‹ Le monde physique (volume 3)Chapitre 137 sur 271 · Loc. cil · texte numérisé non relu

Loc. cil

charme des relations que nous avons empruntées à divers explorateurs suffira, nous l'espérons, pour notre excuse. D'ailleurs, quand il s'agit de phénomènes encore si peu connus et de régions à peine découvertes, chaque détail peut avoir son utilité scientifique. Ce qui nous semhle résulter clairement des descriptions qui précèdent, malgré la diversité des détails, d'ailleurs propre à bien accentuer la physionomie locale de chaque région, c'est que les sources thermales, bouillantes ou jaillissantes, ont le même caractère commun, celui de leur

Fig. 204. — Cratère de la Ruche.

situation au centre de terrains éminemment volcaniques, dans le voisinage de cratères encore en pleine activité ou de cratères éteints. La composition chimique des eaux de ces sources est telle qu'on peut s'attendre à la trouver, et correspond entièrement à celle des émanations qui marquent le déclin de l'activité volcanique. Les dépôts qu'elles laissent sur les parois des orifices sont plus spécialement siliceux en Islande ; à la Nouvelle-Zélande, comme dans les bassins de la Yellowstone et de la Firehole, les composés sulfureux alternent avec la silice et surtout avec les composés calcaires. Dans tous les cas, la haute

température des eaux s'explique par le contact qu'elles ont éprouvé avec les couches sous-jacentes et les roches chaudes de terrains jadis fracturés par les éruptions, où elles ont pénétré grâce aux nombreuses fissures de ces terrains mêmes. Enfin l'abondance des eaux n'a rien que de très naturel dans des vallées qu'entourent des montagnes couvertes de neiges et de glaces, comme on a vu que sont les Jokull d'Islande et les montagnes du Parc National des Étals-Unis.

Nous avons cité déjà divers exemples d'éruptions boueuses, notamment en Islande, dans les volcans javanais, dans ceux d'Havaï et dans les Cordillères. Les volcans mêmes qui habituellement rejettent des laves incandescentes peuvent accidentellement vomir de la boue, ou de la cendre, c'est-à-dire de la lave délayée dans l'abondante vapeur d'eau qui s'échappe de leurs cratères. Mais il existe aussi des bouches volcaniques dont la boue est l'élément éruplif essentiel. On leur donne alors le nom de salses ou de volcans de boue.

Lorsque, il y a quarante ans, Humboldt publia le premier volume de son Cosmos, il insista sur l'importance que l'on doit attacher à l'étude de ce mode particulier de manifestation des forces souterraines, et il en donne plus tard (dans le quatrième volume) une description détaillée. Il considérait a les salses ou petits volcans de boue comme formant la transition des jets de vapeur et des sources thermales aux redoutables éruptions des monts ignivomes ». Si l'on avait méconnu jusqu'alors la grandeur du phénomène, c'est, selon lui, parce que, des deux phases qu'il présente, l'une violente et de courte durée, l'autre calme, mais persistant pendant des siècles, c'est de la seconde seule que les savants se sont occupés. Or l'apparition des volcans de boue offre tous les symptômes d'une véritable éruption volcanique : tremblements de terre précurseurs, détonations

souterraines, soulèvements de contrées entières, jets de flamme souvent fort élevés, bouillonnement de la matière pâteuse contenue dans le cratère et d'où s'échappent de grosses bulles gazeuses, qui crèvent à la surface en donnant lieu tout autour de l'orifice à un épanchement de boue plus ou moins abondant. Une fois formés, les volcans de boue ont, comme les autres, de longues périodes de calme relatif, pendant lesquelles toute leur activité se borne au dégagement des gaz et au tranquille épanchement de la boue sur la pente des cônes ; mais de violentes éruptions, pareilles à celles qui avaient présidé à la formation des salses, leur rendent à des intervalles plus ou mois rapprochés leur activité paroxysmale, généralement de très courte durée. Voici des exemples de ces phénomènes.

« Lorsque la salse de Jokmali 1 se forma , le 27 novembre 1827, dans la presqu'île d'Abscheron, à l'orient de Bakou (mer Caspienne), les flammes s'élancèrent à une hauteur extraordinaire; ce phénomène dura trois heures. Pendant les vingt heures suivantes, elles s'élevèrent à peine à 1 mètre au-dessus du cratère d'où la boue s'épanchait. Près du village de Baklichli, à l'ouest de Bakou, la colonne de flamme fut si haute, qu'on l'apercevait à une distance de 4 ou 5 myriamètres.

\. Humbcldt, Cosmos, I. D'autres disent Tokmali.

D'énormes blocs de pierre, arrachés sans doute à de grandes profondeurs, furent lancés au loin. » Le Koukou-Oba (colline bleue), volcan de boue de la presqu'île de Taman, était déjà connu des anciens Grecs, qui plaçaient dans son voisinage l'une des entrées des Enfers; depuis des siècles, il ne s'était signalé par aucune éruption violente, quand en février 1794, à la suite de tremblements de terre et de détonations formidables qui s'entendirent à une distance de plus de 200 kilomètres, il sortit de son repos. Une gerbe de feu s'éleva à plusieurs centaines de pieds de hauteur, suivie bientôt d'une épaisse colonne de fumée qui dura jusqu'au lendemain. Des torrents de boue s'écoulèrent du sommet du cône, et des fragments de terre gelée furent lancés à plus d'un kilomètre de distance.

Si les salses offrent, dans leurs éruptions, quelques-uns des caractères des phénomènes volcaniques ordinaires, si leurs cônes se forment, comme les cônes des autres volcans, par l'accumulation de leurs déjections autour de leur orifice central, elles diffèrent des volcans décrits jusqu'ici par l'exiguïté de leurs dimensions. Les plus considérables forment de petites collines coniques, plus ou moins aplaties, dont la hauteur maximum n'atteint guère que 150 ou 200 mètres. La plupart de ceux de la presqu'île de Taman qui, avec les volcans de boue de la mer Caspienne, sont les plus nombreux que l'on connaisse, ont de 30 à 50 mètres de haut au plus. Le Macaluba, près de Girgenti en Sicile, que Dolomieu visitait au siècle dernier et dont il évaluait la hauteur à 150 pieds, soit 50 mètres, s'est considérablement affaissé; d'après M. Contejean qui l'a observé en septembre 1882, il est loin de s'élever de 50 mètres au-dessus du ravin qui le circonscrit. Sur son sommet aplati, dont la circonférence est assez considérable (8 kilomètres environ), une centaine de petits cônes éruplifs, les uns en activité, les autres inactifs, sont çà et là disséminés, et semblent jouer, sur le monticule principal, le même rôle que les cônes adventifs sur l'Etna. Voici ce qu'en dit M. Contejean : « Il y a des cônes à cratère analogues au Vésuve, des dômes

arrondis comparables à ceux de l'Auvergne, des cratères-lacs et même des cratères d'effondrement. Les premiers sont en plus grand nombre ; rarement ils atteignent la hauteur de 5 on 6 décimètres ; beaucoup ne s'élèvent que de quelques centimètres : mais comme ils sont formés par une argile tenace, leur pente est toujours plus raide que celle des volcans de feu. Leur forme est aussi plus régulière, et la cavité centrale, dont le diamètre varie de 2 à 4 centimètres, offre une section parfaitement circulaire. La boue fluide qui découle sur leurs flancs s'étale quelquefois assez loin ; elle recouvrait un espace de plus de 15 mètres de circuit autour d'un cratère-lac peu profond, dont l'orifice avait 6 centimètres de diamètre, et dont la hauteur ne dépassait pas 5 décimètres. Ouvert au niveau du sol et rempli d'une eau boueuse dans laquelle barbotaient les innombrables bulles de gaz carboné, le plus considérable des cratères d'effondrement mesurait 2 mètres dans la plus grande longueur de son bassin, également peu profond, et dont le tropplein s'écoulait au dehors par un canal minuscule. Tous les dômes sont éteints. Ils proviennent de l'entassement d'une boue plus compacte au-dessus de l'orifice d'émission, et sans doute aussi de l'action de la pluie sur d'anciens cratères, dont la cavité centrale a disparu; ils ont la forme d'une calotte sphérique régulière, un peu écrasée au contact du sol. Le plus grand de tous s'élevait de 9 décimètres sur une base de 5 mètres de rayon1. » Quand Dolomieu visitait le Macaluba, il y a un siècle, le sol sur lequel reposaient les petits cratères était formé par une argile grise, desséchée, gercée dans tous les sens, qui s'élevait en feuillets d'un décimètre environ d'épaisseur. « Le grand balancement qu'on éprouve, dit-il, en marchant sur cette espèce de plaine annonce que l'on est porté par une croûte mince appuyée sur un corps mou et demi-fluide; on reconnaît bientôt que cette argile desséchée recouvre réellement un vaste et immense gouffre de boue, dans lequel on

1. Une excursion au Macaluba rie Qitqenti (Revue scientifique, juin 1883).

court le plus grand risque d'être englouti. » C'est en effet pendant l'été et en automne jusqu'à la saison des pluies que le monticule présente l'aspect qu'on vient de décrire. En hiver, l'argile se détrempe et se ramollit; les petits monticules coniques se dissolvent et le tout ne forme plus qu'un amas immense de boue argileuse, de profondeur inconnue. Les dégagements qui avaient lieu auparavant par les sommets de chaque cratère, se font dans toute la masse, qui est dans un étal continuel de bouillonnement. Rien donc de moins extraordinaire que les modifications constatées au bout d'un siècle par M. Contejean; qui trouvait les contours de la salse moins réguliers, son sommet affaissé et élargi, la boue du monticule desséchée et consolidée, tandis qu'au contraire les matières rejetées étaient plus fluides. Une modification plus importante encore est celle-ci : tandis que Dolomieu, dans sa première visite en 1781, constatait que le gaz dégagé par la salse était ininflammable (acide carbonique), en 1785 au contraire il brûlait avec une légère explosion. M. Contejean trouva aussi que le gaz brûlait avec une longue flamme jaune; c'était de l'hydrogène protocarboné, de sorte qu'il y avait eu substitution de ce dernier gaz à l'acide carbonique.

Le Macaluba eut jadis de violentes éruptions, dont les deux dernières eurent lieu en 1777 et 1779. C'est par un orifice central d'assez grandes dimensions (de dix palmes, d'après un témoin oculaire : environ 2m,50) que sortit la boue qui recouvrit la vallée d'alentour d'une couche de lm,50 d'épaisseur.

Lyell, clans ses Principes de Géologie, mentionne d'après le capitaine Robertson les nombreux volcans de boue situés au nord-ouest du golfe de Kotch, près de l'embouchure de l'Indus. L'un d'eux n'a pas moins de 120 mètres de hauteur; la terre qui le forme est légèrement colorée, et son cratère, de 50 mètres de diamètre, est rempli d'une bouc liquide continuellement agitée par des bulles gazeuses et projetée çà et là en petits jets.

Nous avons vu, en décrivant les geysers des vallées de Yellowslone et de la Firehole, que nombre de sources émettent des

eaux boueuses. On y rencontre aussi de véritables volcans de boue, ainsi que le prouve le passage suivant de la relation du lieutenant Doane : « A quelques centaines de yards, sur la penle d'un ravin escarpé couvert d'arbres, nous découvrîmes un volcan de boue. L'orifice a 50 pieds de diamètre, va en se rétrécissant, et n'a plus que 15 pieds de largeur au point le plus profond, que l'on aperçoit à 40 pieds environ. D'énormes

masses de vapeurs s'échappaient par cette ouverture et s'élevaient à une hauteur de 500 pieds. Des profondeurs de la terre, on entendait venir au loin un grondement bruyant qui se reproduisait toutes les cinq secondes, espèce d'énorme pulsation qui ébranlait le sol à une distance de 200 yards. Chacun de ces

1. Nous reproduisons ici, d'après une photographie, la vue d'un monticule que les observateurs donnent comme formé par les dépôts d'une source chaude tarie. On a vu en effet les geysers former eux-mêmes les tertres au-dessus desquels s'ouvrent leurs orifices. Mais ici la forme conique régulière du monticule permet de supposer qu'il est dû plutôt à un volcan boueux ou du moins à une source dont l'eau renfermait une matière vaseuse abondante. Sa situation au milieu d'une contrée qui renferme à la fois de nombreuses sources chaudes, des geysers et des volcans de boue semble permettre l'une ou l'autre interprétation.

chocs souterrains était suivi d'un éclaboussement de boue. De temps en temps, on entendait une explosion semblable à In détonation de puissants canons ; la terre tremblait alors à un mille tout alentour. Ces explosions étaient accompagnées d'un redoublement marqué des masses de vapeurs qui jaillissaient du cratère. » Des mesures prises par les observateurs leur permirent de conclure que certains jets de boue avaient dû être lancés jusqu'à l'énorme hauteur verticale de 300 pieds. Il y a loin de cette activité éruptivc du volcan de boue de Yellowstone à celle des petits cônes en miniature de la Macaluba et même des salses de Crimée et des bords de la mer Caspienne. Ce n'est en effet, on l'a vu, qu'a de longs intervalles que cellesci subissent leurs éruptions paroxysmales. Il est probable que la température joue un grand rôle clans ces divers phénomènes. Dans un grand nombre des volcans de boue observés, la bouc sort de leurs orifices à une température qui ne dépasse pas celle de l'air extérieur. Tel est le cas des volcans boueux des presqu'îles de Taman et d'Apchéron, au moins dans leur période de calme. Les bulles gazeuses qu'on voit alors se dégager de la masse pâteuse, et qui produisent le bouillonnement de cette masse, n'ont elles-mêmes qu'une température peu élevée. Au contraire, dans les salses d'Islande, de la Nouvelle-Zélande, des Célèbes, de Luçon, c'est la vapeur d'eau qui détermine l'ébullition, et la boue sort de leurs orifices à une température supérieure à celle de l'air. Aussi range-t-on les volcans de boue en deux catégories : ceux qui possèdent en tout temps une haute température et où la vapeur d'eau prédomine sur les autres gaz, et ceux où cette vapeur est absente ou ne joue qu'un rôle secondaire, sauf dans les éruptions violentes. Dans cette dernière catégorie, les gaz et la boue sont souvent plus froids que l'atmosphère, surtout en été.

La boue, plus ou moins fluide, qui sort des salses, est ordinairement composée d'argile délayée dans une certaine quantité d'eau; sa couleur varie du gris au bleu noirâtre, quelquefois nuancée de rouge, de blanc, comme dans les volcans de

SALSBS DU CAUCASE. 571

boue de Célèbes. Mais elle renferme aussi d'autres substances en proportions variées, du sel marin notamment, mélangé parfois de sulfate de magnésie ou de soude1. On y trouve aussi, selon les régions, des huiles de naphte ou de pétrole, du bitume, de l'asphalte, qu'on voit surnager par couches minces à la surface de la vase ou de l'eau qui remplit les cratères. Rien de plus naturel que la présence de ces substances dans les déjections des salses, puisque le plus souvent des sources de bitume, de pétrole existent dans les contrées où les salses abondent et les roches mêmes qui les avoisinent en sont imprégnées. M. Anstedt, qui fut témoin, en janvier 1866, d'une éruption de la salse de Paterno en Sicile, raconte que cette éruption débuta par un jet d'eau bouillante de 2 mètres d'élévation, que suivirent plusieurs autres jets, sans qu'aucun bruit, aucune flamme, aucune vapeur visible les accompagnât. L'eau boueuse, en s'écoulant clans le Simeto, laissait derrière elle une couche de boue qui couvrait le sol à quelque dislance. A la surface de l'eau sale, qui s'échappait en une forte colonne chargée de gaz acide carbonique, flottait une quantité considérable de pétrole, dont la couleur était un vert foncé. Or à un mille de la salse M. Anstedt constatait l'existence de blocs de lave basaltique très dure, qui semblaient tombés d'un escarpement de roches de même nature placé au-dessus du point où ils gisaient. « Quand on frappe ces blocs avec un marteau, dit-il, ils émettent une forte odeur bitumineuse, et quand on enlève un fragment, on voit d'innombrables cavités pleines de naphte2. »

Les districts de Taman et de Kertch que séparent les eaux du détroit d'Yénikalé, ceux de Bakou et d'Apchéron sur les bords occidentaux de la mer Caspienne, sont les régions les plus abondantes en salses du monde entier. Ils sont aussi couverts de sources de pétrole, de bitume, de naphte. Ces substances coulent avec l'eau et la boue des cratères en éruption; elles

1. La présence de ces sels explique suffisamment la saveur salée des eaux et de la boue elle-même, ainsi que le nom de salses, donné aux volcans de boue.

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