LES TEMPÊTES
§ 1. BOURRASQUES, TEMPÊTES, OURAGANS. — MOUVEMENTS DE TRANSLATION ET DE ROTATION DES TEMPÊTES. — LES CYCLONES.
Les marins désignent sous le nom de grain (squall of wind en anglais) tout changement brusque survenant dans la direction ou dans la force du vent; ce changement est d'ordinaire accompagné d'une recrudescence dans les nuées, qui couvrent le ciel et deviennent plus épaisses. Si les grains se succèdent à de courts intervalles, en augmentant d'intensité et de durée, ce sont des bourrasques, des coups de vent; puis, dans l'ordre de gradation ou de croissance de la perturbation atmosphérique, la bourrasque devient tempête, tourmente, ouragan. Les mêmes termes sont usités à terre, sans d'ailleurs qu'on attache une signification bien nette et précise à chacun d'eux. Cependant, comme on l'a vu plus haut, les échelles terrestre et marine de la force du vent s'accordent à considérer les tempêtes et les ouragans comme les termes extrêmes de la violence de la perturbation atmosphérique.
Jadis on regardait les orages, même les plus dévastateurs, comme des phénomènes locaux qui naissaient et s'éteignaient sur place pour ainsi dire, ou qui du moins embrassaient une étendue assez limitée de la surface terrestre. La difficulté ou la rareté des communications d'une part, de l'autre le manque d'observations simultanées, ne permettaient point de suivre les
phases d'une tempête et d'établir, comme on peut le faire aujourd'hui, les étapes de la route qu'elle parcourt sur les continents ou sur les mers. On avait bien constaté, à la fin du dernier siècle, la marche progressive de quelques grands orages, par exemple celle du terrible ouragan de grêle qui ravagea, le 13 juillet 1788, unebande du territoire traversant toute laFrance du sud au nord et allant jusqu'en Hollande1. Dans une note insérée dans les Annales de physique ei de chimie en 1818, Arago cite quelques faits de tempêtes qui se sont propagées en sens inverse de celui d'où soufflait le vent, mais sans insister sur Je fait même de la translation. Les observations de plus en plus nombreuses des ouragans de la mer des Indes, de ceux de la mer des Antilles, ne devaient pas tarder à mettre hors de doute le mouvement de translation de ces météores à la surface de l'océan, et l'on put les suivre également dans leur parcours à travers les continents, quand l'application du télégraphe électrique aux éludes météorologiques eut multiplié les observations et rendu prompte et facile leur comparaison. Cette application, aujourd'hui si appréciée, avait été tentée dès la fin du dernier siècle avec les signaux du télégraphe aérien ; mais c'est en 1850 que, sur la proposition de Redfield, furent faits les premiers essais vraiment pratiques, aux Etats-Unis. « On voit, dit M. Radau en signalant ce dernier fait, que l'idée de cette nouvelle applica-
\. On avait pressenti plutôt que reconnu Je mouvement de transport des météores orageux. Sur les instigations de Boida, des observations simultanées du baromètre en divers points de la France furent organisées par les soins de quelques savants, parmi lesquels Laplace et Lavoisier. Ce dernier manifestait, dans une note publiée en 1790, l'espoir que la comparaison des observations permettrait « de prévoir un ou deux jours à l'avance, avec une assez grande probabilité, le temps qu'il doit faire ; on pense même, ajoute-t-il, qu'il ne serait pas impossible de publier tous les matins un journal de prédictions qui serait d'une grande utilité pour la société ». Déjà Borda avait reconnu, en rapprochant des observations multipliées pendant une seule quinzaine, que les variations du baromètre en des lieux éloignés ne sont pas simultanées, mais successives, et que l'ordre de ces variations dépend de la direction du vent. « 11 y a une correspondance telle entre la force, la direction des vents et les variations du baromètre faites dans un grand nombre de lieux éloignés les uns des autres, qu'élan* donnés deux de ces trois éléments, on pourrait souvent conclure l'autre. » Dans son Cours de Météorologie, Kaemtz discute à ce point de vue les variations du baromètre à la surface du globe pendant un certain nombre de tempêtes célèbres, et le fait de leur propagation successive ressort clairement de sa discussion.