Jules Leclercq, la Terre de glace
Les éruptions du Mauna-Loa, dans l'île d'Havaï, si elles ont eausé moins de victimes que celle du Skaptar-Jokull, lui sont comparables par les dimensions des coulées et la rapidité de
Gravé chez Erhard
Fig. 1 80 . — L'île d'Havaï. Carte des éruptions et des coulées délaves du Mauna-Loa.
leur descente, en grande partie due à leur fluidité. Cette fluidité est très grande, puisque l'un des observateurs de la dernière éruption (de novembre 1880 à août 1881), M. W. L. Green, a constaté qu* « après avoir parcouru 50 à 40 milles (48 à
v. Gi
64 kil.) clic esl encore dans un élal très liquide. Partout, ditil, où la lave a pu être aperçue à travers quelques ouvertures accidentelles de la croûte, on l'a vue couler en apparence aussi liquide que de l'eau et à une chaleur rouge blanc. Je crois que la plupart de ceux qui l'ont observée sont convaincus que c'est une pure fusion ignée ; on ne voit s'en élever aucune vapeur, aucun gaz, à moins qu'elle ne tombe dans de l'eau ou qu'elle ne traverse cle la végétation. » M. Green a fait reproduire par la photographie, et aussi par la peinture, toutes les phases de cette éruption de laves. Huit de ces photographies, prises de 20 en 20 minutes, montrent l'envahissement par le courant fluide d'un étang à parois verticales, qui fut entièrement comblé en moins de deux heures. A la place du creux de l'étang et de ses bords couverts de végétation , on ne vit plus qu'une masse compacte présentant cet aspect singulier, ces reflets miroitants, que les indigènes ont caractérisés par le nom de pahoehoe (peau de satin).
Les plus remarquables des coulées de laves du Mauna-Loa sont, au point de vue des dimensions, celles de l'éruption de 1852 qui s'étendirent sur une longueur de 45 kilomètres, avec une largeur de 1 à 2 kilomètres; celles de 1855-1856 et de 1859, qui couvrirent des espaces de 50 et 60 kilomètres de long sur 5 à 8 kilomètres de large. En 1868, les coulées furent moindres, mais leurs effets n'en furent pas moins terribles, comme on peut s'en convaincre en lisant la relation qu'en donne M. de Varigny, dans le voyage qu'il fit à Havaï après l'éruption, en sa qualité de ministre du roi Kaméaméa V. Citons-en quelques passages caractéristiques, et d'abord celui où il décrit le fleuve de lave de Kahaulala. « D'une hauteur qui domine le cours de ce fleuve, dit-il, je puis me rendre compte de sa direction. Sa source est à quelques kilomètres à notre droite, sur les flancs de la montagne, et s'échappe de trois vastes fissures. La lave descend en masse compacte jusqu'au pied de la montagne. Là elle s'est divisée, contournant les mamelons, comblant les vallées; tantôt elle se réunit de nouveau,
tantôt elle circule comme au hasard, laissant ça et là de vastes espaces un peu plus élevés complètement intacts. On dirait des îles de toute taille au milieu d'une mer noire et brûlante. La chaleur est intense. Une légère fumée blanche flotte au ras du sol. A la surface, la lave s'est durcie; sur les bords elle est assez forte pour nous porter, mais à mesure que nous avançons elle offre moins de résistance. Au milieu de son lit, nous
Fig. 187. — Cascade do laves (éruption du Mauna-Loa en 18C8), d'après une photographie
de M. Chase.
la sentons plier sous nos pas comme un fleuve de formation récente. En enfonçant mon bâton, il pénètre celte couche légère, et je l'en retire enflammé... La largeur de ce bras est d'environ 500 mètres. En examinant la configuration du sol, je puis me rendre à peu près compte de l'épaisseur de la lave ; elle n'est pas moindre de 50 pieds, et coule entre deux mamelons. Nous sommes dans une île entourée de lave1. »
Plus loin, racontant l'envahissement de plusieurs fermes et
1 Voyage aux îles Sandwich (Tour du monde, année 1875).
plantations jadis florissantes, converties par la lave en champs de pierres et de scories, il décrit ainsi l'arrivée du fléau qui ruina l'un des propriétaires de ces fermes, le capitaine Brown : « Le fleuve de lave était descendu dans la plaine, au milieu de la nuit, comme une inondation de feu, couvrant la plaine sur une largeur de plus d'un kilomètre. En un instant, la maison, les fermes, entourées de laves rouges, avaient pris feu comme une poignée d'herbes sèches, et s'étaient écroulées dans le fleuve qui entraînait tout. Son peu de profondeur lui avait permis de se refroidir rapidement, le cours principal étant plus à gauche. »
L'éruption de 1868 du Mauna-Loa fut signalée, à son début, par un phénomène extraordinaire, dont la vallée de Kapapala fut le témoin et la victime. « La terre se fendit avec un bruit épouvantable, et une masse de bouc, d'eau et de pierres fut lancée avec une violence telle, que du premier jet elle atteignit une distance de cinq kilomètres, engloutissant tout sur son passage. Près de l'endroit même où le sol se creva se trouvait une hutte indigène en bambous. Elle fut renversée par le choc de l'atmosphère, mais le jet passa par-dessus sans la recouvrir, ne frappa le sol qu'à 300 mètres de son point de départ, et roula sans s'arrêter avec une vitesse supérieure à celle d'un boulet lancé à toute volée. La longueur totale de ce jet de boue, depuis le point où il s'abattit jusqu'à celui où il s'arrêta, est de plus de 4 kilomètres ; sa largeur moyenne est de 1 kilomètre, et son épaisseur, d'environ 1 mètre sur les bords, atteint plus de 10 mètres au centre. Tout ce qui se trouvait sur son passage fut anéanti. Les animaux ne purent échapper, et sur les bords on voyait encore les bœufs et les chèvres saisis par le train de derrière et figés dans cette masse épaisse (fig. 188). On avait constaté la mort de 31 indigènes. » M. deVarigny examina des échantillons de celte boue qui avait la consistance du mastic durci. Pulvérisée sous le marteau, elle se réduisait en une poussière rougeâtre fine et impalpable, sans trace de scories ni de lave.
Le point où jaillit cette masse de boue suivie d'une émission abondante d'eau bouillante est situé, comme on le peut voir sur la carte d'Havaï, au-dessous et à peu près à égale distance du grand cratère du Mauna-Loa et du lac de lave du Kilauea. Ce
, Fig. 188. — Animaux engloutis dans la boue du Mauna-Loa.
dernier, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, mérite une description spéciale.
Le Mauna-Loa est le plus considérable des quatre volcans qui s'élèvent dans l'île Havaï, la plus grande des Sandwich. C'est aussi l'une des plus hautes cimes volcaniques du monde, puisque son cratère, dont l'entonnoir mesure 2 kilomètres et demi d'un bord à l'autre, domine l'Océan de 4200 mètres. C'est à plus de 5000 mètres plus bas, sur le flanc oriental de cette
masse grandiose, que s'ouvre, comme un déversoir des laves qui s'accumulent sous le Mauna-Loa, une vaste bouche en forme de poire, au fond de laquelle s'étend un véritable lac de laves, à demi solidifiées, à demi fondues à la surface, mais fluides et bouillonnantes dans les profondeurs. La circonférence extérieure de l'ellipse du Kilauea mesure environ 20 kilomètres, son plus grand diamètre étant de 4500 mètres et son plus petit de 2250. Des murailles de laves à pic dcscendenl, par gradins suecessifs, jusqu'aux bords du lac, à 500 mètres
Fig. 180. — Cralerc-Iac du Kilauea (Uavai)
plus bas que ceux du cratère même. Du reste, suivant les phases de l'activité du volcan, le niveau de la masse fluide est tantôt plus élevé, tantôt plus bas, et les traces de ces variations restent visibles sur les parois où la lave, en se solidifiant, laisse sur tout leur pourtour des sortes de corniches noirâtres. Telle est sans doute l'origine des terrasses ou des gradins dont il vient d'être question. L'aspect que présente cette immense cuve, soit pendant le jour, soit pendant la nuit, d'après les relations de tous les visiteurs du Kilauea, est quelque chose de véritablement fantastique. « Nous étions, dit l'un d'eux1,
1 . Relation publiée par le Times et traduite par le Journal officiel.