CHAPITRE IX
Rendre à agriculture , à l’industrie et au commerce, tous les capitaux énormes que l’agiotage occupe au jeu de la bourse.
L’agiotage a de si forts attraits, qu’aussitôt qu’on peut disposer de quelque capital , on s’ouvre un crédit dans le marché de la bourse , on abandonne ses propriétés et ses délices champêtres , on court à la capitale , on rêve déjà un avenir d’opulence et de plaisir. La triste expérience de 999 sur mille qui se sont réduits à coucher sur la paille, ne suffit pas pour en détourner celui qui se livre à ce jeu fatal. L’espérance d’être du petit nombre de ces hommes favorisés par la fortune , est beaucoup plus forte en lui que les dangers et périls auxquels il s’expose. C’est pourquoi on voit les meilleurs esprits faire leur profession de foi , de tirer parti de toute heureuse ou funeste combinaison pour vivre à la charge de l’agiotage. Pour se convaincre cependant des immenses désastres causés à la société par l’agiotage, on n’a qu’à se demander d’où l’on a puisé les milliards qui forment aujourd’hui la fortune colossale de ces loups-cerviers , de ces grands banquiers agioteurs. L’agiotage ne crée et n’a jamais créé de
valeur, pas même celle d’un sou. (iommenl se fait-il qu’il se trouve tant de trésors dans les coffres des agioteurs ?
Des économies cumulées pendant des siècles par des familles laborieuses , le fruit de tant d’années de pénibles travaux , des épargnes faites sur ce qui est destiné à l’éducation des enfans , aux aisances , quelquefois aux besoins même de la vie, voilà la source des capitaux qui forment aujourd’hui toutes ces richesses.
Malheur à vous, hommes de ce siècle, si vous ne vous hâtez à détruire ce monstre qui dévore toutes les fortunes , qui détruit tout sentiment noble et généreux.
Législateurs sages, qui avez apporté tant de soin à supprimer la loterie, à interdire les jeux de hasard, à empêcher que les hommes vivent des dépouilles de leurs semblables, comment supporterez-vous encore le jeu de hasard le plus infâme, don funeste de l’enfer d’où il a tiré son origine , et qui menace tous les jours la société de sa dissolution ?
Qu’est-ce que c’est que ces crises funestes que l’on voit paraître , tantôt dans un pays , tantôt dans un autre ? Ce ne sont que les perturbations de l’agiotage qui exerce sa funeste influence sur le sort des commerçans, «les manufacturiers , des agriculteurs.
C’est l’agiotage qui, abusant du crédit, se livre par l’avidité du gain à des escomptes imprudents faits au commerce et à l’industrie , tandis qu’il diminue par ses usures, et qu’il resserre les moyens de la consommation.
Il n’y a qu’à lire les idées de ces agioteurs, même sur le projet de la conversion des rentes, pour juger combien ils sont eux-mêmes d’accord à avouer <^ie le
jeu de la bourse a eiile\é à la terre, aux luanuracturcs, au commerce ses capitaux. Si l’on veut rendre, (lisent-ils, au commerce, à l’agriculture, aux manufactures ses capitaux , il faut accepter nos propositions sur la rente. Lorsque l’intérét de la rente sera réduit, alors chacun retirera ses fonds de la rente' publique pour les placer dans des spéculations agraires, industrielles ou commerciales. Nous mettrons, ajoutent-ils, nos capitaux, s’il le faut, à la disposition du goiivemement, pour l’aider à opérer cette conversion.
Voilà, dans ce langage,' l’aveu spontané que les agioteurs eux-mêmes font des maux qui affligent la société. Mais malheur à vous, hommes du pouvoir, si vous prêtez l’oreille à ces insinuations perfides.
Les partisans de la conversion savent bien que les possesseurs de rentes et les joueurs de la bourse ne se détourneront pas pour cela tic leur système; ils savent bien que ces derniers ne retireront jamais leurs capitaux des fonds publics, pour les hasarder dans le commerce ou les livrer à l’agriculture et à l’industrie. Ils ne veulent , par leurs offres , et par cette hypocrisie financière, que donner à l’agiotage un nouvel appât. Le jeu de la bourse languit lorsque le cours de la rente est au-dessus du pair. On veut, par le moyen de la conversion, porter la rente fort au-dessous du pair, afin d’en élever le cours, soit par leur iniluence secrète, soit en déterminant les gouvernemens à appliquer de fortes sommes à l’amortissement. Par là, voilà une nouvelle moisson ouverte à l’agiotage.
Ainsi la seule et unique ressource qui reste pour rendre à l’agriculture, à l’industrie et au conunerce.
Ifs capitaux qu’on leur a enlevés et que l’agiotage a cumulés clans la capitale, c’est la fondation immédiate d’une Banque nationale sur les bases que je viens de proposer.
Lorsqu’on aura aboli l’agiotage, il faudra bien diriger les capitaux vers l’agricidture, le commerce et l’industrie; si l’on veut cpie les premiers rapportent de l’intérêt, il n’y aura que la création seule de richesses qui pourra leur offrir des bénéfices.
Les maisons actuelles de banque n’auront rien de mieux à faire que de confier leurs capitaux à la grande Banque. Il faudra que les agioteurs tournent toute leur activité vers des projets dont le but doit être la création de nouvelles richesses. Les grjindes villes seront délivrées de cette foule d’agioteurs qui se rendront là où ils pourront utiliser leurs talens et leurs capitaux. L’on verra alors ces hommes cpii ne manquent pas de perspicacité, au lieu de dédaigner, comme ils le font, tout projet utile, n’ayant que l’agiotage pour leur Dieu, devenir la classe la plus utile à la société, et, loin d’être regardés comme l’objet de l’exécration publicpie, ils seront bénis comme les instrunlens les plus utiles à la richesse du pays.