MOUVEMENTS ET ACCIDENTS DU SOL DUS AUX TREMBLEMENTS DE TERRE
Au point de vue purement humain, les destructions des villes et villages, ou des autres œuvres de l'homme, les victimes qu'elles font, ont un intérêt qui prime tous les autres. Mais, scientifiquement parlant, les mouvements du sol lui-même, les accidents qui s'y produisent sont des phénomènes qui méritent le plus l'attention.
Un des effets les plus remarquables des vibrations que les secousses sismiques impriment au sol, ce sont les crevasses ou fissures, qui tantôt se referment, tantôt restent béantes. Citons-en quelques exemples. Pendant le violent tremblement de terre qui secoua l'île de la Jamaïque en 1692^ des centaines de crevasses s'ouvrirent à la fois, pour se refermer ensuite subitement. Un grand nombre de personnes furent englouties dans ces fissures ou écrasées entre leurs parois; quelques-unes des victimes furent rejetées à la surface en même temps que de l'eau que les crevasses vomirent en abondance. Dans le nord de l'île, la terre s'ouvrit sur un espace assez grand pour que des plantations entières y fussent ensevelies avec leurs habitants ; à la place, il se forma un lac de 400 hectares de superficie; ce lac se dessécha par la suite, ne laissant à découvert qu'une plage de gravier et de sable, sans aucune trace des arbres ou des maisons qu'il avait recouverts.
Pendant le tremblement de terre de la Calabre, en 1785, le nombre des fissures du sol fut, dit-on, prodigieux, notamment dans les environs de Polistena. L'une d'elles, que nous reproduisons ici (fig. 255) d'après Lyell, était très longue et très profonde, et, en quelques points, avait subi sur ses parois opposées une altération de niveau très sensible. Près de Jerocarno, les fissures, divergeant d'un point central, présentaient l'apparence d'un carreau de vitre brisé par un projectile (fig. 256). Il est intéressant de savoir comment se formaient, puis dispa-
raissaient ces fentes sous le passage de l'onde sismique. Voici ce qu'en dit Lyell, et la comparaison qu'il donne pour expliquer
Fig. 255. — Fissure près de Polislena (tremblement île terre de 1785).
le phénomène nous semble très exacte : « A mesure que le mouvement ondulatoire, dit-il, s'avançait à la surface du sol, des
Fig. 256. — Fissure étoilée aux environs de Jerocarno (tremblement de terre de 1783).
fentes et des crevasses s'ouvraient et se refermaient alternativement, de sorte que des maisons, du bétail et des hommes s'y
trouvaient engloutis en un instant sans qu'il fût possible d'en retrouver le moindre vestige à la surface, lorsque les côtés des fissures étaient ensuite venus à se rapprocher. On conçoit que le même effet aurait lieu, mais sur une petite échelle, si, par suite de quelque force mécanique, un pavé formé de grandes dalles était soulevé, puis abaissé subitement, de manière à reprendre sa première position. Si quelques petits cailloux se trouvaient sur la ligne de contact de deux dalles, ils tomberaient dans l'ouverture quand le pavé s'élèverait et seraient engloutis, de sorte qu'il n'en resterait aucune trace lorsque les dalles s'abaisseraient de nouveau. »
Parfois les fissures sont d'une longueur considérable. Dans le tremblement de terre qui secoua la Nouvelle-Zélande en janvier 1855, il s'en forma une de 45 centimètres de largeur qui se prolongeait sur une longueur de 96 kilomètres.
C'est surtout dans les tremblements de terre à secousses multiples que les accidents de terrain prennent de grandes proportions. Dans celui des Calabres, la secousse première du 5 février 1785 détermina la formation de crevasses et de cavités qui se refermèrent tout d'abord ; mais les violentes commotions de la fin de mars les rouvrirent, les élargirent et les rendirent plus profondes. On en vit qui mesuraient plusieurs kilomètres de longueur sur quelques dizaines de mètres de profondeur et quelquefois de largeur. Près de Plaisano, une fissure profonde de 75 mètres et large de 55 s'étendait sur 7 kilomètres et demi. Le plus souvent allongées en ligne droite, certaines d'entre elles, comme celle de San Angelo (fîg. 257), formaient une courbe prononcée.
Indépendamment de ces fentes du sol, dont la formation se comprend parfaitement dans des terrains peu flexibles, cassants ou de structure peu homogène, il se forme parfois, comme cela est arrivé dans la Calabre, des cavités circulaires qui, après la secousse, se trouvent, les unes remplies d'eau, les autres de sable et de gravier. En creusant ces dernières, on reconnut qu'elles se prolongeaient dans la terre en entonnoir. Ces cavités
MOUVEMENTS ET ACCIDENTS DU SOL. 657 dont le diamètre était, en moyenne, celui d'une roue de voilure, avaient leurs bords étoiles, comme si une rupture brusque
Fig. 258. — Cavités de forme circulaire (tremblement de terre de 1785).
ment explosif? C'est ce qu'on ne saurait dire. La soudaine compression de l'eau des sources à l'intérieur du sol et le l'ail-
lissement de cette eau au travers des couches supérieures ainsi percées par une pression considérable expliqueraient peut-être le mode de formation de ces singulières cavités. Ce qui rendrait cette hypothèse plausible, c'est le cas suivant, oité par Lyell dans ses Principes de géologie : « Dans le voisinage de Seminara, non loin de Polistena, un petit étang circulaire de même nature fut formé subitement, par suite de l'ouverture d'une grande crevasse du fond de laquelle l'eau jaillit. Ce lac fut appelé Lago ciel Tolfilo. 11 avait 536 mètres de long, 281 mètres de large et 16 mètres de profondeur. Les habitants, redoutant les miasmes que pouvait occasionner cette masse d'eau stagnante, essayèrent à grands frais de la dessécher à l'aide de canaux ; mais ils ne purent y parvenir, parce qu'elle était alimentée par des sources jaillissant du fond de la crevasse. »
Les exemples de masses d'eau jaillissant des crevasses formées par des tremblements de terre ne sont pas rares. Les secousses qui, en 1811, bouleversèrent la vallée du Mississipi, produisirent par centaines des jets qui projetaient le liquide à 20 ou 25 mètres de hauteur. Fuchs fait remarquer que ces éruptions aqueuses se firent dans des terrains meubles, comme sont les couches du diluvium près de New-Madrid, ce qui explique la forme évasée des cavités. En janvier 1857, en Syrie, de profondes fissures se produisirent dans des roches solides, et de nouvelles sources chaudes jaillirent du sol.
Les géologues insistent avec raison sur les changements que les secousses de tremblements de terre doivent amener à la longue dans le relief d'une contrée. Les accidents que nous venons de passer en revue, crevasses, failles ou cavités, sont loin d'être les plus importants. 11 faut y joindre les éboulements de terres ou de roches qu'une secousse prépare, que des secousses ultérieures répétées achèvent, les chutes de falaises, et surtout enfin les changements de niveau, affaissements ou soulèvements du sol.
Nous avons déjà vu des exemples de transports d'objets pen-
dant les tremblements de terre. En Calabre, en février 1785, ce sont des masses entières de terrain qui, se détachant des plaines voisines, allèrent se précipiter dans le ravin de Terra Nuova, interceptant le lit de la rivière et donnant naissance à des lacs. Ailleurs, deux portions de terrain sur lesquelles reposaient une partie des constructions de Polistena, furent séparées et transportées en bloc, avec les centaines de maisons qu'elles portaient, à 800 mètres de distance, au fond d'un ravin
Fig. 259. — Glissements de terrain dans la Calabre pendant le tremblement de terre
de 1783.
qu'elles coupèrent presque entièrement. Des dislocations semblables se produisirent en nombre d'autres points du territoire de la Calabre, à Soriano, à Seminara, à Mileto, à Cinquefrondi.
Les affaissements ou effondrements du sol dans les tremblements de terre sont surtout fréquents au voisinage des côtes, sans compter les chutes ou éboulements de falaises : le long de la côte de Messine, d'énormes masses détachées des falaises élevées qui la bordent, écrasèrent les jardins et villas qu'elles dominaient ; à Gian Greco, c'est sur une longueur de 1600 mètres que se fit l'éboulement. Mais un des plus extraor-
dinaires effondrements qu'ait enregistrés l'histoire des phénomènes sismiques, est celui du quai de Lisbonne, en 1755. Ce quai, nouvellement construit tout en marbre, était couvert d'une multitude de personnes qui s'y étaient réfugiées, pensant s'y trouver à l'abri de la chute des décombres ; il s'enfonça tout à coup et disparut sous les eaux, sans qu'on vît un seul cadavre des victimes revenir à la surface. Plus tard, on jeta la sonde à la place où le quai avait existé, et l'on y trouva une profondeur de 100 brasses. En 1692, pendant le tremblement de terre qui dévasta la Jamaïque, le port de Port-Royal, capitale de l'île, s'affaissa avec tous les magasins qui bordaient l'un de ses côtés ; après la catastrophe, on aperçut au-dessus des vagues les têtes des mâts de plusieurs vaisseaux échoués dans le port, ainsi que les cheminées des maisons. Autour de la ville, une superficie de terrain de 400 hectares s'enfonça en moins d'une minute après la première secousse, et resta couverte des eaux de la mer. Le tremblement de terre qui détruisit Lima en 1746 convertit en golfe une partie de la côte, près de Callao. Chittagong, ville du Bengale, fut fortement secouée en avril 1762 ; une partie de la côte, dont on évalue la surface à 155 kilomètres carrés, s'affaissa subitement et d'une manière permanente. Le tremblement de terre qui en 1751 fit tant de ravages à Saint-Domingue et détruisit Port-au-Prince, sa capitale, produisit un affaissement de la côte sur 20 lieues de longueur ; il en résulta, dit Lyell, un golfe qui a toujours existé depuis.
Les exemples d'exhaussements du sol occasionnés par les tremblements de terre, bien que rapportés en assez grand nombre dans les relations des savants qui ont étudié la question, ne sont pas considérés par tous comme aussi certains que les affaissements. Lyell cite plusieurs cas de soulèvements occasionnés par des tremblements de terre : en 1855, une portion de terrain de l'île du Nord, dans la Nouvelle-Zélande, d'une étendue de près de 12000 kilomètres carrés, aurait subi un exhaussement permanent de 0m,5 h 2m,7; les tremblements
de terre de 1751, de 1822, de 1835 auraient produit sur la eôte du Chili des soulèvements du sol manifestés par diverses sortes de preuves, par exemple, la diminution de profondeur des fonds de mouillage constatée par des marins ; le fait que certains cours d'eau navigables auparavant jusqu'à 300 mètres au-dessus de leur embouchure étaient devenus partout guéables après le tremblement de terre; enfin celui de rochers qui, ne découvrant jamais à marée basse, furent découverts ensuite, ne couvrant plus même à marée haute1. C'est sur une étendue de plus de 200000 kilomètres carrés qu'aurait eu lieu l'exhaussement dû au seul tremblement de terre de 1822; d'après certains observateurs, c'est à 5200 mètres environ du rivage qu'il aurait atteint son maximum, de lm,50 à 2m,10, tandis que sur la côle même il n'aurait été que de 0m,60 à lm,20.
Le tremblement de terre qui eut lieu en 1819 dans la région du delta de l'Indus, ébranla le sol sur une vaste étendue de 250000 kilomètres carrés : le Rann de Kotch, vaste région plate, située entre le golfe de ce nom et les bouches de l'Indus, que recouvre une croûte saline pendant la saison sèche et qu'envahissent les eaux de la mer pendant la saison des pluies, s'accrut considérablement alors par l'effondrement du sol dans le voisinage de Lakhpat; le fort de Sindri fut en partie submergé. En revanche, il se forma par voie de soulèvement, au nord de la région déprimée, une sorte de dune de 50 kilomètres de longueur, sur une largeur de plusieurs kilomètres (25 kilomètres en certains points) et sur une hauteur de 5 mètres à 6 mètres. Les indigènes lui donnèrent le nom d' Allah-bound (barrage de Dieu), par opposition aux digues élevées par la main des hommes dans le delta de l'Indus.
Pour certains géologues, les soulèvements de ce genre, au lieu d'avoir été provoqués par des secousses de tremblements de terre, c'est-à-dire de s'être produits subitement pendant le
1. Note de M. Dumoulin, Comptes rendus de l'Académie des sciences pour 1838, t. II.
phénomène, ne seraient que des exhaussements graduels, insensibles, tels que ceux qui ont été constatés en des régions où les tremblements de terre sont inconnus. Ceux que nous venons de citer ont tous les caractères de l'authenticité ; ils s'expliquent aisément d'ailleurs par les dépressions mêmes qui se sont faites en d'autres points et par un mouvement de bascule des couches du sol.
§ è. LES MOUVEMENTS D2 I.A MER PEiNDANT LES TREMBLEMENTS DE TERRE. TREMBLEMENTS DE MER.
Il nous reste, pour terminer cette description des effets mécaniques des ébranlements du sol, à parler des mouvements de la mer qui en sont la conséquence, lorsque la région ébranlée s'étend jusque sous le lit de l'Océan. Les ondulations, en se communiquant des couches solides de l'écorce terrestre aux masses liquides qui les surplombent, donnent lieu à la formation de vagues immenses et, sur les côles, à des raz de marée, d'une violence incomparablement plus grande que celle des vagues pendant les plus effroyables tempêtes. Si les destructions causées par les secousses directes du sol sont déjà souvent considérables, celles qu'occasionnent les retraites successives et les retours de la mer sur les côtes sont encore infiniment plus grandes. Rien de ce qu'atteint la masse liquide déchaînée n'échappe à la ruine, à l'anéantissement, à la mort. Laissons parler les faits et citons quelques-uns seulement des plus remarquables.
L'exemple le plus ancien de la submersion des côtes par la mer, à la suite d'un tremblement de terre, est celui des villes grecques d'Hélice et de Bura, pendant le quatrième siècle avant notre ère ; une vague immense détruisit ces deux villes. En 1558, les secousses qui précédèrent la formation du Monte Nuovo déterminèrent une retraite de la mer, et le rivage de la baie de Baïa fut mis à sec sur une largeur d'au moins 200 pas.
En 1690, pendant le tremblement de terre de Pisco, la mer commença par se retirer à 15 kilomètres de la côte, puis, trois heures après, revint sous la forme d'une vague énorme. Le même phénomène se produisit en 1699 sur la côte de Catane, où le retrait de la masse liquide qui suivit la secousse fut de 4 kilomètres. Mais nulle part ce mouvement des eaux de l'Océan ne fut aussi considérable et aussi terrible dans ses effets que lors des tremblements de terre de Lisbonne en 1755, de la Calabre en 1785, des côtes du Pérou en 1868, et enfin de Java en 1885. Entrons à ce sujet dans quelques détails.
Quelques minutes après la secousse qui fit périr 60000 personnes sous les ruines de l'opulente capitale du Portugal, les eaux de la mer, se retirant d'abord, revinrent bientôt, se précipitant sur le rivage et dépassant de plus de 15 mètres leur niveau moyen. Cette vague énorme se propagea à des distances considérables, balayant d'abord les côtes de Portugal et d'Espagne (à Cadix, elle atteignit 18 mètres de hauteur), celles d'Afrique, puis aborda l'île de Madère deux heures et demie après son apparition à Lisbonne. Là elle dépassa de 4m,50 le niveau des grandes marées, ravagea la ville de Funchal et plusieurs autres ports de l'île. L'onde fut ressentie en Irlande et jusque sur les rives opposées de l'Atlantique ; en effet, dans les petites Antilles, où les oscillations de la marée ne dépassent pas 75 centimètres, le flot s'éleva, noir comme de l'encre, à plus de 7 mètres de hauteur. C'est à son point de départ, à Lisbonne, qu'il causa les plus grands ravages. Les navires ancrés dans le port furent précipités les uns contre les autres ou contre le rivage, brisés et détruits.
La côte voisine de Messine fut inondée par le mouvement de la mer qu'occasionnèrent les secousses de février 1785. Nous empruntons à Lyell le récit de l'épisode suivant de la catastrophe qui causa tant d'autres ruines. Il eut pour théâtre le point de la côte voisin du fameux rocher de Scylla. « Le prince de Scylla avait persuadé à une grande partie de ses vassaux de se réfugier sur leurs bateaux de pêche, et lui-même s'était
rendu à bord. La nuit du 5 février, pendant que quelques-uns de ceux qui se trouvaient dans ces bateaux se livraient au sommeil, et que d'autres aussi dormaient sur une plaine unie, légèrement élevée au-dessus de la mer, la terre trembla et soudain une masse énorme se détacha de la montagne voisine de Jaci et tomba sur la plaine avec un bruit effroyable. Immédiatement après, la mer, s'élevant de plus de 6 mètres au-dessus
Fig. 240. — Inondation de la côte de Messine, près du rocher de Scylla (tremblement
de terre de 1785).
du niveau de cette terre basse, s'y précipita en écumant, et entraîna tous ceux qui s'y trouvaient. Elle se retira ensuite, mais pour revenir bientôt avec une grande violence, et en ramenant avec elle quelques-uns des individus et des animaux qu'elle avait entraînés. En même temps, tous les bateaux coulèrent à fond ou se brisèrent contre le rivage, et plusieurs d'entre eux furent emportés au loin dans l'intérieur des terres. Le vieux prince et 1430 de ses sujels périrent1. »
\ . Principes de Géologie, 1. 1.
L'explosion du volcan de Temboro, en 1815, dont nous avons parlé plusieurs fois déjà, causa dans l'île de Sumbawa des ravages que les secousses qui raccompagnèrent et le raz de marée qui en fut la conséquence, aggravèrent considérablement. La mer s'éleva sur les côtes de Sumbawa et des îles adjacentes et la ville de Temboro fut inondée par une vague énorme; elle empiéta à tel point sur le rivage qu'il resta 5m,50
Fig. 241. — Raz de marée sur la côte de Sumatra. Tremblement de terre de 1801.
d'eau sur des parties qui auparavant étaient à découvert. En rapportant ce fait, Lyell ajoute que la dépression du sol fut sensible. En 1861, Sumatra ressentit, dans sa partie méridionale, un tremblement de terre qui, entre autres phénomènes, fut caractérisé par un soulèvement de la mer dont les effets destructeurs sont relatés en ces termes par un témoin de la catastrophe : « Toute la côte d'Achem a été ravagée par l'invasion subite de la mer, qui, pénétrant dans l'intérieur des terres, a renversé maisons, arbres, récoltes, et emporté en se retirant un grand nombre d'habitants. Aux îles Baloa, la mer, sou-
levée par une force irrésistible à une grande hauteur, s'est élancée en bouillonnant dans l'intérieur des terres, anéantissant tout ce qui se trouvait sur son passage; puis, se retirant avec la même rapidité, elle a enlevé sept cents indigènes sur une seule île, ne laissant derrière elle qu'un sol affreusement raviné où l'œil cherche en vain un vestige de la luxuriante végétation qui le couvrait quelques heures auparavant1. »
Les retraites et soulèvements de la mer ont été fréquents sur la côte occidentale de l'Amérique du Sud, dans cette région du versant des Andes qui s'étend du Chili à l'isthme de Panama, et où les secousses sismiques rapprochées se produisent si souvent avec violence. Or, de toutes les destructions causées par le fléau, les plus désastreuses proviennent de l'envahissement des eaux de l'Océan. Les constructions, généralement basses et construites en vue de la résistance aux ébranlements, font relativement peu de victimes ; mais toutes les villes situées sur la côte même ont surtout à souffrir des effets des vagues énormes qui les submergent dans les grands tremblements de terre, entraînant ce qu'elles n'ont pas brisé et détruit, noyant les animaux et les hommes, auxquels elles ne laissent pas le temps d'échapper au fléau. C'est ainsi que fut défruit le Callao, port de Lima, en 1724, englouti sous une vague de 27 mètres de hauteur. C'est encore aux raz de marée que tant de villes des côtes de l'Equateur, du Pérou et du Chili durent leur ruine, dans les terribles ébranlements du mois d'août 1868. Un témoin oculaire du désastre qui frappa le port d'Arica, agent de la Compagnie de navigation à vapeur du Pacifique, en rend compte en ces termes : « J'avais à peine atteint les faubourgs de la ville (au travers des ruines causées par les premières secousses), lorsque, jetant un regard en arrière, je vis tous les navires de la baie emportés irrésistiblement au large avec une vitesse apparente de dix milles à l'heure. Quelques minutes après, le flot s'arrêta dans sa retraite. Alors se dressa une im-
1. Cité par MM. Zurcher et Margollé {Volcans et Tremblements de terre).
mense lame, peut-être à 50 «.pieds de haut, qui, retombant de tout son poids avec un formidable mugissement, balaya tout devant sa terrible majesté; tout ce qu'il y avait de navires à flot roula dans ses plis, parfois tournant en cercle et se précipitant vers une ruine inévitable. Dans ce torrent puissant, comme dans une trombe, le môle fut réduit en atomes, et mes bureaux et les bâtiments de la douane et tout ce qui se trouvait dans la rue, emplis comme une écluse écumante, furent engloutis d'une bouchée... L'œil fixé sur la mer, je vis le désastre s'achever. Tous les navires étaient échoués ou la quille en l'air1. »
Tous les ports de la côte du Pacifique subirent le sort d'Arica. lquique fut entièrement rasé par une vague immense. A Caracas toute la population périt, écrasée ou engloutie. Les navires à l'ancre dans la baie furent portés à deux milles de la plage. A Tambo, un prêtre espagnol, comptant sur son pouvoir de thaumaturge, entraîna à sa suite sur la plage une procession de cinq cents personnes, dans l'espoir de calmer la mer par leurs prières : tous furent engloutis par un effroyable raz de marée.
Les vagues produites par le tremblement de terre d'août 1868 se propagèrent à une énorme distance. La côte orientale de la Nouvelle-Zélande ainsi que les îles Chatam furent dévastées par un raz de marée dont on ne pouvait deviner la cause. Trois grandes lames détruisirent toutes les habitations de la côte dans ces îles. Les oscillations de la mer furent sensibles jusqu'en Australie, et l'eau s'éleva et s'abaissa à plusieurs reprises dans le port de Sydney.
L'éruption du Krakatoa, qui a causé clans les régions voisines du détroit de la Sonde de si terribles ravages, a été particulièrement remarquable par la production d'immenses vagues qui se sont propagées à une distance inconnue jusque-là. Toutes les côtes basses du détroit furent submergées, la ville d'Anjer
i. Année scientifique de L. Figuier, 15e année.
complètement détruite, et c'est surtout à leur action qu'il faut attribuer la mort des 35000 victimes de cette catastrophe. A la vérité, ces ébranlements de la mer, comparables pour leurs effets à ceux des plus violents tremblements de terre, ne seraient pas dus à une cause sismique. Comme nous l'avons déjà dit, la cause de l'onde la plus forte, qui s'est propagée annulairement autour de Krakatoa dans toutes les directions, est probablement l'effondrement du cône volcanique et l'irruption des eaux de la mer dans le vide formé par cet effondrement. Le phénomène, s'il est prouvé, n'en a que plus d'intérêt, parce qu'il prouverait que de tels affaissements subits du sol peuvent donner lieu à des effets en tout semblables à ceux des secousses des tremblements de terre. D'ailleurs les tremblements de terre d'origine volcanique ne diffèrent sans doute du phénomène que nous venons de rappeler, qu'en ce que leurs secousses précèdent l'explosion, au lieu d'en être la conséquence.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que des tremblements de terre. Mais, indépendamment des mouvements de la mer qui sont l'effet des vibrations du sol insulaire ou continental transmises aux eaux océaniques, il y a lieu de considérer aussi les tremblements de mer, en entendant par là ceux dont l'origine souterraine est au-dessous même du fond de la mer. On a des exemples de secousses subies en pleine mer par des navires, sans qu'on ait eu connaissance d'ébranlements ressentis par les terres voisines de la région où ce phénomène a été observé. Mais il est probable, ainsi que le fait remarquer Fuchs, que la plupart des tremblements de mer passent inaperçus, en raison de la rapidité avec laquelle le mouvement se divise et s'éteint dans l'eau. « Si les ébranlements partent du lit même de la mer, dit Humboldt, et prennent naissance dans l'empire du grand agitateur de la Terre, Neptune, on peut encore remarquer, alors même qu'ils ne sont pas accompagnés du soulèvement d'une île, telle que l'île éphémère de Sabrina ou Julia, un roulement et un gonflement inusités des vagues, aux lieux mêmes où le navigateur ne ressentirait aucune secousse. Les
habitants incultes du Pérou ont souvent appelé mon attention sur des phénomènes de ce genre. Dans le port de Callao et près de l'île de San Lorenzo, située vis-à-vis du port, dans ces parages tranquilles de l'océan Pacifique, j'ai vu, par des nuits dont aucun vent ne troublait le calme, les vagues s'amonceler, pendant quelques heures, à des hauteurs de 10 ou 14 pieds. La supposition qu'un tel phénomène fût la conséquence d'une tempête déchaînée au loin sur la pleine mer n'est pas admissible sous ces latitudes \ »
Les secousses ressenties par les navires en mer n'indiquent pas nécessairement que le foyer de l'ébranlement est sousmarin ; elles peuvent être souvent le contre-coup de tremblements de terre, et indiquer seulement que l'ébranlement s'est propagé jusqu'aux régions où l'observation a eu lieu. C'est le cas pour les faits suivants, cités par Lyell dans sa description du tremblement de terre de 1755 : « Le choc, dit-il, fut ressenti en mer, sur le pont d'un vaisseau, à l'ouest de Lisbonne, et produisit, à peu de chose près, la même sensation qu'à terre. En vue de San Lucar, un vaisseau, le Nancy, fut si violemment ébranlé, que le capitaine crut avoir touché le fond; mais, en jetant la sonde, il reconnut au contraire qu'il se trouvait dans une eau très profonde. Par 56° 24' de latitude nord, le capitaine Clark, venant de Dénia, sentit, entre neuf et dix heures du malin, son vaisseau agité et poussé comme s'il eût donné contre un rocher ; la secousse fut si forte, que les écoutilles du pont s'ouvrirent et que la boussole fut renversée dans l'habitacle. Un autre vaisseau, à 40 lieues à l'ouest de Saint-Vincent, éprouva une si violente commotion, que des hommes qui se trouvaient sur le pont furent soulevés de 0m,45. »
11 faut remarquer toutefois que la violence des secousses ressenties par ces quatre navires ne se comprendrait guère, s'il s'agissait simplement du passage de l'onde maritime occasionnée par le tremblement terrestre. Les points qu'ils occu-