Humboldt, Cosmos, t. IV
2. Voyage au littoral de la mer Caspienne (Tour du monde, 1860, 1).
RÉPARTITION DES VOLCANS
§ 4. RÉPARTITION DES VOLCANS A LA SURFACE DU GLOBE TERRESTRE : APERÇU GÉNÉRAL.
Si l'on jette les yeux sur un planisphère où soient indiquées les positions des volcans actifs, on est bientôt frappé de l'inégalité de la distribution des centres éruptifs sur toute l'étendue des terres continentales. De vastes régions en sont à peu près absolument dépourvues; en d'autres parties des continents, on aperçoit çà et là seulement quelques volcans, puis quelques régions où l'activité volcanique des anciens âges est actuellement éteinte. Enfin, en d'autres points, les cratères s'accumulent en si grand nombre, qu'ils forment évidemment des groupes naturels ou systèmes, dont il sera intéressant d'étudier les rapports. La planche XV va nous servir à cette étude. Les régions volcaniques y sont marquées par une teinte qui est rouge là où l'activité persiste, bleue là où elle est éteinte, ou bien ne se manifeste plus, à l'époque actuelle, que par les phénomènes des phases de déclin. Des points rouges marquent la position des principaux volcans actifs.
Examinons en premier lieu l'ancien continent. Toute la partie boréale, aussi bien en Europe qu'en Asie, est entièrement dépourvue de volcans. Dans la partie moyenne, ou remarque d'abord, notamment dans l'ouest et le centre du continent européen, un assez grand nombre de points teintés de bleu, indiquant d'anciennes régions volcaniques éteintes : la péninsule ibérique, la France, l'Italie septentrionale, l'Allemagne, puis, en se rapprochant du centre, la Grèce sont les contrées qui ont conservé les traces d'une activité aujourd'hui disparue. La Méditerranée, l'Asie Mineure et le Caucase et un ou deux points du centre de l'Asie sont les seules régions volcanique? actives de cette partie médiane de l'ancien continent. L'énorme masse du continent africain ne renferme, telle qu'on la connaît maintenant, que de rares volcans dans le voisinage de l'équateur, les uns à l'occident, là où les côtes de Guinée
orientées de l'ouest à l'est, tournent brusquement vers le sud, et à l'opposé, près des côtes orientales, au-dessous du golfe d'Aden. De l'autre côté du détroit, dans le coude qui détache la péninsule arabique du continent africain, deux régions contiguës, l'une éteinte, l'autre active font pendant à celle qui, audessous du golfe Persique, marque l'autre extrémité de la base de la presqu'île. Tout le reste de la partie continentale et méridionale de l'Asie, de la Perse à l'Indoustan et à la Cochinchine, est privée de volcans. 11 en est de même de l'Asie orientale jusqu'à la presqu'île du Kamtschatka, où l'activité volcanique atteint au contraire le plus haut degré. En Chine toutefois, comme nous l'avons vu dans le paragraphe qui précède, si les volcans proprement dits manquent, les sources de gaz inflammable, les terrains ardents recouvrent des provinces entières, et témoignent ainsi d'une ancienne activité aujourd'hui sur son déclin.
En poursuivant l'étude de la distribution des volcans sur les terres continentales, nous voyons que le continent australien, comparable à l'Afrique par la masse de ses terres et les contours non découpés de ses côtes, est aussi privé de l'activité volcanique, et c'est seulement vers le sud-est que se trouve une région éteinte \
Les deux masses triangulaires qui constituent le continent américain sont divisées en deux versants principaux de très inégale étendue. Or plus des quatre cinquièmes du versant oriental, tributaire de l'Atlantique, de beaucoup le plus vaste, sont sans volcans ; c'est sur la longue chaîne formant l'arête presque continue des deux Amériques, depuis l'extrémité nord des Montagnes Rocheuses jusqu'aux Andes de Patagonie, que se trouvent échelonnés les innombrables volcans américains : l'activité éruptive du continent se trouve ainsi circonscrite
1. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il y a lieu de faire des réserves formelles pour toutes les parties encore inconnues, géographiquement parlant, ou imparfaitement connues au point de vue géologique, des continents. Ainsi du centre de l'Asie, du centre de l'Afrique, de l'Australie, et aussi des deux Amériques. Il n'y a que quelques années que l'on connaît bien la région si curieuse de la Firehole et de la Yellowstone.
RÉPARTITION DES VOLCANS. 581
dans une bande étroite débordant à peine, à l'orient, le versant tributaire des eaux du Pacifique.
Dans cette revue rapide des régions volcaniques continentales, nous avons laissé de côté toute une série de volcans en pleine activité, dont nous allons parler maintenant. Les plus nombreux appartiennent aux îles qui longent les côtes orientales de l'Asie ou qui relient en quelque sorte le sud-est du continent asiatique à l'Australie. En partant de la pointe méridionale du Kamtschatka, on rencontre ainsi l'archipel des Kouriles, celui du Japon, les Liou-Kieou, Formose, les Philippines; puis, parallèlement à la presqu'île deMalacca, les îles Andaman, Nicobar, Sumatra et Java; viennent ensuite les Célèbes et les Moluques, la Nouvelle-Guinée et, plus loin vers l'orient, les Nouvelles-Hébrides. Toutes ces îles sont de constitution éminemment volcanique; leurs innombrables cratères sont à des degrés divers en activité, ou ont donné de celte activité de récents témoignages. Les volcans des îles Mariannes, ceux de a Nouvelle-Zélande, des îles de la Société, des Sandwich, plus éloignés des continents, sont aussi parmi ceux que nous devons énumérer comme se rattachant à un même vaste système embrassant plus d'une moitié de la surface du globe terrestre.
En effet, si l'on se reporte à la carte de la planche XV et si l'on reprend les volcans de l'Amérique méridionale, à partir des Andes de Palagonie, en remontant au nord, on suivra presque sans interruption les contours d'un immense cercle, entourant des feux d'innombrables cratères l'océan Pacifique tout entier. Les volcans des îles Aléoutiennes, continuant ceux de la presqu'île d'Alaska, vont se relier, par une courbe presque ininterrompue, aux volcans du Kamtschatka. Les cratères d'Havaï, avec leurs formidables éruptions, sont comme le centre de ce cercle qui, brisé à la Nouvelle-Zélande, reparait, dans les solitudes glacées des terres antarctiques, dans les cratères Erèbe et Terror.
Les autres volcans isolés ou groupés appartiennent encore à des îles. Ce sont ceux d'Islande, aux limites de la zone
polaire boréale, les volcans des Antilles, ceux des Açores, des Canaries et du Cap-Vert dans l'Atlantique, et enfin ceux de l'Océan Indien.
Ce premier aperçu général sur la répartition géographique des volcans à la surface du globe suggère plusieurs remarques importantes. La première, c'est que les volcans sont rares dans l'intérieur des continents, fréquents au contraire sur quelquesuns de leurs contours et plus nombreux encore dans les îles ou presqu'îles fortement découpées ; en un mot, un- petit nombre de volcans se trouvent éloignés de l'Océan ou des mers intérieures1. Une seconde remarque est celle qui a trait à leur disposition en lignes ou rangées, rectil ignés ou courbées en arcs de cercle ; chacune de ces lignes, suivant ordinairement la crête d'une chaîne de montagnes ou une direction voisine parallèle à cette crête, peut être considérée comme un système secondaire de volcans. Cela est vrai surtout de la ceinture qui entoure presque complètement l'océan Pacifique, formant, comme nous l'avons dit plus haut, un vaste système général embrassant plus de 200 degrés en longitude et plus de 100 degrés en latitude. Avant d'énumérer avec quelques détails ces systèmes ou groupes secondaires, ajoutons une observation qui nous paraît fort importante. Si l'on en excepte quelques groupes de volcans disséminés à la surface de l'Océan, loin des continents ou des terres de quelque étendue, les régions volcaniques actives sont presque toutes situées sur les bords des dépressions qui ont formé, soit les mers intérieures, soit les mers séparant les continents des archipels ou des grandes presqu'îles. Nous citerons comme exemples de cette situation
i. Sur 525 volcans actif?, dont nous avons donné la distribution relative à chaque partie du monde, on en compte 84 seulement qui se trouvent sur les continents; 529 sont dans des îles ou des presqu'îles telles quelcKamtschatka et l'Alaska. D'ailleurs, parmi les premiers, la plupart se trouvent dans le voisinage de la mer. « Depuis 1750, disait Fuchs en 1875, par conséquent depuis 125 ans, on a noté 159 éruptions en divers endroits. Sur ces 159 volcans 78 sont situés dans des iles marines et seulement 41 sur des continents : mais presque tous ces volcans continentaux sont très rapprochés des bords de la mer. » Ainsi le voisinage des eaux de l'Océan parait être line condition favorable, sinon essentielle, à l'activité volcanique éruptive.
remarquable : en Asie, le groupe des volcans du Kamlschalka et du Japon, sur la rive orientale de la mer d'Okotsk et de celle du Japon ; tout le groupe des volcans de la Sonde et de l'archipel malaisien, au milieu de la vaste dépression qui sépare ou unit, comme on voudra, le continent asiatique à l'Australie; eu Amérique, les volcans de l'Alaska, au sud de la mer de Behring, et ceux de l'Amérique centrale et des Antilles, à l'est et à l'ouest de la dépression comprise entre les deux fragments du continent américain ; en Europe, c'est dans la Méditerranée et sur les bords de la mer Noire ou de la mer Caspienne que se groupent aussi les volcans en activité ; en Afrique môme et dans la péninsule arabique, on voit une région d'activité volcanique disposée sur les bords de la mer Rouge ou du golfe d'Aden, c'est-à-dire là encore où une fracture de l'écorce a déterminé une dépression envahie par les eaux de l'Océan.
Revenons maintenant avec quelques détails aux systèmes volcaniques que nous avons appelés secondaires et dont l'ensemble constitue le grand système du Pacifique.
§ 5. — RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES VOLCANS. — LE SYSTÈME DU PACIFIQUE.
En partant de la pointe extrême de l'Amérique du Sud et remontant les Cordillères dans la direction du nord, on rencontre d'abord un premier système de volcans échelonnés sur les Andes de Patagonie et du Chili, parallèlement à la côte du Pacifique. On n'y compte pas moins de 55 volcans, dont 18 en activité; parmi ceux-ci, il faut citer : le Fitz-Roy, volcan nouvellement découvert, et dont le cratère noirci, toujours fumant, éclaire, la nuit, les sommets neigeux des montagnes voisines. Le Fitz-Roy est en Patagonie, dont la constitution volcanique avait été antérieurement constatée. UAntuco est un volcan du système du Chili, remarquable par son activité continue : son cône lance, de 10 en 10 minutes, des colonnes de fumée accom-
pagnées de cendres et de scories, et ses détonations sont assez intenses pour qu'on les entende à la distance de 50 kilomètres ; sa dernière forte éruption date de 1865. Il faut encore citer, parmi les volcans actifs de cette chaîne, le Chîllari, dont la base est entourée de solfatares, et qui eut en 1861, et plus lard en 1864, des éruptions qui donnèrent naissance à de nouveaux cônes. Le Chillan a des glaciers sur les flancs de son cratère, de sorte que les débris de ses projections alternent avec les couches de glace.
Une interruption d'environ 6 degrés en latitude sépare les volcans du Chili de ceux qui forment le système de la Bolivie et du Pérou. Dix-neuf cônes s'étagent sur une longueur de 8 degrés en làliludè ou d'environ 900 kilomètres. On sait que, dans celle région, la chaîne des Andes se dédouble en s'infléchissant vers le nord-ouest; elle forme, entre ses deux crêtes couvertes de neiges perpétuelles, un vaste plateau, dont les eaux se déversent dans le lac de Titicaca. C'est sur la branche occidentale que s'élèvent, à des altitudes de 5000 à 6000 mètres et au delà, le Chîllaillaco, le Toconaclo, YIsluga, qui eut une éruption en 1863, le Gualaiieri, YVvinas qui reprit son activité en 1867, après trois siècles de repos, et enfin le Misli, dont le vaste cratère vomit, en septembre 1869, une telle quantité de cendres que la ville d'Àrequipa fut comme ensevelie. Le Chuquibamba termine la série du côté du nord.
Après une nouvelle lacune de 14 degrés en latitude (1550 kilom.), une troisième série volcanique se développe sur la chaîne des Cordillères des Andes équatoriales, d'abord sur deux, puis sur trois lignes parallèles. 24 volcans, dont 15 en activité, constituent ce système éruptif, l'un des plus formidables du globe, si remarquable par l'altitude de ses cônes dont les cratères dominent tous la ligne des neiges persistanles. Dans la rangée occidentale, on remarque notamment le Chimborazo, le Picliincha, le Gotocachi, dont les violentes éruptions marquèrent la fin du seizième et le commencement du dixseptième siècle. Le cône de ce dernier volcan s'effondra en
1698, après une éruption d'abondantes masses d'eau et de boue. Le Pichincha eut encore une éruption en 1808. En remontant toujours du sud au nord, la série volcanique orientale renferme Y Imbiunbura , le Coijambo (sous l'éqnateur même), puis YAnlisana, le Cotopaxi, le Tunguragua et enfin le Sanghay, si extraordinaire par l'activité continue de son énergie éruptive : son cratère en effet rejette des scories tous les quarts de minute1. Nous avons déjà signalé l'admirable régularité de forme du Cotopaxi ; il est non moins remarquable
Fig. 210. — Le Pichincha.
par son activité et la violence de ses éruptions, qui ont parfois donné lieu à de redoutables inondations. Le cône du Cotopaxi
1. « Lors delà mesure astronomique du degré exécuté par Bouguer et La Condamine, de 1738 à 1740, dit Humboldt (Cosmos, IV), cette montagne a fait l'office d'un signal de feu perpétuel. » Sébastien Wisse, qui gravit le Sanghay en 1849, décrit les mugissements (bramidos) du volcan, tantôt comme un roulement de tonnerre, tantôt comme un bruit saccadé et sec, semblable à un feu de peloton. 11 a compté jusqu'à 2G7 explosions en une heure. « Ce qu'il y a de très surprenant, c'est que ces éruptions n'étaient accompagnées d'aucune secousse sensible, même sur le cône de cendres. Les matières rejetées par le volcan, au milieu d'une fumée abondante, de couleur tantôt grise, tantôt orangée, sont, pour la majeure partie, un mélange de cendres noires et de rapillis; mais il lance aussi verticalement des scories de forme sphérique, qui n'ont pas moins de 15 a 16 pouces de diamètre. Dans l'une des éruptions les plus fortes, AVisse n'a pu compter que 50 ou 60 pierres incandescentes rejetées simultanément. Le plus grand nombre de ces pierres retombent dans le gouffre ; quelquefois elles recouvrent le bord supérieur ou glissent le long du cône, et jettent dans la nuit un éclat qui, aperçu à une grande distance par La Condamine, lui fit l'effet d'une éjection de soufre et d'asphalte enflammés. Les pierres montent isolément et successivement, de façon que les unes retombent déjà quand les autres quittent à peine le cratère.... La cendre noire forme, sur la pente du Sanghay et dans un rayon de 3 milles, des couches épaisses de 300 à 400 pieds. La couleur de ces cendres et celle des rapillis donne à la partie supérieure du cône un aspect effroyable. » (Cosmos, IV.)
n'a pas moins de 6000 mètres d'altitude, et les neiges le recouvrent sur une grande partie de sa hauteur. En 1905, une éruption eut lieu ; la chaleur des vapeurs et des scories fondit la neige en une seule nuit, et des avalanches d'eau boueuse, descendant avec une rapidité prodigieuse, ravagèrent toute la vallée de Quito. Un phénomène semblable fut observé un demi-siècle avant par la Condamine, et en 1877 une pareille inondation s'étendit sur plus de 40 kilomètres, recouvrant et détruisant les cultures et renversant les habitations. Ces éruptions boueuses sont fréquentes dans les volcans des Andes équatoriales : c'est ainsi qu'en 1869 le Puracé, après une éruption de cendres et de pierres, vit fondre les neiges à la partie supérieure de son cône, et des torrents d'une boue noire sulfureuse se précipitèrent sur ses flancs en entraînant d'énormes blocs de roches et de glaces. Nous avons parlé plus haut des sources thermales qui prennent naissance dans le voisinage des volcans de cette région (le Puracé, le Sotara, le Tolima) et produisent des cours d'eau tels que le Rio Vinagre, dont les eaux sont chargées des acides sulfurique et chlorhydrique.
Les trois systèmes volcaniques secondaires que nous venons de passer sommairement en revue, nous conduisent jusqu'à l'isthme de Panama et aux volcans de l'Amérique centrale. On évalue le nombre de ces derniers volcans à plus de 80, dont 25 sont en état d'activité. Nous nous bornerons à citer, parmi les plus remarquables de ceux-ci, VIsalco et le Masaya, dont nous avons déjà signalé l'état d'activité continue ; puis le Coseguina, dont les cendres, pendant l'éruption de 1835, recouvrirent les contrées environnantes et s'étendirent sur un rayon de 1500 kilomètres ; le San-Miguel, dont le cône, constamment enveloppé de vapeurs blanchâtres, vomit fréquemment des coulées de laves, et enfin le Fuego, célèbre par ses nombreuses éruptions depuis trois siècles (la dernière en 1880). Tous les volcans de cette série se trouvent enfermés entre les deux étranglements de l'isthme de Panama au sud, et de celui que forment les golfes du Mexique et de Tehuan-
tepec. La Cordillère des Andes s'épanouit au sortir de là, en formant le vaste plateau mexicain : là s'élèvent de nouveaux cônes, dont les plus fameux et les plus hauts sont YOrixaba et le Popocatepetl, tous deux dépassant 5500 mètres au-dessus du niveau de la mer. L'un et l'autre sont à l'état d'activité solfatarienne. Parmi les 15 volcans du système mexicain, dont 9 sont en activité, il faut citer le Jorullo, qui s'est formé, comme nous l'avons vu, en 1759, au milieu d'une plaine cultivée.
En suivant toujours la côte occidentale du continent américain, celle qui borde le Pacifique, nous trouvons la Californie, dépourvue de volcans, mais qui, en plusieurs points, conserve les traces d'une activité volcanique aujourd'hui éteinte : des sources chaudes et des geysers sont très nombreux en effet dans la région qui s'étend au "nord de San Francisco. Plus haut, vers le nord, mais toujours dans le voisinage de la côte, les volcans Hood, Rayniev, Saint Helens et Baker élèvent leurs cônes fumants à des altitudes de 5700 à 4200 mètres. Puis un long groupe de volcans, éteints presque tous, forme, dans la Colombie anglaise, la chaîne des Cascades : les monts Edyecombe, Fair-weathcr et Elle sont les plus remarquables de ce groupe, qu'on peut considérer comme terminant, vers le nord, l'immense chaîne volcanique du bord oriental du bassin du Pacifique. Le système de la presqu'île d'Alaska et des îles Aloutiennes appartient bien encore à l'Amérique ; mais le changement brusque d'orientation qui caractérise cette nouvelle série de volcans, est l'indice de la séparation entre les deux grands systèmes, américain et asiatique, qui se développent symétriquement à l'est et à l'ouest du Grand Océan et sur ses bords. Ou si l'on veut, bien qu'on se place alors à un point de vue opposé, les volcans de l'Alaska et des Aléoutcs servent de transition entre les volcans d'Amérique et d'Asie.
Dans l'Alaska s'élèvent cinq cratères couverts de neige. Citons le Pcmloivski, qui a deux cratères, l'un à l'état d'activité continue, l'autre en repos depuis près d'un siècle ; puis YJljamna, dans le détroit de Cook, le plus actif du groupe. L'ar-
chipel des îles Aléoutiennes ne compte pas moins de 48 volcans, qui tous ont donné des signes récents de leur activité. L'un d'eux, le Mont-Augustin, qui s'élève à la pointe nordest de l'île de Chernaboura, a eu, le 8 octobre 1885, six semaines après l'éruption du Krakatoa, une violente éruption qui a débuté, dès huit heures de la matinée, par des détonations semblables au grondement du tonnerre. Une haute colonne de fumée fut bientôt suivie d'une abondante pluie de pierres ponces pulvérisées. Une couche épaisse de cendres volcaniques de 10 à 12 centimètres d'épaisseur recouvrit les environs de English-Harbour, de l'autre côté du détroit de Cook qui sépare l'île de Chernaboura du continent. « A la nuit tombante, on put voir sortir les flammes volcaniques du cratère du Mont- Augustin. Cette montagne est ordinairement couverte de neige; mais au moment du phénomène elle était complètement à nu. » Une demi-heure après l'explosion initiale , il se produisit un immense soulèvement des eaux de la mer : une vague énorme de 8 à 10 mètres de hauteur, suivie à quelques minutes d'intervalle de deux vagues un peu moins fortes, et, dans le reste du jour, de plusieurs autres qui s'abattirent à intervalles irréguliers sur les côtes des terres voisines. Un mois après cette éruption, le commandant de la goélette Kodiak reconnut que le cône du volcan s'était fendu en deux du sommet à la base, et que deux îlots nouveaux avaient surgi dans le détroit1. Il est impossible de n'être pas frappé de l'analogie que présentent ces phénomènes avec ceux de l'éruption du Krakatoa : de part et d'autre un déchirement de la montagne, l'effondrement de l'une des moitiés du cône, les ondes marines qui en furent la conséquence; des deux côtés aussi, des projections de pierres ponces et de cendres, et enfin le soulèvement de la mer et la formation d'îles nouvelles. Seulement l'éruption du détroit de la Sonde paraît avoir surpassé de beaucoup en violence celle dont le Mont-Augustin fut le
ï. Une éruption volcanique clans ï Alaska, lettre de M. L. de Jouffroy d'Abbans, publiée par le Bulletin de l'Association scientifique de Fiance, avril 1 884.
siège. Le volcan Tchikhaldïn , dans Ounimak, l'une des îles Aléoutes, qui depuis un temps immémorial jette du feu et de la fumée, a aussi subi, il y a cinquante-quatre ans, un changement curieux, qu'un savant russe, J. Véniaminov, décrit en ces termes : « En novembre et en décembre 1830, dit-il, la montagne se couvrit, au milieu de violents coups de tonnerre, d'un épais brouillard; et lorsque ce brouillard se dissipa, la montagne avait tout à fait changé d'aspect. Du côté du nord, trois fentes ou déchirures s'étaient formées qui semblaient remplies d'une glace resplendissante. »
De même que les volcans des Aléoutes, alignés sur le prolongement de l'Alaska, les volcans des Kouriles et ceux de la presqu'île du Kamtschatka forment une môme série, un même système. Les trois chaînes parallèles qui parcourent cette dernière presqu'île, sur une longueur d'environ 5 degrés en latitude ou de près de 600 kilomètres, ne contiennent pas moins de 58 volcans, dont 12 sont encore en pleine activité. Parmi ces derniers, il faut citer le Kliiitschewskaja Sopkci, que nous avons vu figurer dans notre liste des hauteurs des volcans comme possédant le cratère ayant la plus forte altitude relative (5014 mètres); puis le Tolbatscha, dont l'immense cratère toujours fumant illumine fréquemment les colonnes de vapeurs qui s'en échappent. Les Kouriles renferment une vingtaine de cratères, dont 10 en activité : l'un d'eux, le Raukoko, est en activité continue depuis un siècle.
Viennent ensuite les volcans de l'archipel du Japon et des Liou-Kieou. Fuchs énumère 55 volcans dans ce groupe, dont 25 au moins sonten activité. Le Fusi-Yama, dont la formation, selon une tradition japonaise, remonterait au troisième siècle avant notre ère, n'a pas eu d'éruption depuis 1707 ; mais avant cette date les éruptions avaient été très nombreuses. Le volcan Asama-Yama a eu en 1785 une éruption formidable, et depuis cette époque il est resté en activité continue; ses deux dernières éruptions sont celles de 1864 et de 1870, celle-ci très violente.
En continuant notre revue de la distribution des volcans sur le pourtour occidental du grand système du Pacifique, nous arrivons maintenant à la région du globe où l'activité souterraine se manifeste de la façon la plus énergique et la plus grandiose. Un immense triangle curviligne, dont la base s'étend depuis Formose à l'est, jusqu'aux Andaman à l'ouest, en passant par Luçon, Bornéo, Sumatra, embrasse par ses deux autres côtés tout l'archipel de la Malaisie pour se terminer à la Nouvelle-Guinée, point de départ d'un autre groupe, celui des volcans océaniens. On compte dans cet espace près de 200 cratères, dont le quart seulement est en pleine activité, ou en a donné des témoignages clans les derniers siècles. Dans ce nombre considérable devolcans, d'ailleurs encore imparfaitement énumérés, les Philippines comptent pour 55 cônes, dont 29 en activité ; les Moluques pour 19, dont 8 actifs ; les autres îles de la Sonde (sauf Java et Sumatra) pour 22 volcans. Java, à elle seule, possède, dit-on, plus de 100 cralères, dont 45 seulement sont bien connus, et Sumatra en a 19, dont 7 en activité. Nulle autre région de la Terre, sur une étendue relativement aussi faible, ne renferme une pareille quantité de bouches éruptives. Une telle accumulation de cratères donne h toutes les îles de ces archipels une physionomie étrange et les rend témoins des phénomènes les plus extraordinaires, souvent les plus fertiles en désastres et en ruines. On en a déjà cité plus haut des exemples en parlant de l'éruption du Temboro en 1815, et de l'effondrement récent du Krakatoa : les tremblements de terre, les raz de marée, les projections de ponces et de cendres, les inondations d'eaux boueuses portent fréquemment leurs ravages sur ces contrées d'ailleurs si favorisées de la nature sous d'autres rapports. Voici les noms de quelques-uns des volcans les plus remarquables du groupe.
Dans le nord des Philippines, l'île Camiguin renferme un volcan dont les feux continus servaient jadis de phare aux marins; dans l'île de Luçon, s'élève le Taal, dont le cratère ne contient pas moins de quatre cônes toujours fumants ; puis
YAlbay, qui a eu de nombreuses éruptions, jusqu'à 1871 ; ce volcan vomit des cendres, de la boue et des laves; YÀmbil, en face de la baie de Manille, toujours lumineux, sert de phare d'entrée aux navires. On ne connaît aucun volcan aclif à Bornéo ; à Timor, il en existe un à peu près au centre de l'île; il eut, en 1638, une éruption violente qui fit sauter le sommet du cône et le remplaça par un grand lac. Scrope fait observer que ce phénomène est fréquent dans cette région volcanique ; nous avons vu le Temboro, à Sumbawa, perdre par une explosion le tiers de sa hauteur totale. Mais c'est Java qui est l'île de l'archipel la plus abondante en volcans. Junghuhn, qui les a explorés pendant douze années, en a décrit et mesuré 45, échelonnés de l'est à l'ouest, sur la crête montagneuse qui forme l'axe de l'île; 28 étaient alors en activité. Citons le Gunung- Semeru, le plus élevé de tous; le Guîiùng-Tengger, sillonné à l'extérieur de profondes cannelures comme beaucoup d'autres cônes de Java, et renfermant, à l'intérieur d'un cratère de 10 kilomètres de diamètre et de 5 à 500 mètres de profondeur, quatre cônes éruplifs, dont trois sont en activité et lancent des scories enflammées ; le Gelungung, dont la forme extérieure est celle d'une longue crête fissurée dans toute sa longueur : ce volcan, dans son éruption de 1825, ravagea tout le pays d'alentour par des torrents de boue et d'eau chaude1. L'éruption
1. Personne, avant celle explosion, ne soupçonnait la nature volcanique de cette montagne; sa forme même devait contribuer à cette opinion. Voici comment M. Vélain décrit cette éruption, d'après Langrebe :
« Tout d'un coup, une épaisse colonne de fumée s'échappant de la gorge de la montagne enveloppa de ténèbres épaisses toute la contrée. Puis, bientôt après, un immense fleuve de boue, se précipitant de la montagne, vint combler les rivières et détruire sur son passage tout ce qui lui faisait obstacle sur une étendue de plusieurs lieues. Ce fut un spectacle effrayant; pendant que ce déluge boueux ravageait la contrée, des éclairs sillonnaient les nues, et le cratère, en pleine furie, lançait à de grandes hauteurs des pierres énormes mélangées de boue et de cendres.
« Pendant plusieurs jours, le Gulungung continuant ainsi à mugir, une véritable mer de boue s'étendit sur de superbes vallées, sur des champs cultivés, sur des villages prospères, ensevelissant plus de quatre mille victimes et d'innombrables troupeaux de bœufs et de chevaux: quatre millions de caféiers furent anéantis, et pendant de longs mois il fut impossible de se frayer un passage au travers de ces amas de vase noire et acide, portés à une haute température.
« Ces inondations boueuses, alimentées par des pluies abondantes, résultant de la^ conv. 75
la plus terrible des volcans javanais est celle du Papandayang , en 1772; elle détruisit son cône et laissa un lac à la place du cratère. Coïncidence curieuse, deux autres volcans de Java, le Tjerimaï et le Slamak, séparés du premier par des dislances de 300 et de 560 kilomètres, entrèrent en éruption en même temps, pendant que tous les cônes intermédiaires de la chaîne restaient en repos.
La Nouvelle-Guinée, dont l'intérieur est encore peu connu, renferme trois volcans, dont un en activité sur la côte boréale de l'île.
Nous avons vu que le cercle du Pacifique se ferme imparfaitement au sud. En effet, du continent australien qui ne renferme qu'un seul district volcanique, d'ailleurs éteint, jusqu'aux volcans de Patagonie, un vaste espace maritime, comprenant 155 degrés en longitude, ne renferme d'îles volcaniques que dans sa moitié occidentale, des îles Salomon et des Nouvelles- Hébrides aux Marquises et aux îles de la Société. C'est plus au sud, dans la Nouvelle-Zélande, que l'activité volcanique se manifeste par ses phénomènes les plus remarquables. Nous avons en déjà l'occasion de décrire les sources chaudes et les geysers qu'on y trouve en grand nombre. Nous nous bornerons à signaler les volcans de Tangariro et de Ruaimhou, dont le premier n'est pas seulement, d'après M. de Hochstetter, « une montagne conique isolée, comme le Ruapahou, mais forme plutôt un système volcanique très coirïplexe, qui se compose d'un groupe entier de puissants cônes encore en activité; le Ngauruhoe. cône d'éruption très beau et très régulier, avec un vaste cratère en forme d'entonnoir (fig. 211), en est la partie la plus importante. Ce cône de cendres et de scories dépasse les autres points les plus élevés d'environ 500 pieds. » Le Tangariro, toujours fumant, est seul en activité. Le Piuapahou, dont la cime est couverte de glaces et de neiges éternelles et mas-
densalion des vapeurs dégagées en si grande quantité dans les paroxysmes, sont fréquentes et particulièrement désastreuses dans cette région où tous les phénomènes volcaniques prennent une allure gigantesque. » (Les Volcans.)
quée par les nuages, est un volcan éteint. L'isthme d'Auckland, dans l'île du nord (Ika-Na-Maoui), est de toutes parts environné de cônes volcaniques d'une faible hauteur. M. de Ilochstetler en a compté 63 de 200 pieds en moyenne. Mais à l'intérieur de
Fig. 211. — Le Tangariro et le Ruapahou, dans File septentrionale de la Nouvelle-Zélande.
l'île, au nord des deux grands cônes du Tangariro et du Ruapahou, s'élève encore le Rangitotto, dont la hauleur atteint 500 mètres et qui est « comme la sentinelle avancée d'Auckland ». Le lac Taupo, avec ses sources de vapeurs, sépare ce volcan des deux premiers.
A peu près sur le même méridien que la Nouvelle-Zélande, mais à une distance de 28 à 52 degrés plus au sud, s'élève au milieu des glaces polaires un continent découvert en 1841 par James Ross. De hautes montagnes, dominant la mer à des
Fig. 212. — Le lac Taupo (Nouvelle-Zélande), d'après M. de Hochstelter.
altitudes variant de 2000 à 4000 mètres, apparurent aux hardis marins qui visitaient pour la première fois ces régions ; leur caractère volcanique se révélait par les coulées de laves et de basalte qui descendaient jusqu'à la côte. Parmi ces montagnes enveloppées de glace et de neige de la base au sommet, se trouvaient deux volcans, dont l'un, haut de 4000 mètres, était
à l'époque de la découverte en pleine activité; le second, un peu moins élevé (3600 mètres), paraissait éteint. Sir James Ross donna à ces deux montagnes les noms d'Erebus et de Terror, ceux des deux navires de l'expédition.
Pour terminer ce que nous avions à dire des groupes volcaniques qui composent le cercle du Pacifique, nous rappellerons que la situation isolée des rares volcans qui s'élèvent à
l'intérieur de ce cercle et à de grandes distances de la périphérie, ne permet de les rattacher que très indirectement au même système : ce sont ceux des îles Mariannes, où l'on compte plusieurs cratères éteints et quatre volcans actifs; ceux de l'archipel des Sandwich , dont nous avons parlé longuement en décrivant le Mauna-Loa, le Kilauea, etc. Enfin nous citerons encore les nombreux cônes des îles Galapagos , assez voisins des volcans des Andes équatoriales pour qu'on les considère comme faisant partie du même groupe.