L'AUTORITÉ
Dieu seul est souverain. Les peuples et les rois ne sont pas souverains. Dieu seul a droit de commander aux hommes. De quel droit le peuple, de quel droit le roi pourraient-ils m*imposer leur volonté, s'ils ne la tenaient de Dieu comme interprètes de la souveraine justice?
La fin du gouvernement sur la terre c'est le bien, ou ce qui convient, quod decet. « Or le bien qui est la « fin de toutes les créatures est nécessairement en de- « hors de lunivers (1). » Que ce mot de saint Thomas est profond ! Le bien est en Dieu, le bien est Dieu. C'est là que les peuples dans les républiques et les rois dans les monarchies doivent aller le chercher. Là est la source de leurs inspirations, là est la loi, dans les profondeurs de l'Être, du Verbe et de TEsprit. Là est par conséquent la souveraineté. Dieu ou le bien ayant seul le droit de commander aux hommes.
(I) !• q. ciiJ, 2.
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-L'autorité sur la terre est Texercice de la souveraineté qui est au ciel. L'homme ou les hommes investis de l'autorité remplissent une fonction de Dieu. Simples fonctionnaires du Seigneur, ils consultent sa volonté et ils la font exécuter. L'autorité est la cause seconde à l'aide de laquelle la cause première se manifeste aux hommes. « Toutes choses sont gouvernées par Dieu « considéré comme source du gouvernement, mais « dans l'exécution de ses ordres les créatures sont « gouvernées les unes par les autres (1). » L'autorité est le canal de la souveraineté. Elle n'est pas la souveraineté.
L'homme est libre. Les hommes en naissant sont égaux. L'homme serait détruit dans son essence, si d'autres hommes avaient des droits sur lui. Ces droits, ils ne peuvent les tenir que de Dieu.
L'autorité ayant une origine sacrée, l'obéissance est un devoir, mieux que cela un amour. L'obéissance est une monstruosité si elle n'est pas un amour. C'est une chose monstrueuse qu'un homme libre obéisse à un autre homme, si cet homme ne lui commande au nom de Dieu. Mais' alors ce n'est pas asse^ d'obéir, il faut aimer la chose commandée et celui qui commande.
« Rentrez dans la paix et ne choisissez pas, une seule a chose est nécessaire, c'est l'obéissance.
« — Je vous obéirai, mon père, dit Rose.
« — Écoutez donc, ma fille, dit Plancoët, vous êtes
(1) Saint Thomas, 1* q, cm, 6.
ou LE HONDB DE JÉSUS-CHRIST. 83
« peut-être tourmentée de Fesprit I Ce fi est point à moi « qu'il faut obéir, car je suis mortel et pécheur. Et le «vieillard levant son chapeau ajouta : Que Nolre-Seî- « gneur Jésus-Christ vous garde (1). »
L'obéissance qui s'impose brutalement sans autre motif sinon qu'il faut obéir pour obéir, fait de l'homme une brute. Une pareifle tyrannie est un crime. Présentée au contraire à la conscience humaine comme un devoir religieux, un objet d'amour, une source de perfectionnement dans le sacrifice, elle fait de l'homme un Dieu, en l'unissant à Dieu d'où l'ordre émane.
Mais si l'individu doit s'immoler à l'autorité pour vivre de la vie divine, l'autorité doit s'immoler à l'individu en s'imposant à lui le moins possible. Tout repose sur le sacrifice dans le christianisme. Le caractère fondamental de l'autorité dans l'état chrétien c'est le sa* orifice. L'autorité ne doit se faire sentir que dans la mesure de ce qui est strictement et rigoureusement nécessaire. L'autorité chrétienne doit s'effacer constamment devant les initiatives individuelles et sociales, devant l'individu et les associations libres. Elle doit tous les jours immoler sa propre initiative au profit de celle des autres. Elle ne doit pas contrarier, entraver, mais protéger et favoriser toutes les autonomies libres qui
(i) M. Jean Lander, dans Rose de Bretagne^ un des rares romans religieux bien écrits et pouvant se lire avec charme.
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8e produisent dans l'État avec un but utile. L'autorité chrétienne est l'antipode du césarisme, ou de l'autocratie. « Le droit de l'individu, dit M. Coquille, n'est pas « de gouverner ses semblables, mais de se gouverner « soi-même (1). »
Le caractère de l'autorité chrétienne est de servir les hommes et non dé les asservir. Elle ne doit faire sentir le commandement qu'à la révolte, et les rigueurs de la justice qu'aux coupables. Elle protège avec la sollicitude d'une mère tous les intérêts, toutes les affections, toutes les pensées inoffensives. Elle encourage les libertés à se produire. Elle les multiplie sans fin pour restreindre son domaine au strict nécessaire. « Les « justes commandent non par l'amour du pouvoir, mais «par le désir d'être utiles (2). » Quelle belle chose que l'autorité du Seigneur ! « Les princes des nations «les dominent. (C'est le césarisme). 11 n'en sera pas « ainsi parmi vous. Le plus grand et le premier d'entre « vous sera votre serviteur, comme le fils de l'homme « qui n'a pas voulu être servi, mais servir et donner sa « vie pour la rédemption de la multitude (3). »
L'homme investi de l'autorité est le Christ de la société, il n'en est pas le satan, dont la pensée est d'asservir, non de servir : non serviam.
, (1) il'onde du \\ janvier 1863.
(2) Ssiini Augustin, Cité de Dieu, xiXy 14. , (3) Saint Matthieu, ch. xx, 25 à 28.
ou LE MOKDE DE JÉSUS-CHRIST. 85
La souveraineté du peuple et Tautocratie césarienne sont les deux formes du satanisme antique- Concentrées sur la tête d'un seul homme, ces deux formes constitueraient le règne même de Satan, sous Taspect le plus redoutable. Les égorgements de Tibère et de Néron s'opéraient au nom de la souveraineté du peuple, c'est-à-dire au nom de celui qui a été homicide dès le commencement.
Dans le monde païen , Tautorité a eu ce caractère épouvantable. Les peuples dans les républiques, les rois dans les monarchies, y ont été souverains. Les Césars y ont été doublement souverains, souverains comme ayant la puissance tribunitienne, comnie représentant le peuple, souverains comme empereurs. Aussi c'étaient des dieux. Il fallait leur dresser des autels et les adorer comme Nabuchodonosor, figure apocalyptique de la Bête.
Le monde christiano-païen a produit, dans la foule des rois et des empereurs, une douzaine de rois et d'empereurs qui ont 'exercé l'autorité suivant l'esprit de l'Évangile. Saint Louis est leur type à tous, et Louis XVI, le roi de bonté, est la figure des rois et des empereurs du monde nouveau. Mais généralement les autres princes, et surtout les républiques, ont fait un mélange affreux de l'autorité selon Jésus- Christ et de l'autorité selon la Bête. Ce sont eux qui ont
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mis en honneur ces affreuses maximes des légistes : Si veut le roi, si veut la loi; ce que roi veut, Dieu veut; la terre est inféodée aux races royales. Ou bien : le peuple est souverain, s'il veut se faire du mal à lui-même il est bien le maître (Rousseau).
Pour mettre un frein à un pareil débordement d autorité, le Christ a dû s'armer du glaive à deux tranchants^ et gouverner avec son sceptre de fer durant le monde antique, le monde christiano -païen et le monde de la Révolution.
La tyrannie est le fruit du péché. Elle est le fruit du péché dans le tyran. Elle est en lui le plus odieux des crimes, le crime de Torgueil s'imposant à la multitude; et pour la multitude la tyrannie est le châtiment du péché. Toujours le sceptre de fer ^ le glaive à deux tranchants. Dieu châtie les peuples par les tyrspis et les tyrans par les peuples. L abîme appelle labîme : Abyssus abyssiim vocat. On s'engouffre dans la révolution pour échapper à la tyrannie, et dans la tyrannie pour échapper à la révolution. .Triste destinée de Thomme sur la terre!
Le Christ a planté sa croix entre ces deux abîmes. La croix est le remède à la croix. La croix est le signal des écueils. Il faut se clouer à la croix si l'on ne veut tomber dans l'un ou Tautre abîme. Les rois doivent s'immoler aux peuples, les peuples doivent s'immoler aux rois. Toujours le sacrifice. La croix est le palladium du monde de Jésus-Christ, du monde nouveau, du monde du nouvel homme, parce que seule elle peut détruire
le vieil homme, le vieux serpent, le tyran et le révolté qui ne valent pas mieux l'un que l'autre . La récompense de la croix généreusement acceptée c'est le salut, c'est la plus grande paix et le plus grand bonheur possible sur Ja terre.
Si donc le monde antique et le monde christianopaïen n'ont pu trouver la solution de l'énigme en apparence insoluble de l'autorité, le christianisme possède la solution de cette énigme, comme il possède toutes les autres solutions. Son triomphe, après la période épique de la lutte, est donc dans l'ordre des choses. Le monde nouveau viendra parce qu'il doit venir, parce qu'il est nécessaire, ou plutôt il est à moitié venu.
L'autorité, en théorie du moins, n'est pas ce qu'elle était, un instrument de servitude. La véritable notion de l'autorité est désormais conquise en théorie, et c'est énorme. L'utopie du monde nouveau est donc encore ici à peu près réalisée. Elle est entièrement réalisée dans les idées, et en partie réalisée dans les faits. Le tyran des temps antiques serait aujourd'hui une monstruosité impossible.