‹ Le monde primitif de la SuisseChapitre 118 sur 244 · MEUS ET CONTINENTS · texte numérisé non relu

MEUS ET CONTINENTS

La flore et la faune du Maroc et de l’Algérie ayant par leurs traits fondamentaux et par une certaine communauté des espèces une grande analogie avec celles des côtes européennes, on a pensé depuis longtemps que ces pays étaient autrefois reliés les uns aux autres par des isthmes tels que ceux qui existaient à Gibraltar et probablement aussi entre la Corse et la Sardaigne ; en effet, ces pays touchaient d’une part aux côtes méditerranéennes et d'autre part à l’Afrique. Cette hypothèse serait confirmée par les restes d’os que l’on a découverts récemment en Sicile et qui nous apprennent que l’Éléphant africain, l’Hippopotame et la Hyène tachetée vivaient en Sicile, et que par conséquent ce pays avait sans doute été en communication avec l’Afrique avant la formation actuelle.

Revenons maintenant à notre pays mollassique. Au nord du bras de mer qui isolait la Suisse de l’Europe centrale nous voyons un vaste continent s’étendant d’Espagne en Russie et comprenant une grande partie de la péninsule Ibérique, de la France, de l’Allemagne et de la Russie d’Europe. L'emplacement actuel de la mer Baltique devait vraisemblablement être à sec et en communication avec la Scandinavie primitive ; cette mer est la patrie du succin ou ambre jaune qui n’est autre chose que le produit des Conifères de l’époque tertiaire.

Le Danemark, la Hollande et le nord de la Belgique étaient immergés et la mer s’avançait jusqu'à Cologne ; d’autre part, la formation géologique des côtes de la Bretagne et de l’Angleterre, et la nature du sol anglais nous autorisent à croire que ces deux pays communiquaient directement. Il est vraisemblable aussi queles Iles Britanniques ne représentent qu’une faible partie d'un grand continent qui, traversant l’océan Atlantique, aurait rejoint l'Amérique. Nous aurons l’occasion plus tard d’examiner cette hypothèse.

Dans le sud, la mer Atlantique allait jusqu’au Golfe de Biscaye et atteignait les environs de Bordeaux; ces localités sont prodigieusement riches en débris fossiles de cette époque parfaitement conservés. La mer occupait aussi les côtes portugaises et espagnoles ; sur plusieurs points

LA MOLLASSE DE LA SUISSE

elle entrait assez avant dans les terres où elle laissa des grès (par exemple à Oporto, près de Lisbonne et à Séville).

Telle était la répartition des continents et des eaux dans l'Europe centrale à cette époque pendant laquelle se déposa l’helvétien. Cette distribution existait déjà pendant la formation du tongrien ; toutefois, à cette époque, le nord de l’Europe était moins relevé, de sorte qu’une grande partie en était immergée.

Nous avons vu précédemment que pendant l’éocène la mer avait laissé des dépôts sur Pile de Wight et dans le bassin de Paris ; durant le tongrien, ces localités étaient encore des côtes marines, et la mer couvrait alors la Belgique et une partie du nord de l’Allemagne. Un bras de mer partant de là passait par Cassel, Mayence, puis par le bassin du Rhône, arrivait jusqu’à Bâle, Porrentruy et Delsberg, et rejoignait là le golfe dont nous avons parlé. A l’époque de la mollase grise, la mer abandonna ces localités, ainsi que l’Alsace, la Hesse, la Prusse et le bassin de Paris. Cependant on peut observer une large bande qui traverse la Touraine, et où l’on retrouve des restes prouvant la présence de la mer, qui se retira cependant avant l’helvétien.

Pendant l’aquitanien il y eut un relèvement progressif du pays et il ne resta plus de la mer suisse que quelques bassins remplis d'eau saumâtre sur le bord des Alpes ; la Bavière était encore immergée. Ce ne fut donc pas le bras de mer partant devienne et traversant l’Europe centrale qui disparut alors, mais seulement les eaux qui submergeaient notre pays. Pour la première fois, Plie pennino-carnolique communiqua directement avec l’Allemagne. Cette communication fut, il est vrai, coupée pendant l’helvétien, mais elle se rétablit durant l’œningien.

Cette dernière phase laissa à sec non-seulement la Suisse, mais aussi la Bavière ; les bas-fonds de Vienne étaient encore occupés par de l’eau saumâtre et la plaine hongroise était recouverte par la mer; l’océan Aralo-Pontique couvrait encore de vastes étendues de pays.

Nous voyons par ce qui précède que durant la période mollassiqueles dépôts successifs d’eau salée et d’eau douce furent en connexion intime

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avec l’invasion et le retrait des eaux marines. Ces phénomènes provinrent sans doute de l’affaissement et du soulèvement du continent luimême.

Les dépôts de mollasse marine nous révèlent donc les limites de la mer dans notre pays ; on arrivera aussi à définir avec exactitude la configuration du continent tertiaire, lorsque l’on connaîtra le caractère et l’origine des masses de sable et de cailloux roulés accumulés pendant la période miocène. Pour nous faire une idée de ce que devait être notre pays à cette époque, nous devons enlever par lapensée toutes les couches qui recouvrirent postérieurement notre domaine mollassique. On arrivera à déterminer avec certitude l'emplacement des fleuves et des ruisseaux miocènes, l’area des mers et des bas-fonds, la forme des collines et des vallées, et on pourra les reproduire sur la carte; mais, pour le moment, beaucoup de données nous manquent encore et notre imagination doit se contenter des traits généraux.

L’époque tongrienne est encore très-obscure pour nous, nous savons seulement que nos frontières nord-ouest étaient baignées par la mer qui pénétrait par Bille dans les environs de Saint-Jacques, de Dornach- Bruck jusqu’à Radersdorf, Porrentruy, Delsberg et les environs desBrenets (canton de Neuchâtel). Il y avait évidemment plusieurs fiords du côté du sud, car on y reconnaît la présence de côtes marines. Le calcaire jurassique qui formait alors les bords de la mer est percé de nombreux trous dePholades; on peut ainsi suivre les côtes à Cœve, Miécourt, Develier, Delsberg et Radersdorf, et plus loin encore à Brislach, Dornach et Lijrrach. Là vivaient de nombreux Mollusques et d’innombrables troupeaux de Veaux-marins qui se plaisaient sur les rochers du rivage, et qui sans doute eurent plus d’un combat à soutenu contre les Squales de forte taille qui fréquentaient ces parages ; leurs dents et leurs os mêlés à de nombreux morceaux de bois et à des débris du Jura calcaire environnant étaient entraînés par les ruisseaux et venaient s’enfouir dans la vase du rivage, qui est devenue un grès calcaire. Par places, de grandes masses d’Huîtres sont ensevelies et forment maintenant des

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bancs entiers dans une marne calcaire jaune. Pendant que les dépôts les plus grossiers s’amassaient dans le voisinage du bord, une vase et un sable plus fins étaient entraînés dans l’intérieur de la baie et se transformaient là en un grès à grain fin et en marne bleue. Cette dernière occupe les couches inférieures du sol sur lequel est construite la ville de Bàle.

Pendant l’aquitanien, les marnes bigarrées (la plupart rouges) qui occupent tout le plat pays entre le Jura et les Alpes commencèrent à se déposer dans les eaux douces et tranquilles. Elles contiennent, à ce qu’il paraît, beaucoup de sels de fer qui proviennent peut-être du bohnerz éocène, et qui leur ont donné une couleur foncée. Le pays n’était que fort peu élevé au-dessus de la mer, et lors de la profonde dépression qui eut lieu le long des Alpes il se forma des lagunes d'eau saumâtre dans les environs de Lucerne (Horw et Winkel), à Ralligen. près du lac de Thoune. et ailleurs encore; nous y retrouvons les débris d’animaux vivant dans l’eau saumâtre. A Huttwyl (canton de Berne), à Yverdon, à Belinont (dans le Val de Paudèze) et à Saint-Sulpice près du lac de Genève, on a observé le Cerithiuin margaritaceum ; ce Mollusque nous indique qu’à cette époque quelques réservoirs étaient encore îemplis d'eau salée.

Dans l’origine, semble-t-il, le pays mollassique ne dut avoir qu'une maigre végétation; les marnes irisées nous ont conservé quelques espèces parmi lesquelles on distingue des Palmiers, des Jujubiers nains et des Dryandres. Peu à peu cependant une végétation luxuriante envahit le sol et caractérisa la seconde époque miocène. Les marais tourbeux envahirent les bas-fonds et le bord des lacs. Un de ces marais s’étendait depuis Chexbres (près de Vevey) jusqu'à la Paudèze (près Lausanne) ; un ruisseau s’y jetait près de Monod (dans les environs de Chexbres) et y amena de grandes quantités de boues argileuses et de cailloux calcaires roulés qui entourent maintenant les débris de plantes de cette époque.

La frontière nord de notre domaine alpin actuel était probablement baignée par un grand lac qui occupait l’ancien bassin marin. Ce lac était

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