YEiNTS ALIZÉS, MOUSSONS, CUfCULATION INTERTROI'ICALE
Les vents périodiques de l'Océan Indien connus sous le nom de moussons n'étaient pas ignorés des Anciens et les navigateurs grecs qui, au lieu de suivre les côtes, se hasardèrent au large de la mer des Indes, avaient donné à ces vents le nom d'Hippalos1 . Mais les alizés, qui soufflent entre les tropiques et principalement au-dessus de l'océan Atlantique et du Pacifique n'ont été observés pour la première fois par les Européens qu'en 1492. C'est dans le premier voyage de Christophe Colomb, vers le milieu du mois de septembre, que les compagnons de ce grand homme, effrayés de la continuité des brises qui soufflaient constamment de l'est, commencèrent à craindre que leurs navires ne pussent jamais retourner en Espagne. Ces vents réguliers qui, au début du voyage, favorisaient les vues de Colomb, menaçaient, en s'éternisant, de lui porter un coup funeste, en poussant à la sédition de pauvres matelots en proie à toutes sortes de terreurs superstitieuses. Heureusement, au bout de quelques jours, le vent passant au sud-ouest leur rendit momentanément l'espérance. Moins d'un mois après, Colomb découvrait la première terre du nouveau monde.
Avant de dire quelles explications ont été proposées pour les phénomènes des moussons et des alizés*, entrons dans
1. « Monsun, dit Humboldt (en malais musim, l'hippalus des Grecs), vient de l'arabe mausim, époque fixée, saison, époque du rassemblement de ceux qui font le pèlerinage de la Mecque. Ce mot a été appliqué à la saison des vents réguliers, lesquels tirent leur nom spécifique des contrées d'où ils soufflent; ainsi on dit le mausim d'Aden, le mausim de Guzerate, du Malabar, etc. » (Cosmos, t. I.)
2. On n'est pas d'accord sur l'origine et l'étymologie du mot alizé. « L'avis le plus suivi,, dit l'abbé Choisy (voyez Littré), est qu'il faudrait dire, vents elizez, comme qui dirait vents, elccti, vents choisis. » L'Espagnol alisios fait penser à alisar, qui signifie lisser, rendre uni ; à l'ancien français alis, uni; par conséquent alisios, alizés seraient les vents unis, réguliers. » Littré cite à l'appui de cette seconde étymologie des exemples de l'emploi du vieux mot français qui vient d'être rapporté. Les Anglais donnent aux alizés le nom significatif de vents du commerce (Irade winds).
quelques détails sur ces deux sortes de courants qui jouent un si grand rôle dans la circulation atmosphérique générale. Parlons d'abord des alizés.
L'observation montre que les alizés occupent, de part et d'autre de l'équateur, une zone qui varie de 28 à 50 degrés en latitude ; mais l'équateur ne divise pas cette zone en deux parties égales : tandis que les alizés du nord-est n'arrivent point en moyenne jusqu'à cette ligne, les alizés du sud-est la débordent au contraire et se font sentir jusqu'à 5° de latitude boréale (au moins dans l'océan Atlantique). Dans l'océan Pacifique, l'alizé de nord-est souffle d'une manière si régulière, que les anciens galions espagnols qui faisaient le voyage des côtes du Mexique aux Philippines, franchissaient sans dévier de leur route les 150 degrés de longitude qui séparent Acapulco de Manille. Quant à la direction des alizés de l'hémisphère boréal, elle varie, entre le 50" parallèle et l'équateur, depuis le nordnord-est jusqu'à l'est-nord-est, en tournant de plus en plus vers l'est à mesure qu'ils s'approchent de leur limite méridionale.
L'étendue et la limite des alizés varient avec les saisons. Ils s'avancent vers le nord pendant l'été de l'hémisphère boréal, reculant au contraire vers le sud pendant la saison d'hiver, et ce mouvement, qui coïncide avec celui du soleil, affecte les alizés de nord-est aussi bien que ceux du sud-est.
Entre les deux zones d'alizés, et à une faible distance par conséquent de l'équateur, s'étend sur toute l'étendue du Pacifique, une zone ou bande de calmes, qu'on nomme calmes équatoriaiix. Une région semblable existe dans l'Atlantique, mais elle se déplace avec les saisons, tantôt dans le voisinage du continent américain méridional, tantôt plus rapprochée du continent africain et en même temps de l'équateur. Ces régions sont caractérisées ou par des calmes plats, comme l'indique leur nom, ou par des vents variables, des brises folles, ainsi que les désignent les marins. Deux zones de calmes s'observent pareillement de part et d'autre des alizés, dans chaque hémi-
sphère, se déplaçant avec leurs limites ; mais comme elles sont voisines des tropiques, on les distingue par les noms de calmes du tropique du Cancer et de calmes du tropique du Capricorne.
Les alizés du nord-est et du sud-est n'ont toute leur régularité, leur constance de force et de direction qu'au large des océans. L'influence des masses continentales est évidente dans le Pacifique, les alizés ne se faisant sentir qu'à une certaine distance des côtes occidentales de l'Amérique. Cette influence est plus sensible encore dans le bassin plus étroit de l'Atlantique, et l'on peut la constater sans peine en examinant la circulation atmosphérique de l'Atlantique nord, telle qu'elle est représentée dans la planche XX.
L'Océan Indien est entouré de trois côtés, au nord, à l'ouest et à l'est, de grandes étendues continentales, et ce n'est qu'au sud qu'il est tout à fait libre et soustrait aux influences des variations de température et de pression qui ne peuvent manquer de modifier le régime des vents alizés. En janvier, c'està-dire au milieu de l'été de l'hémisphère austral, deux maxima thermiques, coïncidant avec deux dépressions barométriques, occupent l'Australie d'un côté, l'Afrique australe de l'autre. Un centre de pression maxima existe avec un minimum de température au nord de l'Asie. Dans ces conditions, la partie de la mer des Indes située au nord de i'équateur est soumise au régime des alizés du nord-est, qui là prennent le nom de mousson du nord-est ; mais du côté oriental, dans la mer de la Sonde, ce sont les vents d'ouest qui soufflent, sous le nom de mousson de Vouest, ce qui s'explique par l'influence ou l'appel du minimun australien. Les alizés du sud-est régnent au contraire clans la partie australe de l'Océan Indien. Entre les alizés et les moussons existe une région de calmes, à peu près sous I'équateur.
Vers l'équinoxe du printemps, aux moussons régulières succède, dans le nord de l'Océan Indien, une période de vents variables, avec calmes plats et ouragans, tandis que les alizés du sud-est continuent à régner, comme pendant toute l'année,
dans la partie australe de la même mer. En juillet,, les maxima thermiques et les centres de dépression ont monté avec le soleii vers le nord; les vents soufflent du sud-ouest jusqu'en octobre dans toute la partie septentrionale de la mer des Indes : c'est lia mousson du sud-ouest. Puis, après une transition que marquent des vents variables, des calmes, des tempêtes, la mousson reprend peu à peu sa direction première du nord-est. Du reste, dans la partie orientale de l'Océan Indien, dans les mers qui baignent le grand archipel malaisien et les côtes orientales de l'Asie jusqu'en Chine, les directions des moussons et les époques de leur retour varient notablement : ce qui s'explique par les influences locales, l'influence des terres insulaires ou continentales, où la distribution des pressions et des températures est infiniment variée.
En résumé, le caractère distinctif des moussons comparées aux alizés, c'est que ceux-ci sont des vents réguliers de direction h peu près constante, tandis que les moussons, outre la régularité de leurs périodes, sont soumises à des changements alternatifs, à des renversements de direction. L'influence des saisons qui, sur les alizés de l'Atlantique, du Pacifique et de l'Océan Indien austral, ne produit qu'un mouvement de balancement dans leurs limites boréales ou australes, parallèle à celui de la déclinaison du soleil, se traduit sur les moussons du nord de la mer des Indes, des mers de la Chine ou de la Sonde par des déviations considérables de leur direction. Et comme la différence entre ces grandes étendues maritimes paraît surtout tenir à la plus ou moins grande proximité des continents, que la régularité, la constance des alizés est d'autant plus sensible que les espaces maritimes sur lesquels ils soufflent sont plus vastes et plus libres, il est permis d'en conclure que cette régularité et cette constance seraient générales sur toute la périphérie du globe terrestre, si les mers s'étendaient dans tous les sens. Les continents, les îles, par l'inégalité de leur distribution, les irrégularités de leur forme et de leur position, par l'inégale répartition des températures et des pressions, senties
causes des perturbations que subissent les vents réguliers et que l'observation constate principalement sur les océans resserrés comme l'est la mer des Indes.
C'est en effet en faisant d'abord abstraction des anomalies que présentent les alizés et les moussons, qu'on est parvenu à donner une explication rationnelle de ces courants. La théorie adoptée jusqu'ici est celle que deux savants du dix-septième et du dix-huitième siècle, Halley etHadley, ont donnée tour à tour.
Yoici en quoi consiste cette théorie.
Sous l'action incessante des rayons solaires qui, dans la zone équatoriale, ont une incidence méridienne s'éloignant peu de la verticale, les couches d'air voisines du sol s'échauffent considérablement, moins par l'effet de la radiation directe que par celle de la chaleur que réfléchit le sol lui-môme. La raréfaction résultant de cet échauffement détermine un courant ascendant qui porte l'air des régions inférieures aux limites de l'atmosphère, où il se déverse et s'écoule en partie du côté du nord, en partie du côté du sud de l'équateur. Cet effet, maximum dans les régions où le soleil est vertical, diminue d'intensité à mesure qu'on s'en éloigne; il doit avoir pour conséquence deux courants aériens supérieurs, l'un dirigé vers le nord, l'autre, à l'opposé, vers le sud. Or nous verrons bientôt comment les observations ont constaté l'existence de ce double courant.
Mais l'air échauffé et raréfié, à mesure qu'il s'écoule ainsi par le haut des zones équatoriales vers les latitudes plus élevées, est remplacé par l'air plus froid et plus dense de ces dernières régions; de là deux courants, de directions opposées à celles des courants supérieurs, venant, l'un du nord dans l'hémisphère boréal, l'autre du sud dans l'hémisphère austral, tous deux se produisant dans les couches inférieures de l'atmosphère. Ce sont ces deux vents qui, déviés vers l'ouest par l'effet du mouvement de rotation de la Terre, deviennent lés alizés du nord-est au nord de l'équateur, les alizés du sud-est de l'hémisphère austral.
Telle est la théorie des vents alizés qu'adoptent la plupart des météorologistes, sans avoir été sensiblement modifiée depuis l'époque où Hadley l'a exposée1. Elle repose sur des principes et des faits qui ne sont point contestables : 1° sur l'existence d'une zone de température maxima, et il suffit de jeter les yeux sur les cartes où sont tracées les isothermes moyennes, soit de l'année, soit des saisons extrêmes, pour reconnaître l'existence de cette zone, que d'ailleurs les mouvements du soleil auraient indiquée à priori, si les observations ne l'avaient constatée de temps immémorial. L'atmosphère de cette zone échauffée et dilatée constitue ce que plusieurs physiciens nomment Vanneau d'aspiration; 2° sur ce principe de physique, que les couches d'air ainsi échauffées s'élèvent en vertu de leur diminution de densité et sont remplacées par un appel d'air plus froid et plus dense venu des zones plus boréales ou plus australes; d'où la nécessité de deux courants opposés, l'un
1. On l'attribue communément, ainsi que nous l'avons dit plus haut, à Halley et à llaclley. Mais le premier de ces savants ne faisait point intervenir le mouvement de rotation de la Terre comme cause déviatrice des vents soufflant du nord et du sud vers l'équateur. 11 admettait comme vent général un vent d'est, venant de ce que l'air échauffé et raréfié de l'hémisphère oriental tourné vers le soleil pousse vers l'occident, c'est-à-dire vers l'hémisphère froid, par l'accroissement de son élasticité, l'air qui le précède : c'est à l'équateur que ce vent d'est règne sans changement de direction. D'autre part, comme la chaleur est plus forte à l'équateur qu'aux tropiques, ce vent général à une tendance à tourner au nord dans l'hémisphère boréal, au sud dans l'hémisphère austral. La combinaison de ces deux directions avec celle du vent général dù à la rotation terrestre produit les alizés de nord-est et de sudest, tels qu'on les observe dans les deux zones tropicales. Halley élaborait cette théorie (que nous reproduisons d'après l'analyse qu'en donne l'article Venls de l'Encyclopédie) en 1086. Ce n'est qu'en 1755 qu'Hadley publiait la sienne, c'est-à-dire celle que nous venons d'exposer dans le texte. Il y dit clairement que « pour expliquer les phénomènes des Vents alizés, il n'est pas besoin de supposer à l'air un mouvement réel et général d'orient en occident ; le mouvement diurne de la Terre suffit pour en venir à bout. » Il montre alors que les vents du nord et du sud, dus à la raréfaction de l'air près de l'équateur, sont déviés de cette direction par le fait de la rotation, dont la vitesse va en croissant à mesure que diminue la latitude. Il explique de la même manière les contre-courants qui naissent de l'ascension de l'air de l'équateur raréfié et qui, d'abord courants des régions supérieures, se rapprochent peu à peu de la surface de la terre à mesure qu'ils se refroidissent, pour devenir au delà des tropiques des vents d'ouest inférieurs. Il nous semble donc que c'est à Hadley, non ai son quasi homonyme Halley, que revient l'honneur de la véritable théorie des alizés. Le mérite du premier de ces savants, sa part dans la théorie nouvelle, a consisté à substituer l'action calorifique du soleil à celle qu'invoquaient auparavant les coperniciens pour expliquer les alizés : ces derniers attribuaient le vent général d'est au retard qu'éprouverait l'atmosphère à suivre le mouvement de rotation de la Terre.
supérieur, l'autre inférieur, qui dans l'hypothèse de l'immobilité de la Terre, auraient pour commune direction celle des méridiens; 5° enfin, sur la déviation apparente due au mouvement de rotation de la Terre, et aux vitesses inégales des points situés sous divers parallèles. Nous avons en effet montré plus haut qu'une molécule d'air qui s'avance vers l'équateur, animée au départ d'une vitesse de rotation qu'elle conserve en vertu de l'inertie pendant toute la durée de son trajet, se trouve de plus en plus en retard sur les points du méridien qu'elle a quitté, et paraît ainsi déviée vers l'ouest. Si, au contraire, elle s'éloigne de l'équateur, elle semble déviée du côté de l'est.
Mais si les faits et les observations sont conformes à celle théorie sommaire des venls alizés, est-ce à dire qu'elle tienne compte de toutes les influences qui interviennent dans la production du phénomène, et qu'elle permette d'en prévoir toutes les circonstances? Telle n'est pas l'opinion générale parmi les météorologistes, et plusieurs savants, en étudiant la question délicate et complexe de la théorie générale des vents, en ont signalé les lacunes.
En premier lieu, on peut se demander si la formation des courants supérieurs ou des contre-alizés se fait par déversement de l'air chaud transporté aux limites de l'atmosphère. Cela n'est guère probable ; l'ascension d'une masse dans les conditions les plus favorables la porterait tout au plus à quelques kilomètres, au maximum à 5000 mèlrcs, d'après l'analyse duc à l'amiral Buurgois. Parvenue à cetlc hauteur, le refroidissement qui accompagne la dilatation, la metlant en équilibre de température avec les couches ambiantes, met aussi un terme à son ascension. Dans les régions équatoriales, l'air qui surmonte l'océan est toujours chargé de vapeur et sa densité s'en trouve diminuée; mais à mesure qu'il s'élève, une partie de plus en plus grande de la vapeur qu'il contient se condense ; il en résulte un réchauffement qui accroîtrait la limite d'ascension si, d'autre part, une déperdition de température ne prove-
VENTS ALIZES, MOUSSONS. 817
nait d'un rayonnement plus intense. Il y a à peu près compensation ; d'ailleurs l'influence de la vapeur cesse à la rencontre de la première couche saturée.
Nous avons dit que l'existence des contre-alizés était prouvée par l'observation, et qu'ainsi la théorie générale se trouvait sur ce point confirmée. En effet, dans les régions où soufflent d'une façon pour ainsi dire permanente les alizés du nordest, ou ceux du sud-est, on voit nettement les cirrus, c'est-àdire les nuages les plus élevés de l'atmosphère, se mouvoir dans des directions précisément opposées à celles qu'indique le mouvement des couches inférieures de l'air. Les pluies de poussières, les cendres volcaniques entraînées à de grandes distances de leur lieu d'origine ont aussi maintes fois témoigné de l'existence et de la direction des contre-alizés supérieurs. On cite, comme faits de cet ordre, l'éruption de mai 1812 qui porta les cendres du Morne-Garou, volcan de l'île Saint-Vincent, à 200 kilomètres à l'est, au-dessus de l'île des Barbades ; celle du volcan Coseguina, en 1835, dont les cendres allèrent couvrir le sol de la Jamaïque à 1500 ou 1400 kilomètres au nordest de leur point de départ; les poussières rougeàtres qui parfois inondent le littoral occidental de l'Afrique et que l'analyse d'Ehrenberg, ainsi que nous l'avons vu dans la première partie de ce volume, a montrées n'être autre chose que des particules organiques enlevées par les vents aux boues desséchées des bords de l'Amazone et de l'Orénoque.
Dans l'île Havaï, tandis que l'alizé souffle sur la côte, un courant contraire règne sur le sommet du Mauna Loa. Piazzi- Smyth, qui a fait une longue étude de la météorologie de l'île de Ténériffe, a constaté, sur les flancs du pic de Teyde, l'existence de deux zones. L'une, la zone inférieure, est celle des alizés, qui soufflent avec leur constance et leur régularité accoutumées sur les parties basses de l'île; l'autre, la zone supérieure, est le siège d'un courant de sud-ouest. Entre les deux, à une hauteur moyenne peu inférieure à 3000 mètres, et d'ailleurs variable avec la saison, l'air est calme et le ciel sans nuages, tandis
supérieur, l'autre inférieur, qui dans l'hypothèse de l'immobilité de la Terre, auraient pour commune direction celle des méridiens; 5° enfin, sur la déviation apparente due au mouvement de rotation de la Terre, et aux vitesses inégales des points situés sous divers parallèles. Nous avons en effet montré plus haut qu'une molécule d'air qui s'avance vers l'équateur, animée au départ d'une vitesse de rotation qu'elle conserve en vertu de l'inertie pendant toute la durée de son trajet, se trouve de plus en plus en relard sur les points du méridien qu'elle a quitté, et paraît ainsi déviée vers l'ouest. Si, au contraire, elle s'éloigne de l'équateur, elle semble déviée du côté de l'est,
Mais si les faits et les observations sont conformes à cette théorie sommaire des vents alizés, est-ce à dire qu'elle tienne compte de toutes les influences qui interviennent dans la production du phénomène, et qu'elle permette d'en prévoir toutes les circonstances? Telle n'est pas l'opinion générale parmi les météorologistes, et plusieurs savants, en étudiant la question délicate et complexe de la théorie générale des vents, en ont signalé les lacunes.
Eu premier lieu, on peut se demander si la formation des courants supérieurs ou des contre-alizés se fait par déversement de l'air chaud transporté aux limites de l'atmosphère. Cela n'est guère probable ; l'ascension d'une masse dans les conditions les plus favorables la porterait tout au plus à quelques kilomètres, au maximum à 5000 mètres, d'après l'analyse duc à l'amiral Bourgois. Parvenue à cette hauteur, le refroidissement qui accompagne la dilatation, la mettant en équilibre de température avec les couches ambiantes, met aussi un terme à son ascension. Dans les régions équatoriales, l'air qui surmonte l'océan est toujours chargé de vapeur et sa densité s'en trouve diminuée; mais à mesure qu'il s'élève, une partie de plus en plus grande de la vapeur qu'il contient se condense ; il en résulte un réchauffement qui accroîtrait la limite d'ascension si, d'autre part, une déperdition de température ne prove-
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nait d'un rayonnement plus intense. Il y a à peu près compensation; d'ailleurs l'influence de la vapeur cesse à la rencontre de la première couche saturée.
Nous avons dit que l'existence des contre-alizés était prouvée par l'observation, et qu'ainsi la théorie générale se trouvait sur ce point confirmée. En effet, dans les régions où soufflent d'une façon pour ainsi dire permanente les alizés du nordest, ou ceux du sud-est, on voit nettement les cirrus, c'est-àdire les nuages les plus élevés de l'atmosphère, se mouvoir dans des directions précisément opposées à celles qu'indique le mouvement des couches inférieures de l'air. Les pluies de poussières, les cendres volcaniques entraînées à de grandes distances de leur lieu d'origine ont aussi maintes fois témoigné de l'existence et de la direction des contre-alizés supérieurs. On cite, comme faits de cet ordre, l'éruption de mai 1812 qui porta les cendres du Morne-Garou, volcan de l'île Saint-Vincent, à 200 kilomètres à l'est, au-dessus de l'île des Barbades ; celle du volcan Coseguina, en 1835, dont les cendres allèrent couvrir le sol de la Jamaïque à 1500 ou 1400 kilomètres au nordest de leur poinL de départ; les poussières rougeâtres qui parfois inondent le littoral occidental de l'Afrique et que l'analyse d'Ehrenberg, ainsi que nous l'avons vu dans la première partie de ce volume, a montrées n'être autre chose que des particules organiques enlevées par les vents aux boues desséchées des bords de l'Amazone et de l'Orénoque.
Dans l'île Havaï, tandis que l'alizé souffle sur la côte, un courant contraire règne sur le sommet du Mauna Loa. Piazzi- Smyth, qui a fait une longue étude de la météorologie de l'île de Ténériffe, a constaté, sur les flancs du pic de Teyde, l'existence de deux zones. L'une, la zone inférieure, est celle des alizés, qui soufflent avec leur constance et leur régularité accoutumées sur les parties basses de l'île; l'autre, la zone supérieure, est le siège d'un courant de sud-ouest. Entre les deux, à une hauteur moyenne peu inférieure à 5000 mètres, et d'ailleurs variable avec la saison, l'air est calme et le ciel sans nuages, tandis
qu'au-dessous s'accumulent les nuées sur une épaisseur de 3 à 400 mètres.
Tous ces faits témoignent avec évidence en faveur de la double circulation des vents réguliers dans le sens de la verticale; sans elle d'ailleurs on ne comprendrait pas comment pourrait se compenser l'appel des masses d'air qui viennent des latitudes tempérées boréales et australes converger à l'équateur. Mais, en même temps, il est aisé de voir que ce n'est pas aux limites de l'atmosphère que prennent naissance les contrealizés1. C'est à de bien moindres hauteurs que se forment les courants de retour qui entraînent les masses d'air suréchauffées et dilatées de la zone équatoriale. A mesure du reste que les contre-alizés s'avancent à de plus hautes latitudes, ils s'abaissent à la surface de la Terre. Diverses causes sont mises en avant pour l'explication de ce phénomène, qui atteint tout son développement peu au delà du 30e parallèle. Là, en effet, les vents dominants, du sud-ouest dans l'hémisphère boréal, du nord-ouest dans l'hémisphère austral, sont devenus des courants de surface. Parmi les causes dont nous parlons, on a invoqué le refroidissement que subissent les masses aériennes en passant des zones tropicales dans les zones tempérées, l'accroissement de leur densité et par suite leur descente vers le sol. « Mais ce refroidissement, selon M. l'amiral Bourgois, ne pourrait avoir l'effet qu'on lui attribue que si les couches atmosphériques inférieures, conservant une température élevée, se trouvaient dans des régions moins denses que les couches supérieures. On sait au contraire que les causes de diminution de la température moyenne de l'air, à mesure que la latitude augmente, sont plus énergiques à la surface qu'à une certaine
1. Les vents des contre-courants supérieurs emportent avec eux de grandes quantités de vapeurs enlevées par l'évaporation à la surface des mers équatoriales. En s'abaissant dans les latitudes tempérées à la surface du sol, ils se présentent sur les continents comme des vents chauds et humides qui donnent lieu par leur ascension graduelle à des condensations et à des pluies, qu'annonce une baisse continue du baromètre : c'est ce que nous voyons se produire dans l'Europe occidentale, où dominent les vents du sud-ouest. Si les contre-alizés se formaient, à l'équateur, aux limites de l'atmosphère, ils se dépouilleraient de loule leur vapeur d'eau. Ils nous arriveraient comme des vents secs.
distance du sol. » Selon d'autres savants, ce phénomène est dû au rétrécissement de la section transversale des contre-alizés, à mesure que leur éloigncment de l'équateur leur fait couper des parallèles de plus en plus petits. « A mesure que le courant cquatorial supérieur, dit M. Jamin, converge vers le nord, ce courant se rétrécit et envoie vers le sol des remous descendants qui se mêlent aux vents alizés. » On peut aussi invoquer comme cause de l'abaissement des contre-courants supérieurs l'aspiration qui se produit aux points où se fait l'ascension de l'air sous l'influence calorifique du soleil, et où a lieu, comme le raisonnement et l'observation s'accordent à le prouver, une diminution correspondante de pression.
Il n'est pas sans importance de remarquer que les régions où régnent les calmes, soit temporairement, soit d'une façon permanente, sont celles où viennent se rencontrer et se neutraliser les courants aériens de directions opposées. Telles sont les zones des calmes du Pacifique dans le voisinage de l'équateur, là où convergent les alizés du nord-est et du sud-est ; celles de l'Atlantique, qui se réduisent d'ailleurs à des centres de calmes se déplaçant selon la saison, en longitude comme en latitude. On trouve également des bandes de calmes aux limites septentrionale et méridionale des alizés, à la hauteur où les courants supérieurs, s'abaissant à la surface du sol, sont plus ou moins neutralisés par les courants polaires. Cela est vrai également dans le sens vertical, ainsi que nous venons de le voir parles observations de Piazzi-Smyth au pic de Teyde. Mais les mêmes régions qui se distinguent en temps normal par le calme qui règne dans leur atmosphère, sont en même temps, sinon le siège, du moins le lieu de naissance et d'origine de mouvements aériens tourbillonnants, de bourrasques et d'ouragans, qui sont précisément dus au conflit des vents contraires. Ces mouvements tournants, que nous allons décrire bientôt, ne se terminent généralement pas aux points où ils ont pris naissance. Us traversent les zones des vents réguliers, alizés et moussons, dont ils rompent momentanément l'équilibre, et, décrivant
des trajectoires étendues à la surface du globe, passant d'un continent à l'autre à travers les océans, ils paraissent être la clef de l'explication des changements du temps. Mais, avant d'aborder cet ordre de phénomènes, nous devons achever de décrire les moussons, ou tout au moins les vents réguliers qui affectent le caractère de périodicité des moussons ; car l'Océan Indien et les mers de l'extrême Orient ne sont pas les seules régions où dominent des courants de cette espèce.
Dans la Méditerranée notamment, la seule mer que connaissaient bien les anciens navigateurs, régnent pendant près de six mois de l'année des vents de la région nord auxquels les Grecs donnèrent le nom, qui leur a été conservé, d'étésiens (en grec èvroioa, de etoçî année), à cause de la régularité de leur retour à une même époque de l'année. Les vents étésiens se font sentir dans tout le nord de l'Afrique, sur toute l'étendue de la Méditerranée, jusqu'en Grèce et en Italie. C'est vers l'équinoxe du printemps, quand le soleil repassant l'équateur se rapproche de nos zones, que le vent, qui auparavant soufflait de l'est et du sud-est, passe aux rumbs du nord et s'y fixe. Pendant juin et juillet, il oscille entre le nord, le nord-ouest et le nord-est ; de la fin de juillet à la fin de septembre, il souffle constamment du nord, avec plus de force le jour que la nuit. En décrivant le climat de l'Egypte en 1784, Yolney donne les indications suivantes sur les vents variables qui succèdent aux vents étésiens pendant la saison d'hiver. « Sur la fin de septembre, dit-il, lorsque le soleil repasse la ligne, les vents reviennent vers l'est, et, sans y être fixés, ils en soufflent plus que d'aucun autre rumb, le nord seul excepté. Les vaisseaux profitent de cette saison, qui dure tout octobre et une partie de novembre, pour revenir en Europe, et les traversées pour Marseille sont de 50 à 55 jours. A mesure que le soleil passe à l'autre tropique, les vents deviennent plus variables, plus tumultueux; leurs régions les plus constantes sont le nord, le nord-ouest et l'ouest. Ils se maintiennent tels en décembre, janvier et février, qui, pour l'Egypte comme pour nous, sont la saison d'hiver. Alors les vapeurs de
la Méditerranée, entassées et appesanties par le froid de l'air, se rapprochent de la terre, et forment les brouillards et les pluies. Sur la fin de février et en mars, quand le soleil revient vers l'équateur, les vents tiennent plus que dans aucun autre temps des rumbs du midi. C'est dans ce dernier mois, et pendant celui d'avril, qu'on voit régner le sud-est, le sud pur et le sudouest. Ilssontmêlés d'ouest, de nord et d'est : celui-ci devient le plus habituel sur la fin d'avril ; et pendant mai il partage avec le nord l'empire de la mer, et rend les retours en France encore plus courts que dans l'autre équinoxc '. »
Ce que nous venons de dire se rapporte plus particulièrement à la partie orientale du bassin méditerranéen; mais les vents étésiens sont également dominants dans la partie occidentale, ainsi que le montre la note suivante, que nous empruntons à M. Ch. Martins : « La fréquence actuelle, dit-il, delà navigation entre la France et l'Algérie a permis de mieux apprécier l'état normal des vents dans la partie occidentale du bassin méditerranéen. Ce sont décidément les vents du nord qui prédominent. Celte fréquence des vents du nord se traduit par plusieurs signes. Ainsi, si l'on compare la demi-moyenne des traversées d'aller et de retour entre Toulon et Alger, on trouve que la traversée de retour est plus longue d'un quart pour un navire à voiles et d'un dixième pour un navire à vapeur. Cet effet ne peut être attribué aux courants, qui sont très faibles. Ensuite, tout le versant nord des îles Majorque ou Minorque, et surtout de celte dernière, est balayé par ce même vent, qui y occasionne un rabougrissemenl très sensible de la végétation. Ces vents dominent à Alger, à Toulon et à Marseille. C'est en hiver qu'ils atteignent leur plus grande violence, entre la côle de Provence et la côte d'Afrique.
Par l'intermédiaire de ces vents du nord, la brise marine des côtes d'Afrique, résultat de l'aspiration Ihermométriquc exercée du nord au sud par les sables brûlants du Sahara, se trouve liée aux vents du nord dominants en Provence et dans
i 1. Èlal physique de VÉijifpte [Voyage en Égyple et en Syrie).
tout le bassin du Rhône. Il est donc permis de croire que tous ces vents ont une commune origine. »
En résumé, les vents périodiques, quelque dénominationqu't n leur donne, moussons ou vents étésiens, ont avec les venls réguliers ou de direction constante ce rapport étroit qu'ils sont dus à la même cause: les uns et les autres sont produits par les inégalilés de la température dans des zones de latitudes diverses et aux inégalités de pression qui en sont la conséquence. Seulement, dans certaines régions et notamment sur les grandes étendues maritimes, ces inégalités oscillent entre des limites qui ne dépendent que des déplacements du soleil en latitude : de là la constance des alizés du Pacifique ou encore de l'Atlantique. Dans d'autres régions au contraire, les maxima de température et les centres de basses pressions sont inégalement répartis, suivant les saisons, en raison de la distribution géographique des terres et de leurs propriétés calorifiques : le Sahara et les déserts de Libye en Afrique, la Syrie et l'Arabie dans l'Asie occidentale, les îles de l'Australie et le continent Austrasien, sont autant de foyers d'appel pour les masses atmosphériques plus froides qui les avoisinent; suivant les époques, ces foyers concourent avec les zones équatoriales pour la production des grands courants atmosphériques, que tantôt ils secondent et tantôt ils contrarient au point d'en changer totalement la direction. Les alizés se changent ainsi en moussons, en vents étésiens.
§ 6. VENTS SINGULIERS ET LOCAUX : LE MISTRAL ET LE CERS ; LE FŒHN ET LE SIROCCO. LES VENTS DU DÉSERT : LE SIMOUN.
La circulation atmosphérique régulière, telle que nous venons d'essayer de la décrire et d'en indiquer les causes générales, est soumise, principalement sur les continents, à de nombreuses modifications dépendant des circonstances locales, de la nature du sol et de son relief, de l'orientation des chaînes de montagnes ou des vallées, etc. Les masses d'air entraînées