DES CARTES NAUTIQUES ET MÉTÉOROLOGIQUES
Lorsque, il y a quarante ans Maury, alors simple lieutenant de vaisseau de la marine américaine, entreprit le dépouillement des observations météorologiques consignées dans les journaux de bord des navires de son pays, il eut l'idée de diviser la surface maritime du planisphère, dans le sens des méridiens et des parallèles, en carrés égaux (de 5° de côté par exemple) et de relever pour chacun d'eux la direction du vent observée par chaque navire. Les nombres des observations pour les divers rumbs, comparés entre eux, permettaient d'en conclure la direction probable du vent dans chaque carré, et de donner ainsi aux marins de précieuses indications pour le choix de leur route dans une région maritime quelconque. Mais la lecture des cartes et des chiffres qu'elles contenaient1 était un travail assez pénible; aussi, pour l'épargner aux marins, Maury traça-t-il lui-même les principales routes sur ses cartes nau-
1. Les Cartes pilotes indiquaient la direction des vents pour chaque mois et chacun des seize rumbs de vent. Chaque carré, divisé en 12 colonnes verticales, comprenait 16 lignes horizontales. Les observations (5 par joui) donnaient la direction moyenne de 8 heures.
tiques. Le succès fut tel1, que les principales nations maritimes s'empressèrent de suivre l'exemple de l'illustre Américain. Aujourd'hui, l'Angleterre, la Hollande, la France ont leurs cartes nautiques; mais avec un perfectionnement notable qui a consisté à substituer aux indications numériques le mode de représentation graphique dont nous allons dire quelques mots.
Les cartes nautiques anglaises furent les premières à adopter ce mode de figuration des vents. Dans chaque carré de 10°, elles construisaient une rose donnant pour trois mois (les
Fig. 284. Roses des cartes nautiques anglaises pour la direction des vents.
cartes de Maury étaient annuelles) la direction des vents du carré, la longueur de chaque flèche à partir du centre étant
1. Entreprises en 1842, les recherches de Maury furent condensées dans une publication ayant pour titre Sailing directions (instructions nautiques), accompagnée d'un Atlas de plus de 100 cartes, donnant les pluies, les orages, les températures, la direction des vents, celle des courants marins, les routes maritimes, etc. Les premières cartes, publiées en 1848, eurent pour résultat de réduire de 41 jours à 24 jours la traversée de Baltimore à l'Equateur. C'est au capitaine américain Jackson que revient l'honneur de cette première application d'une méthode qui devait être si féconde. Dès 1854, la traversée de Londres à Sydney était réduite d'un mois. Celle des Etats-Unis en Californie par le cap Horn, qui était auparavant de 180 jours en moyenne, fut ramenée par l'emploi des cartes de Maury à 155, puis à 100 et enfin à 90 jours. « J'avais annoncé, dit Maury, que la portion de traversée de retour d'Australie, comprise entre cette terre et le cap Horn, serait faite en moins de temps que n'en avait mis la vapeur à parcourir une distance égale, et j'avais aussi annoncé aux navires faisant le commerce d'Australie que leur voyage de circumnavigation s'effectuerait en moins de temps que la simple traversée de Californie; ces deux prédictions ont été accomplies : on a été d'Australie au cap Horn en moins de 25 jours, et l'on a fait le tour du monde par l'Australie en moins de 89 jours. n (Sailing directions, trad. de M. Vaneechout). Ces résultats merveilleux, qui se sont multipliés depuis, ne sont pas dus seulement à la connaissance de la direction des vents, mais aussi à celle des courants de la mer, que Maury avait étudiés comme les courants aériens.
proportionnelle au nombre des observations du vent. Quels que soient les nombres d'observations des divers rumbs, le plus fort de chaque carré est toujours représenté par une môme longueur, qui est celle du rayon du cercle inscrit, disposition qui a pour objet d'éviter que les flèches de la rose ne sortent du carré où elle est tracée. Un petit cercle, au centre, indique par son rayon la proportion des observations de calmes.
Dans les cartes hollandaises, les carrés n'ont qu'un degré de
Fig. 285. Roses des vents des cartes hollandaises par carrés de 1 degré.
côté; les longueurs des flèches, comptées du bord d'un petit cercle intérieur, indiquent les proportions pour cent des vents dans chaque direction. Mais la somme totale des longueurs des flèches est la même dans tous les carrés, qui se trouvent ainsi comparables entre eux ; elle est égale au double des côtés du carré. Il arrive ainsi, comme le montre la figure 285, que les plus longues flèches peuvent traverser plusieurs carrés. Le nombre inscrit au cenlre de la rose indique la proportion pour 100 des observations de calmes; celui qui est écrit à l'angle supérieur gauche du carré donne le nombre total des observations.
Les nouvelles cartes nautiques américaines, dues au Commodore Krafft, font partir toutes les flèches des divisions de la circonférence du cercle inscrit au carré. Leur somme totale est
constante, comme dans le système hollandais, mais égale seulement au rayon du cercle (ce qui est nécessaire pour éviter leur superposition). Elles sont dès lors généralement très courtes, et, comme elles ne partent pas d'un même point, il est plus
difficile de juger de leurs valeurs relatives.
Nous arrivons au mode adopté par M. Brault pour les cartes de navigation française. Le procédé graphique était d'abord celui des cartes anglaises ; le polygone formé par les droites qui joignait les flèches était seulement teinté de façon à être plus visi-
Fig. 286. — Roses des vents des cartes nautiques ''
françaises. Direction et intensité, d'après le pre- ble. Au Centre du Cercle, mier mode de représentation de M. Brault. un chiffre indiquait le
nombre total des observations du carré; celui des calmes était marqué par l'épaisseur de l'anneau formé par le cercle central et par un autre cercle concentrique au premier.
Plus tard, voulant indiquer, en même temps que la direction, l'intensité du vent dans chaque rumb, M. Brault substitua aux flèches ordinaires formées d'un seul trait des lignes combinées de la façon suivante :
1 Vent grand frais, vent frais.
2 Forte brise et bonne brise.
3 Jolie brise
ht Petite brise
5 Légère brise.
La longueur de la plus grande flèche est celle du rayon inscrit; elle marque le rumb du vent qui a la plus grande fréquence, les longueurs des autres étant proportionnées à la fréquence relative des vents correspondants. Chacune est formée, s'il y a lieu, de parties composées des tracés précédents, et
les longueurs de ces parties sont elles-mêmes proportionnées à la fréquence des vents de chaque intensité dans cette direction même. « Si dans un polygone, dit M. Brault, la flèche S. W., par exemple, est composée des tracés o, 4, 5, dans les proportions {, 7, g, cela signifie que, lorsqu'il souffle du vent de sud-ouest dans le carré où se trouve le polygone, il y a -, chance de jolie brise, \ de chance de petite brise, \ de chance de légère brise. »
Kig. 287. — Polygones teintés représentant la direction et la force du vent dans les roses des cartes nautiques de l'Atlantique nord de M. Brault.
Dans les cartes de l'Atlantique nord, publiées en 1880 par le Bureau central météorologique de France, M. Brault a modifié de la façon suivante le mode de représentation de l'intensité moyenne des vents de chaque direction. Les flèches indiquent toujours, par leurs longueurs, la fréquence relative dans chaque rumb ; mais chacune d'elles est divisée en trois parties, et les points de division sont unis par autant de contours polygonaux, limitant des espaces inégalement teintés, comme on le voit dans les deux roses de droite de la figure 287. La teinte centrale, la plus foncée, représente ainsi l'ensemble des vents frais et des fortes brises du carré ; la teinte moyenne,
l'ensemble des jolies brises et des peliles brises; la plus faible, les légères brises et les ealmes. « Si toutes les flèches d'un polygone, dit M. Brault, sont coupées par les trois teintes (à partir du petit cercle blanc intérieur) dans le rapport de 25 à 40 et à 55 par exemple, cela veut dire que dans le carré où se trouve le polygone considéré, il y a 25 pour 100 de vents frais et de fortes brises, 40 pour 100 de jolies brises et de petites brises, et 55 pour 100 de légères brises et de calmes.
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Fig. 288. — Direction en intensité des vents au large des côtes de France et d'Espagne dans la saison d'été, d'après M. Brault.
En outre, dans le cercle intérieur des polygones, celui dont émanent les flèches et qui est partout le même1, se trouve un petit cercle noir concentrique dont le diamètre est variable pour chaque polygone. Le diamètre de ces petits cercles noirs est proportionnel à la force ou plutôt à la vitesse moyenne des vents dans'cbaque polygone". »
1. Dans la figure 287, c'est par erreur que les cercles blancs de l'intérieur des roses sont de diamètres inégaux.
2. Annales du Bureau central météorologique de France, 1880, IV. Indépendamment des 14 planches qui représentent tous les éléments des courants aériens de l'Atlantique nord, pour les saisons d'hiver (décembre, janvier et février) et d'été (juin, juillet et août), M. Brault a publié les tableaux des 470 000 observations françaises qui ont servi à la construction de
On peut voir, par l'examen des figures 288 el 289, comment il est possible de se rendre compte des variations qu'éprouve, d'une saison à l'antre, dans une même région maritime, le régime des vents qui soufflent sur celle région. Mais c'est en comparant tous les carrés successifs d'un môme océan que le marin peut, en étudiant la direction et la force des vents dominants de chacun d'eux, chercher quelle est, à l'époque où il navigue, la route la plus favorable h suivre, el gouverner
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Fig. 289. — Direction et intensité des vents dans la saison d'hiver an large des côtes de France et d'Espagne.
en conséquence. Quant au météorologiste, la même étude lui fournira une base solide pour démêler, parmi les phénomènes si complexes des courants aériens, ce qu'il y a de régulier et de constant dans leur succession, et pour formuler les lois de la circulation atmosphérique générale.
ces cartes. La moitié de ces observations sont relatives à la direction, l'autre moitié à l'intensité, innovation capitale que nous avons déjà signalée. Nous devons dire ici que, dans l'opinion de M. Van Ueerdt (de l'Observatoire d'Utrecht), celte représentation de l'intensité du vent est prématurée; « elle ne pourra être utile aux marins que lorsqu'on aura trouvé un bon instrument pour observer la force du vent en mer ». On peut faire des vœux pour que ce désir soit réalisé le plus tôt possible; mais on ne saurait trop féliciter M. Brault d'avoir su utiliser, en attendant, les observations des marins, si imparfaites soient-elles.