avant l'avènement de cette grande période:
(« Nous ne voyons partout que calamités déplora- « blés : tout est dévasté par la guerre (les guerres de « l'Empire); les catholiques sont opprimés par les « hérétiques (les protestants) et les mauvais chrétiens « (les philosophes et les révolutionnaires). L'Église et « ses ministres sont rendus tributaires (la vente des « biens du clergé et le salariat des cultes); les princi- « pautés sont bouleversées (le partage de la Pologne, « lé soulèvement des nationalités) ; les monarques sont
(1) Il naquit à Longnau, près d'Augsbourg, en 1613, et \\ mourut à Bingen sur le Rhin, le 20 mai 1658. Consulté par Charles, roi d'Angleterre, alors exilé, il prédit que les Anglais, de nouveau convertis à la foi catholique, feraient plus pour TÉglise qu'après leur première conversion. Dès t635, il avait annoncé « que le sacrifice éternel serait supprimé en Angleterre pendant cent vingt ans, » ce qui nous reporte à 1778, où fut rapporté le bill de 1658, qui punissait de la peine de mort Texercice du culte catholique eh ce pays.
oc LE MONDE DE JÉSUS-CHRIST. 491
« tués (Charles P% Louis XVI); les hommes conspirent « à ériger des républiques (les conspirateurs, les so- « ciétés secrètes, 1793, 1848); mais alors ill^ fait un « changement étonnant, joâfr la main de Dieu toiit-puts- « sant^ tel que personne ne peut se V imaginer ! Car le « monarque puissant, qui viendra comme envoyé de « Dieu, détruira les républiques de fond en comble; il « soumettra tout à son pouvoir [sibi subjugavit omnia), « et il emploiera son zèle pour la vraie Église du Christ. « Toutes les hérésies seront reléguées en enfer. L'Em- « pire des Turcs sera brisé et le Grand Monarque rè- « gnera en Orient et en Occident. »
Selon nous, le Grand Monarque doit être pris au figuré, et signifie simplement laccord de TÉglise et de l'État, sous Tinspiration suprême de Jésus-Christ, monarque universel, dirigeant, tout à la fois, d'une manière invisible, le Sacerdoce et l'Empire, les chefs des peuples et le Pasteur suprême.
« Alors toutes les nations viendront et adoreront le « Seigneur, leur Dieu, dans la vraie foi catholique et « romaine. Beaucoup de Saints et de docteurs fleuriront « sur la terre. Des hommes aimeront le jugement et la « justice. Lapaix régnera dans tout l'univers, parce que « la puissance divine liera Satan pour plusieurs années « (les mille ans de l'Apocalypse), jusqu'à ce que vienne « le fils de perdition qui le déliera de nouveau (1) ? ».
(1) Interprétation de V Apocalypse ou histoire des sept âges de l* Église. L. Vives. Paris, 1857, p. 184, t. I. Holzhauser écrivit son interprétation dans le Tyrol, au milieu de cruelles épreuves, passant desjour-
Peut-on rien concevoir de plus clair et de plus frappant que cette prophétie, annonçant, avec une précision étrange et plusieurs centaines d'années àTavance, des événements accomplis depuis ou qui sont à la veille de s'accomplir?
Nous venons de mettre en présence et au grand complet les diverses opinions, çui remuent les consciences catholiques, en ce moment, et les ont invariablement remuées, à toutes les époques des grandes perturbations sociales. Mais nous n'hésitons pas à dire que l'époque actuelle est, sans comparaison, la plus solennelle de l'histoire, depuis Jésus-Christ, et celle qui mérite de fixer le plus particulièrement l'attention et les méditations des personnes sages et sensées.
Jamais les signes delà dissolution finale du genre humain, ne se sont montrés en plus grand nombre, et, on peut le dire, d'une manière plus palpable et sous une forme plus complète.
Un point brillant seul se montre à l'horizon : le zèle ardent et passionné de quelques catholiques, vivement contenus et excités tout à la fois par l'attitude indomptable et visiblement inspirée de Pie IX, le pape de la foi en la Toute-Puissance^ le pape qui ne désespère jamais même quand tout le monde désespère autour de lui, phénomène étrange et vraiment divin!
nées entières dans le jeûne et la prière, séparé de tout commerce avec les hommes.
ou LE MONDB DE JÈ8US-CHRIST. 493
le p^e qui dit : le rentrerai, quand on le chasse; qui annonce le Monde Nouveau, le monde de la Vierge, le monde du pasteur universel, quand on lai arrache même les agneaux de son patrimoine I N'est-ce pas singulièrement significatif ?
Eh bien, ces symptômes sinistres, que Tarc-en-ciel de Pie IX, seul, tempère, nous semblent être comme la signification officielle d'un arrêt de mort prononcé par Dieu contre l'humanité coupable. Mais cet arrêt, fort heureusement, ne sera pas suivi d'exécution.
Dieu a voulu nous faire toucher aux portes du tombeau, aGn de réveiller les âmes engourdies. L'ennemi est partout et occupe déjà tous les postes. Le vieux monde a été brisé ; le monde de la Révolution fait un violent effort pour se mettre partout à sa place, et partout il a réussi à nous supplanter. Où est la nation oh les catholiques triomphent, et où seulement ils soient en majorité d'une manière incontestable et incontestée?
Cette situation n'est pas tolérable : ou les catholiques reprendront le dessus, ou ils seront eux-mêmes engloutis dans la ruine universelle, conséquence inévitable du triomphe de la Révolution sur toute la ligne.
Les élections de 1863, où les catholiques, presque partout défaits, ont essuyé Tinsigne affront de voir leurs députés remplacés par un nombre équivalent de démo* crates avancés, les avertissent encore que, se trouvant maintenant expulsés de la scène politique, en France, en attendant que la Révolution les en expulse, à Roma, leur rôle est désormais fini, s'ils n'avisent.
494 LE MONDE KOUYEAU
Qu'ils avisent donc, le moment est venu. Nous leur avons indiqué les moyens. S'ils ne veulent rester dans les décombres du Passé, il faut qu'au lieu d'avoir les yeux tournés en arrière, ils regardent en avant et en haut, vers l'Étoile du matin, l'étoile du Monde Nouveau (laViei^e).
L'heure où nous sommes (la fin de la nuit du sixième millénaire), est l'heure de l'Étoile du matin (le matin du millénaire Sabbatique).
Malheur aux catholiques s'ils détournent leurs yeux de l'Étoile du matin pour regarder en arrière, vers le vieux monde, l'ancien régime, le monde de l'histoire ancienne^ ou vers l'étoile de la veille !
S'ils détournent leurs yeux de l'Étoile du matin ^ du Monde Nouveau qui se lève, ils sont perdus, la Révolution va les engloutir. Tous les signes sont là, tous les signes de leur ensevelissement dans la honte de la plus étrange défaite.
Mais, s'ils tournent leurs regards, non vers les mondes écroulés ou qui s'écroulent, mais vers le monde de toute lumière et de toute vérité qui se lève, ils sont sauvée.
Us voient s'en aller le vieux monde, et ils s'imaginent que tout s'en va, parce que le vieux monde s'en va! Malheureux! ils auraient donc laissé leur cœur dans ce monde maudit, puisqu'ils croient tout perdu, en le voyant s'écrouler sans avoir la puissance de le faire revivre, et avec l'horrible perspective que la Révolution ne saurait en mettre un autre à sa place I
Mais il n'y aurait donc d'autre perspective pour nous
* ou LE MONDE DE JÉSUS-CHRIST. 495
que la mort ! Cela est consolant et bien propre à fortifier la cause de notre saint-père le Pape !
Il n'y aurait donc de possible que le vieux monde, un pur néant, ou le monde de la Révolution, une pure impossibilité? Et Jésus-Christ, le tout-puissant, serait incapable de faire sortir du milieu de ces ruines du vieux monde, et de cette Babel du monde de la Révolution, le monde d'unité, de jeunesse et de vie, son monde à lui?
Vous adorez le passé, les idoles du passé, les grands hommes du passé, vous n'avez donc pas le moindre pressentiment d'un monde meilleur, plus parfait, en tout genre, du monde pressenti par les Saints et annoncé par tous les Propliètes sans exception? Vous regrettez donc les oignons de TÉgypte? Alors vous êtes des malheureux, puisque, ayant en face de vous la terre promise, où couleront en abondance et le lait et le miel, vous repoussez Dieu qui vous texid les bras 1
Grâce au secours de Dieu et aux conquêtes de la Science, vous pouvez dépasser les anciens en tout, nous l'avons prouvé; donc il vous reste encore quelque chose à faire, donc votre veine n'est pas épuisée et votre rôle n'est pas fini. La fin du monde n'arrivera que lorsque tous, sans exception, nous aurons conscience qu'il ne reste plus rien à faire, plus rien à développer, ici-bas, des principes inépuisables de l'Évangile.
Or il y a en face de nous, dans l'avenir, et non derrière nous, dans le passé, toute une série inexplorée de perspectives resplendissantes de lumière et de vie.
496 LE HONDB NODYBAD
Allons là, sous la conduite lumineuse de la Yiei^e, de l'Étoile du matin, qui nous ouvrira les portes du Monde Nouveau, car déjà voilà le crépuscule.
Évidemment, si on ne va vers le Monde Nouveau, il faudra bien forcément rester dans le monde où nous isommes, ou revenir aux vieux mondes.
Or, le monde où nous sommes, c'est le monde delà dissolution, de la fin. La Civiltà et le Monde Font prouvé, clairement prouvé, et nous aussi. Si donc nous restons dans le monde où nous sommes, nous sommes perdus, perdus sans ressource, et réduits tout au plus à transiger avec celui-ci, avec celui-là, pour jouir de quelques jours de grâce ou de répit, et prolonger notre misérable existence, par tolérance, pendant quelques années encore. Cela est évident I Transigeons avec M. Thiers, avec la Révolution modérée, avec le parti libéral, avec..... Eh bien, oui, par mode d accommodement, on consentira à nous laisser vivre et à vivre encore avec nous, de compagnie, de concert, par tolérance, autant que pourra durer cet humiliant protectorat!
Mais, s'il est impossible de vivre dans le monde où nous sommes, il faudra donc revenir vers le passé, vers le vieux monde, vers Tancien régime et le reconstituer? Hélas ! cela est impraticable ! Usez toutos les circulaires, tous les discours des candidats catholiques à la députation de 1863. Toutes ces circulaires, tous ces discours, même ceux de M. Keller, rendent hommage à la liberté, rendent hommage à un régime qui n'est pas l'an-
ou LE MONDB DE JÉSDS-CflRlST. 497
cien régime, que tout le monde s'accorde à répudier, même M. Keller (1 ) , sans parler des élections de Paris ! ! !
Donc l'ancien régime (le monde des revenants , le monde d'outre-tpmbe), est une utopie, une vraie chimère, et, comme le monde actuel, le monde dé la Révolution, le monde prétendu pratique^ c'est la fin du monde, suivant la Civiltà^ il faut bien en conclure que nous sommes à la fin du monde, ou tout au moins au commencement de la fin, au commencement de la dissolution.
Ainsi, nous sommes à la fin du monde, ou au matin du Monde Nouveau.
Nous sommes au matin du Monde Nouveau. Que l'Étoile du matin soit donc notre guide, et le guide des Mages (des rois) du Monde Nouveau, du monde de Jésus-Christ !
(1) Voir^ p. 24, un extrait de son discours du 11 février 1863.
C'est une chose singulièrement significative que tous^ les candidats aux élections de 1863 se sdent accordés à répudier Tancien régime et à rendre hommage à la liberté. Mais en est-il beaucoup qui aient compris la signification de cet étrange concert? La liberté de la révolution, c*est.le despotisme; la liberté de lésus-Christ, c'est la liberté ilUmitée. La liberté est en raison directe de l'empire du christianisme sur les âmes. Hllmitée là où le christianisme régnerait djins tous les cœurs, eUe est forcément plus ou moins limitée là où Je christianisme est plus ou moins délaissé. Le Christ est la liberté illimitée ; l'antechrist la liberté ramenée à zéro ou le despotisme absolu. Il n'y a que les hommes du Monde Nouveau qui soient de vrais libéraux, les autres ne sont que de faux libéraux (MM. Thiers, E. de Girardin, etc.).