‹ Le monde physique (volume 3)Chapitre 86 sur 271 · La Suisse, t. I · texte numérisé non relu

La Suisse, t. I

le genre alpestre, et dont les divers reliefs ont été réunis par des ponts et des escaliers, renferme l'œuvre tout entière et bien authentique d'un glacier de l'époque quaternaire. Ce sont seize excavations ou marmites de géants, dont la principale a 14 mètres environ de diamètre sur à peu près autant de profondeur. Les forages polis et en entonnoir commencés par les eaux de fonte tourbillonnantes du glacier ont été ensuite continués et poussés de plus en plus dans le sol rocheux par les blocs erratiques que le glacier portait avec lui. Ce glacier était celui de la Reuss et de ses affluents. » On trouve des cavités semblables dans un grand nombre de régions que recouvraient les glaciers des anciens âges; notamment dans les fjords de la Scandinavie, où elles acquièrent des dimensions énormes.

Une des curiosités des glaciers, dont l'intérêt scientifique est immense surtout au point de vue géologique, ce sont les moraines, ces accumulations de roches, de cailloux, de débris de toutes sortes, tombés des montagnes voisines ou arrachés aux flancs escarpés qui bordent le fleuve de glace. Nous avons déjà dit qu'on les distingue en moraines latérales, les plus puissantes, parce qu'elles se grossissent de tous les blocs qui y tombent pendant la période de parcours du glacier; les moraines centrales, qui proviennent de la jonction du glacier principal avec ses affluents, et qui dès lors sont aussi nombreuses que ceux-ci (c'est ainsi que la Mer de Glace est sillonnée par quatre moraines centrales provenant du glacier du Géant, de celui du Lccbàiid et des deux glaciers qui constituent le Talèfre). En arrivant à la partie inférieure, au front du glacier, toutes ces moraines se réunissent en une seule, la moraine terminale ou frontale, que la masse de glace pousse en avant quand le glacier s'accroît en longueur, qu'elle laisse isolée au contraire quand, par un phénomène inverse, le glacier recule et diminue. La moraine frontale diffère des deux autres en ce que, au lieu de reposer sur la glace, ses blocs s'appuient sur le sol du fond de la vallée. Indépendamment de ces moraines, qu'on peut appeler superficielles, puisque les débris dont elles sont for-

mées proviennent tous de la surface extérieure du glacier, il y a lieu de considérer encore la couche de graviers, de cailloux cl de boues sableuses interposée entre la surface inférieure du glacier et le sol sous-jacent : elle constitue la moraine profonde. En arrivant au front terminal, ses débris s'accumulent avec les autres dans la moraine frontale.

Les blocs de rochers qui forment les moraines ont parfois des dimensions colossales; dans les glaciers des Alpes, il n'est pas rare d'en rencontrer qui mesurent une dizaine de mèlrcs dans tous les sens. Le rocher de Blaustein, dans la vallée de Saas, a un volume de 8000 mètres cubes.

Parmi les blocs de pierre que porte la surface des glaciers, il en est qui offrent une particularité curieuse : ils ont l'aspect de tables supportées par un pied de glace, à peu près comme le sont les anciens dolmens sur leurs piédestaux de granit. La figure 154 représente un spécimen de ces tables de glacier, dont l'explication est d'ailleurs fort simple. Nous avons parlé plus haut du phénomène de l'ablation, c'est-à-dire de l'abaissement continu de la surface du glacier sous l'influence de la température et notamment de la radiation solaire. La fusion de la glace ainsi produite pendant l'été compense l'exhaussement qui résulterait de la chute de la neige pendant l'hiver. « Tant que la fusion, dit M. Grad, entame seulement les neiges tombées l'hiver à la surface de la glace, les glaciers ne diminuent pas. Mais, une fois que la glace est elle-même entamée, les glaciers diminuent en hauteur, d'autant plus que l'ablation dépasse la croissance causée par l'infiltration et le regel de l'eau à l'intérieur de la masse1. »

1. Le savant que nous citons a mesuré en 4869 la hauteur de l'ablation à diverses altitudes sur le glacier d'Àletsch. Il a trouvé à 2150 mètres une moyenne quotidienne de 52 millimètres ; à 2000 mètres, cette moyenne s'élevait à 50 millimètres ; à 1800 mètres d'altitude, elle atteignait 52 millimètres. Elle était du reste fort inégale sur une même ligne transversale, en raison soit de l'abri des moraines, soit de la réverbération de la chaleur par les parois rocheuses des rives. Il s'agit là d'observations faites pendant les mois d'août et de septembre : dans les journées chaudes et claires de l'été, l'ablation est considérable. M. Grad l'a vue atteindre 15 millimètres par heure au glacier de l'Àar. Desor évalue à 5 mètres en moyenne la perte due à l'ablation pendant l'année entière sur les glaciers de la Suisse.

GREVASSES DES GLACIERS. .359

L'ablation ne se produit pas là où la surface de la glace est abritée contre le rayonnement solaire. Or un rocher isolé sur le glacier protège contre toute fusion la partie de la surface sur laquelle il repose, tandis que tout autour de sa base la glace fond et son niveau s'abaisse. Peu à peu donc le rocher reste suspendu sur un bloc de glace qui ne peut s'entamer que latéralement; le plus souvent cette espèce de plateau est incliné, et

Fig. 154. — Table de glacier.

l'on a remarqué que la direction de cette inclinaison est celle du nord au sud. Celte particularité s'explique aisément par l'action plus énergique des rayons solaires au midi du bloc, tandis que, du côté du nord, l'ombre portée rend l'abri plus complet. On observe un phénomène tout semblable dans les traînées que forment les moraines centrales. Les bandes de débris de rochers qui les constituent, s'élèvent quelquefois à 8 ou 10 mètres au-dessus du niveau du glacier. Or, en examinant ces crêtes, on reconnaît que la couche de pierres est super-

ficielle, qu'elle repose en réalité sur une longue arête de glace, que la moraine a protégée contre la fusion, tandis que l'ablation abaissait partout ailleurs le niveau du glacier.

Ainsi s'explique encore ce fait, bien connu des montagnards, que les objets qui disparaissent dans les profondeurs des crevasses Unissent, au bout d'un temps plus ou moins long, par reparaître à la surface, comme si le glacier rejetait tout corps étranger, « ne souffrait rien d'impur », selon l'expression consacrée.

§ 4. THÉORIE PHYSIQUE DU MOUVEMENT DZS GI.ACIEliS.

Tons les phénomènes que nous venons de rapporter ont leur intérêt; les curiosités des glaciers, comme on les appelle, doivent être soigneusement étudiées dans leurs moindres particularités, et les plus insignifiantes peuvent avoir, au point de vue scientifique, une importance considérable. Mais il n'en est pas moins vrai que le fait capital, dominant, est le mouvement de progression des glaciers, et que c'est sur ce fait que doit reposer toute théorie glaciaire.

Au siècle dernier, alors que l'on connaissait seulement le mouvement d'ensemble de descente de la masse, on songea tout naturellement à en attribuer la cause à la gravité. Le glacier glisse sur sa pente entraîné par son propre poids, de la même manière qu'un corps solide quelconque sur un plan incliné. Altman et Grimer firent, dès 1751 et 1760, cette hypothèse que Saussure adopta à la fin du siècle et à laquelle il prêta quelque temps le poids de sa grande autorité. L'illustre physicien et naturaliste supposait que le glissement était aidé par l'interposition de l'eau qui coule au-dessous du glacier entre les couches inférieures et le fond rocheux sur lequel il repose. L'explication, admissible pour les parties les plus basses, ne l'est plus pour les plus élevées, car alors la glace du fond, sous l'influence d'une température inférieure à zéro, adhère au sol

sous-jacenl, et cependant le mouvement de progression a été constaté dans les hauteurs du glacier comme dans le bas. Une autre objection est celle-ci : la vitesse de descente devrait croître avec l'inclinaison, tandis que nous avons vu des glaciers tributaires aux pentes très rapides se mouvoir plus lentement que le glacier principal. La théorie du glissement suppose d'ailleurs que toute la masse se meut d'un bloc; elle ne rend pas compte du mouvement inégal de ses parties, des bords au centre, de la surface au fond.

La comparaison des glaciers aux rivières, dont la vitesse d'écoulement varie de la môme manière que celle des diverses parties du glacier, a conduit les savants à pousser plus loin l'analogie entre les deux courants, fluide et solide. C'est la gravité qui entraîne les molécules liquides sur le lit incliné du fleuve, et les diverses résistances qu'elles éprouvent sur les bords, sur le fond, etc., expliquent alors les vitesses inégales dont elles sont animées. Mais la glace est solide et les particules qui la composent ne sont pas libres; elles sont liées par une force de cohésion qui, quand elle est vaincue par une force supérieure, détermine une rupture, non un écoulement. Cependant on a supposé la glace douée d'une certaine plasticité, analogue h celle des corps mous. Il paraît que Bordier (de Genève) a émis le premier cette idée, qui passa d'abord inaperçue, et que l'évêquc d'Annecy, Rendu, a nettement indiquée dans son Mémoire sur les glaciers (1840). « 11 y a une multitude de faits, dit-il, qui semblent exiger que nous accordions à la glace des glaciers une sorte de ductilité qui lui permet de se mouler sur le lit qu'elle occupe, de s'amincir, de se gonfler et de se contracter comme si c'était une pâte molle. » La théorie de la plasticité ou de la viscosité des glaciers a été surtout développée par Forbes, dont les observations et les nombreuses expériences

Page 1