Lyell, Principes de Géologie, t. II
brise, s'écrase; elle se liquéfie en partie, grâce à l'abaissement du point de fusion qui est la conséquence de la pression même. Elle peut donc céder, se resserrer ou s'étendre, selon les inégalités des gorges de son lit. Puis, en vertu du phénomène du regel, les fragments se ressoudent, forment à nouveau une masse compacte. En résumé, les glaciers ont toutes les apparences d'un corps visqueux, dont les diverses parties glissent les unes sur les autres ou à côté des autres, et sont animées de vitesses inégales dans leurs divers mouvements.
Cette théorie du mouvement des glaciers est généralement admise aujourd'hui. Elle a cependant été l'objet d'une grave objection de la part d'un compatriote de Tyndall, M. Henri Moseley. D'après ses calculs, la force de la pesanteur qui, en définitive, est ici la force motrice du glacier sur sa pente, est insuffisante pour rendre compte du mouvement différentiel de ses parties, du glissement des couches de glace les unes sur les autres1. L'intervention d'un autre agent est donc nécessaire, et M. Moseley le trouve dans la force vive de la radiation solaire qui, en pénétrant dans la masse solide du glacier, se transforme en mouvements moléculaires, en dilatations et contractions
1. Cette objection nous semble assez importante pour que nous en donnions un résumé plus complet, d'après M. Moseley lui-même. « Le travail total des forces qui produisent le déplacement d'un corps ou d'un système de corps solidaires, dit ce savant, doit être an moins égal au travail total des résistances qui s'opposent à ce déplacement. Les résistances qui s'opposent au déplacement d'un glacier sont : 1° celle qui s'oppose au cisaillement d'une surface de glace sur une autre, déplacement qui se produit continuellement dans la masse totale, par suite du mouvement différentiel ; 2° le frottement des couches de glace superposées les unes au-dessus des autres, plus considérable pour les couches inférieures que pour les supérieures; 5° l'arrachement de la glace dans le fond et sur les côtés du lit du glacier.
« Si le glacier descend sous l'influence seule de la pesanteur, le travail effectué par son poids, lorsqu'il se déplace d'une dislance quelconque, doit être au moins égal à la somme des travaux de toutes ces résistances. » Ayant fait ce calcul pour un glacier imaginaire, d'une direction et d'une inclinaison constante et d'un lit uniforme, M. Moseley a trouve que la force nécessaire pour faire glisser un pouce carré de glace sur un autre pouce carré ne doit pas dépasser une livre un tiers, pour que le glacier puisse descendre par son poids seulement. Or l'expérience prouve que celte force (qu'il nomme Yunité de cisaillement) est en réalité au moins 45 fois et peut être 90 fois supérieure. (( Donc, conclut-il, un glacier ne peut descendre par son propre poids sur une pente comme celle de la Mer de Glace; la glace ne se déforme pas assez facilement. 11 faudrait qu'elle eût à peu près la consistance d'un mastic mou, qui cisaille sous une pression d'une livre et demie à trois livres par pouce carré. » (Théorie de la descente des glaciers.)
successives. II assimile le glacier à une lame de plomb posée sur un plan incliné et exposée le jour à la chaleur du Soleil, la nuit à la radiation et au refroidissement qui en est la suite. Il démontre que cette lame se dilate plus par en bas que par en haut (à cause de l'influence de la pesanteur), se contracte plus par en haut que par en bas pour la même raison, et finalement descend peu à peu sur sa pente. La masse du glacier se conduit de la même façon par l'effet de la pénétration et de la sortie des rayons du soleil, des dilatations et des contractions qui en sont la conséquence. En calculant la quantité de chaleur capable par sa transformation de produire la quantité de travail nécessaire au mouvement réel d'un glacier, tel qu'il existe, par exemple, à la Mer de Glace, M. Moseley trouve 0,0655 unité de chaleur par chaque pouce carré de la surface, et par jour. Elle équivaut à 61,25 unités de travail, valeur effective du déplacement à la hauteur des Ponts. « Un glacier, dit-il, reçoit probablement une quantité de chaleur beaucoup plus grande dans des journées semblables à celles où l'on a observé les mouvements qui servent de base à ces calculs. »
En résumé, on a cherché à expliquer le mouvement de progression d'un glacier, en faisant intervenir diverses forces : soit la pesanteur seule appliquée à la masse en bloc — celle théorie est aujourd'hui abandonnée; soit en adjoignant à la pesanteur diverses forces moléculaires : la dilatation provenant de la congélation de l'eau d'infîllration a donné la théorie élaborée par de Charpentier, admise, puis abandonnée par Agassiz, et qu'un de nos savants compatriotes alsaciens, M. Charles Grad, soutient encore après l'avoir modifiée ; la dilatation due à l'action de la chaleur, que nous venons de résumer en quelques lignes; la viscosité ou la plasticité, expliquée par le phénomène du regel et de la surfusion, dont Rendu, puis Forbes et Tyndall se sont faits les soutiens.
Il est probable que ces diverses causes interviennent toutes dans le phénomène. Mais pour quelle part, c'est ce qu'il n'est pas possible de dire encore, dans l'état actuel de la science.