‹ Le monde où nous sommesChapitre 8 sur 18 · SUZANNE DE SEPTEMES A GERMAINE · texte numérisé non relu

SUZANNE DE SEPTEMES A GERMAINE

DE BOISNEMETZ

Paris, 15 mai.

Plus que huit jours, ma belle chérie, et ta petite Suzanne sera vicomtesse de Ségonnaux !... C'est à n'y pas croire!... Comme les jours vont vite!...

Je suis partagée entre deux sentiments contraires : une peur horrible que ça commence et un désir fou que ce soit fmi.

Je rêve toutes les nuits que je fais mon entrée dans l'église. Des deux côtés une foule compacte qui me regarde... et l'orgue, l'orgue qui fait un gros bruit et passe comme un grand vent chaud le long de mon voile ! Je me réveille le cœur serré.

Celte nuit, le rêve est devenu cauchemar...

Figure-loi qu'au moment d'enlrer dans l'église, M. de Ségonnaux, qui venait derrière moi, au bras de maman, marche sur ma robe qui avait une queue très longue... Je me retourne, furieuse; le pauvre garçon est si effrayé de mon regard qu'il reste sur place, bouche béante, sans penser à lever tout simplement le pied... ce qui eût été très simple. Moi, je perds la tête; je ne veux pas rester ainsi bêlement en place.. . il me semble que je suis ridicule... je fais un pas, au risque de tout déchirer... miracle!... pas le moindre craquement... ma queue s'allonge ! s'allonge!... Je continue à marcher... elle s'allonge!... s'allonge encore... Arrivée aux premières marches de l'autel, je me retourne : maqueue tenait toute l'église... moi, à un bout, et à l'autre. M. de Ségonnaux qui

n'avait pas levé le pied... J'avais l'air d'èlre dévidée, ta comprends!... Tout le monde riait... C'était horrible !

Je rêve aossi de la mairie, mais moins. On a beau dire que c'est le vrai mariage, c'est toujours moins impressionnant. Ça manque de musique.

Tous les matins, pendant dix minutes, je m'exerce à dire « oui » convenablement. Je fais des progrès tous les jours.

Pense bien à moi le 20, n'est-ce pas, chérie? Le matin, à midi, et... le soir surtout!... Entre nous, des {rots mariages, c'est encore celui-là qui me fait le plus peur.

Je te promets un mot le matin même du 20. Je te l'écrirai en mettant ma robe de mariée. Bile sera très jolie, je crois; velours frappé avec pampillages sur le devant. Mais pourvu qu'elle soit prête à temps, mon Dieu !

A propos, ne te tourmente pas des différences de caractère entre ton fiancé et toi. C'est absolument pareil de mon côté... M. deSégonnaux est un rêveur comme... comme toi!... tandis que

moi je suis la petite souris tout en poudre que tu sais. Ne crains riern, on s'arangera, avec quelques concessions... de leur part.

Adieu, ma belle chérie; je prends un de mes derniers baisers de jeune fille et le l'envoie.

Ta Suzanne.

Hier, j'ai vu notre marieuse. Elle paraissait un peu préoccupée... Pourquoi?... Je n'ai pas compris!... Elle devrait être rayonnante, au contraire!... Coup double... dans la même semaine!

GERMAINE DE BOISNEMETZ A SUZANNE DE SEPTÈMES

Boisnemetz, 18 mai.

Ma chère, chère Suzanne,

Deux mots seulement. Tu dois être si affairée! Tu recevras demain, veille de ton mariage, un bouquet de roses que j'ai cueilli moi-même ce

malin dans le parc... Tu en auras certainement beaucoup de plus beaux; mais aucun ne t'aura été offert par quelqu'un qui t'aime davantage.

11 y a vingt- cinq roses (je les ai comptées). Sur chacune d'elles j'ai mis un gros baiser, et par-ci, par-là, je le crois bien, quelques petites larmes.

Courage ! ma chérie ! . . . Je penserai à toi, va. . . depuis le matin... jusqu'au soir.

Ne m'oublie pas non plus, toi, le 25! mais auras-tu le temps de penser à moi f Tu dois sans doute voyager? Moi aussi... Qui sait? Nous nous rencontrerons peut-être en chemin!

Je t'embrasse de toute mon âme.

Germaine.

Je t'enverrai aussi un mot, moi, le matin du 25. Donne des ordres pour qu'on fasse suivre.

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