‹ Le monde primitif de la SuisseChapitre 205 sur 244 · AMAS ERRATIQUES · texte numérisé non relu

AMAS ERRATIQUES

nombre, les gros et les petits sont disposés sans ordre ; les luis sont arrondis, d’autres ont des arêtes et des angles; on en voit souvent qui sont parcourus par des stries ou des égratignures rectilignes tantôt parallèles, tantôt se croisant en tous sens. Tandis que le diluvium stratifié s’étend d’une manière uniforme sur le fond des vallées, et n’est coupé que par le lit des ruisseaux et des fleuves formant par l’érosion des falaises perpendiculaires, le diluvium non stratifié présente ordinairement des monticules plus ou moins considérables. Ces monticules suivent généralement les versants des vallées, et courent parallèlement avec elles ; ou bien encore, prenant l’apparence d’un repli, ils forment des remparts semilunaires. Les plus remarquables de ces remparts, dont nous devons l’étude à M. A. Escher de la Linth, sont indiqués sur la carte géologique. On en rencontre deux dans les environs de Berne, l’un à Mûri, à une lieue au sud de cette ville, et le second dans la ville ellemême. On en remarque également plusieurs plus accusés encore dans les cantons de Lucerne et d’Argovie ; ainsi, à l’extrémité nord du lac de Sempach, on peut voir une éminence en forme d’arc, haute de 100 à 200 pieds et de la même largeur; d’un côté elle se relie aux amas de rochers de la colline de Sempach, et de l’autre à ceux de Wartensee. Plus loin, , un autre rempart, coupé par la Sur au-dessous de Staffelbach, se prolonge jusqu’à Mooslerau. L’extrémité nord du lac de Baldegg est fermée par une chaîne de collines semblables à celle de Sempach ; le même phénomène se reproduit au bord du lac de Wauwyl, qui est maintenant desséché. La tourbière de cette localité, célèbre par ses pilotis, est entourée d’une chaîne de mamelons ; cette chaîne, composée de débris erratiques, forme un vaste arc de cercle. Dans le bassin de la Limmat, on rencontre cinq monticules semblables ; le premier, qui n’est que faiblement accentué, se trouve entre Schübelbach et Tuggen ; le second part de Rapperschwyl, se dirige sur Hurden, et, prenant dans cette localité la forme d’une langue de terre, sépare le lac supérieur de l’inférieur. Les petites îles d’Ufnau et de Lützelau ne sont que les restes d’un récif de nagelfluh redressé, tandis que la presqu’île d’Hurden est formée de 50 à 60 pieds

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environ de sable, de gravier, de blocs de semitit et de calcaire, gisant dans le lac sur une longueur de 3 kilomètres. Ces blocs, d’un diamètre qui varie de \ à 12 pieds, s’étendent en forme de cintre jusqu’à l’autre rive (Rapperschwyl).

Le troisième rempart, d’une étendue beaucoup plus considérable, borne l’extrémité nord du lac de Zurich. Il commence à la Fliihgasse, suit le pied du Burghblzli à travers les vignes au-dessus de Riesback jusqu’au Kreuzbiihl et à la promenade haute. Le monticule de la Winkelwiese, de la Ziiune supérieure, ainsi que celui qui est situé entre la Marktgasse et le Rindermarkt, le Lindenhof, la colline du jardin botanique et la Brandschenkc située au-dessus de Sellnau, sont les restes d’un grand repli en forme de croissant qui originairement présentait une ligne non interrompue, et qui maintenant constitue le sous-sol de la ville de Zurich. C’est le même qui, sur la rive gauche du lac, continue jusqu'à l’église de Wollishofen, après avoir traversé le Freudenbcrg et le Bürgli. La chaîne de collines qui court du Kirchberg jusqu’à Horgercgg, et plus loin encore jusqu’à Ilirzel et Schônenberg, se compose, dans sa partie supérieure, de masses semblables de gravier non stratifié, dont le sous-sol est formé par la mollasse.

Dans la ville de Zurich, on retrouve cette formation en creusant des caves, des puits ou des fondations ; on la reconnut fort bien au Chorhermplatz près de la cathédrale où, il y a quelques années, on abaissa le niveau de la rue ; la fig. 3G0 représente, d’après un daguerréotype, cette partie du sous-sol de la ville. Les gros blocs anguleux appartiennent au calcaire des hautes Alpes, au semifit et à la mollasse ; un de ces blocs de calcaire avait environ 10 pieds de long et autant de haut. Les fragments de petite dimension arrondis et polis proviennent des mêmes roches et entourent les précédents de leur mélange varié. A Saint-Anna, au Felsenhof, et à la butte du jardin botanique, le sol est rempli de grands et nombreux blocs; au Sellnau, la construction d’une route et des fouilles faites pour des fondations de maisons mirent à

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jour l’intérieur de la colline, qui consiste exclusivement en débris erratiques *.

Les fouilles exécutées dans l’été de 1864, à la Brandsclienke, ont mis à nu une quantité de pierres alpines, parmi lesquelles d’énormes blocs de sernifit et de calcaire des Hautes-Alpes se trouvent mélés à des morceaux de grès et de nageltlub.

La quatrième moraine du bassin de la Limmat peut être observée depuis le cloître de Fahr, au-dessus de Scliüncmverd jusqu’à Altstetten, et la cinquième se voit à Spreitenbach, Kilwagen et Oetweil.

On rencontre de semblables collines eu forme de parapet dans la vallée de la Glatt aux environs de Schwerzenbach, Gfen et Dübendorf; elles s’élèvent jusqu’à 50 pieds au-dessus du sol de la vallée.

Les collines dont nous venons de parler sont eu général couvertes de végétation, et ce n’est qu’aceidentellement que leur structure intérieure est visible. Cependant les blocs, en beaucoup de localités, sont dégagés et se rencontrent à la surface du sol, isolés ou entassés les uns sur les autres; on les nomme alors Blocs erratiques. Plusieurs sont d'une grosseur extraordinaire et ont reçu des noms populaires ; tels sont : le l’flug-

stein, qui se voit entre Erlenbacb et Wetzweil; il se trouve à 140 mètres

au-dessus du niveau du lac et mesure 60 pieds de hauteur. D’après le professeur Escher de la Linth, malgré l’exploitation dont il a été l’objet, il cube encore environ 72,000 pieds, avec un poids de 90,000 quintaux. Un autre bloc gigantesque se voyait près de Hongg ; il a fourni les matériaux pour la construction d’une maison qui a reçu le nom de < zwn rothen Ackerstein. »

A Stcinhof, près de Seeberg, dans le canton de Berne, il y a trois énormes blocs de granit, dont le plus grand a environ 61,000 pieds cubes. Dans le cauton de Neuchâtel, on voit un bloc de granit à grain fin qui mesure 50 pieds de long, sur 20 de large et 40 de haut ; ou le nomme

* Au printemps de 1870, en y creusant les fondations d'une mai on on trouva un énorme bloc qui fut transporté et placé dans l'annexe du Palais de Justice comme un témoin des anciennes moraines.

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Pierre à Bot ; il s’en trouve un autre de 12,500 pieds cubes au-dessus du village de Mont-la-Ville, au pied du Jura, nommé Pierre de Milliet. Le bloc du Trésor, près d’Orsière, cube 100,000 pieds, et le Bloc monstre, sur la hauteur de Montet, près de Devent, 161,000 pieds.

Nous ne mentionnons que quelques exemples de ces blocs gigantesques qui sont répandus sur une grande partie de la Suisse *. C’est un fait digne d’attention, que dans quelques localités de nombreux blocs de même nature se trouvent entassés. Ainsi, au sud de Fallanden, on voit une quantité de débris de rochers de sernifit (rothen ackerstein) entassés les uns sur les autres, de telle sorte qu’on se croirait au milieu des ruines d’une montagne écroulée. Un amoncellement de ce genre, mais encore plus remarquable, se voit à Monthey, dans le Bas- Valais ; il se compose exclusivement de blocs de granit. Si de là on monte environ un quart d’heure, on rencontre sur le flanc de la montagne des blocs de rochers sans nombre dont les arêtes et les angles sont parfaitement conservés. Il y en a dans ce lieu de 8 à 10,000 pieds cubes, d’autres de 20 à 50,000 ; on évalue même à 60,500 pieds cubes un rocher isolé qu’on appelle la Pierre des Marmettes. Une autre, la Pierre des Mourguets, est composée de deux blocs énormes ; le supérieur, étant venu se placer sur l'inférieur, forma une large ouverture en se fendant lui-même ^dans toute sa longueur.

La carte géologique qui se trouve à la fin du volume donne une idée de la répartition des blocs erratiques en Suisse ; la partie laissée blanche entre le Jura et les Alpes représente le pays mollassique ; l’area des blocs erratiques est indiquée par les fines hachures et les lignes de points. Remarquons, d’après cela, qu’ils sont distribués dans notre Suisse d’une manière inégale, et qu’il y a dans le plat pays de vastes étendues où ils manquent. On est étonné de voir qu’en général, dans beaucoup d’endroits, les parties basses en sont privées ou n’en ont que fort peu, tandis

* J. de Charpentier en a figuré plusieurs dans son « Essai sur les Glaciers, » et Bachmann en a reproduit quelques-uns des plus gros du canton de Berne. Voy. « Die erratischen Findlinge im Cant. Bera, 1870. »

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que sur les pentes des collines et des montagnes on en rencontre jusqu’à des hauteurs considérables. Dans les vallées latérales du Bas-Valais et du lac Léman, ils remontent jusqu’à plusieurs milliers de pieds au-dessus du sol de la vallée. Dans le Jura, la limite des blocs forme un arc remarquable, dont la plus grande hauteur est dans la direction du lac Léman, à peu près vers le milieu. Cette ligne passe sur le Chasseron, à 3100 pieds au-dessus du fond de la vallée (1400 mètres au-dessus de la mer), à Chaumont à 2400 pieds au-dessus de Neuchâtel, au Chasserai à 2000 et 2200 pieds, près d’Orvin à 700 pieds, et s’abaisse près de Soleure jusque dans la vallée ; la partie occidentale de l’arc atteint à Gex le fond de la vallée. — De semblables phénomènes se voient aussi dans la Suisse orientale.

On rencontre dans le canton de Zurich de grands amas de blocs, les uns de sernifit et de granit, les autres provenant des Hautes- Alpes calcaires ; on en voit à Gyrenbad (2,400 pieds au-dessus de la mer) et presque jusqu’au sommet du Bachtel ; enfin, on en trouve sur tout le sommet de la chaîne de l’Albis jusqu’à Uetlibcrg, ainsi que sur le côté droit du lac de Zurich jusqu’au Zürichbcrg. Au Liigern, les blocs arrivent à une grande hauteur, distante seulement de quelques centaines de pieds de la crête de la montagne. Les collines qui entourent le lac de Constance sont par places garnies jusqu’à leur sommet de blocs erratiques ; on en rencontre même sur les hauteurs de Hohentwiel, dans le Hohgau. Chacun peut s’assurer que tous ces blocs (comme du reste tous les matériaux de nature erratique) sont complètement étrangers aux localités où ils se trouvent ; puisque dans tout le pays mollassique il n’existe nulle part de roche du même genre. En revanche, nous avons dans nos Alpes des montagnes entières, et même des chaînes de montagnes qui'sont formées d’éléments analogues ; on peut même, dans beaucoup de cas, reconnaître le chemin suivi par les blocs jusqu’au pays plat, par la série des débris de montagne répandus le long de leur route. Ainsi l’on trouve près de Katzenrütihof (au Katzensee) un bloc composé d’une variété spéciale de granit telle qu’il ne s’en rencontre nulle part dans tout le domaine alpin,

-L’ÉPOQUE GLACJA1KE.

si ce n’est à Ponteljestobel au-dessus de Trous. Des blocs du môme granit se retrouvent dans la chaîne qui court sur le côté droit du lac de Zurich, et plus loin à l’est, par exemple dans le Gaster, dans la vallée de Wallenstadt et en d’innombrables localités depuis Sargans à Itagatz, comme aussi sur la rive gauche du Rhin jusqu’à Trons. Nous pouvons les suivre encore depuis Sargans le long de la vallée inférieure du Rhin jusqu’à Rorschach. Tous ces blocs se trouvent sur la rive gauche du Rhin, et il est remarquable qu’on n’en rencontre pas un seul sur la rive droite. Les blocs sans nombre de sernifit répandus dans le canton de Zurich proviennent sans doute des montagnes de sernifit des environs de la vallée de la Linth et du lac de Wallenstadt. On peut en constater l’area sur la carte géologique. Comme le sernifit possède de nombreuses variétés, on peut désigner avec certitude les sommités d’où sont venus certains blocs erratiques ; ainsi l’énorme bloc le < P/lugstàii , > au-dessus d’Krlenbach, appartient par son grain fin et sa structure porphyrique au sernifit du Gantstock, au centre du canton de Glaris. Cette montagne est entourée, encore aujourd’hui de débris sans nombre et considérables auxquels elle doit son nom.

Dans le bassin de la Iteuss, on trouve des blocs nombreux de gneiss et de gneiss granitique du Saint-Gothard. On peut les remarquer déjà sur le versant ouest de la chaîne de l’Albis-Uctliberg, même au Schnabelpass, l’un des cols de la chaîne de l’Albis, on rencontre quelques granits qui ont passé sur le versant est, et il en est un plus grand nombre encore qui, ayant traversé le col de la Mutschelle, entre l’Uetliberg et l’Hasenberg, ont été amenés dans la vallée de la Linnnat. D’autre part quelques blocs de sernifit du bassin de la Limmat ont été transportés dans celui de la Reuss.

Dans le bassin de l’Aar les masses erratiques provenant de l’Oberland bernois s’étendent seulement jusqu’aux environs de Berne; et, ce qui est frappant, les masses diluviennes situées plus au nord proviennent du bassin du Rhône. — La Suisse occidentale tout entière est jonchée de ces derniers, comme l’a démontré le professeur Guyot. Il a examiné avec

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soin les espèces de roches et l’area des blocs de tout ce territoire, ainsi que leur lieu d’origine, qui est, selon lui, le Valais *. Il a prouvé que les montagnes qui ont fourni la majeure partie des matériaux erratiques du bassin du Rhône sont celles qui, avec leurs puissants glaciers et leurs immenses champs de névé, s’étendent entre le Saint-Bernard et le Simplon en séparant la Suisse de l’Italie. Ces Alpes pennines, et en particulier les montagnes qui s’étendent au-dessous d’Ering et de la vallée de

Bagne, sont la patrie des blocs de granit talqucux (arkésine **) qui sont

répandus sur une grande partie du bassin du Rhône, et qui se sont avancés jusqu’au Seeberg, comme nous l’avons vu. La serpentine et une espèce de gabbro (euphotide) proviennent du Mont- Rose. Le granit blanc s’est détaché du Valais supérieur et du versant sud des Alpes de l’Oberland bernois. — Les puissants blocs de granit alpin à grain fin que l’on remarque au-dessus de Monthey proviennent du val Ferret ; on en retrouve aussi au pied du Jura. Un granit semblable provient du Mont- Blanc et s’est répandu par la vallée du Trient jusque dans le Valais inférieur. Les grès gris à taches noires de Valorcine peuvent être descendus de cette vallée ainsi que du versant de la dent de Mordes. Ils occupent principalement le côté droit du bassin du Rhône, et abondent aux environs de Vevev. Ils forment une large zone qui, depuis le débouché de la vallée du Rhône s'infléchit le long des Alpes fribourgeoises jusque dans les environs de Friliourg et du Guggisberg; on en trouve aussi dans les environs de Lausanne et sur les plateaux près d’Yverdon.

Il est naturel de se demander comment ces masses de pierres colossales sont arrivées dans ces ditïéreuts lieux, et quelle est la force capable de transporter ainsi des blocs énormes à 50 et GO lieues de distance. La solution de ce problème a depuis longtemps beaucoup occupé nos géo-

* On peut consulter son important traité : Sur la distribution des espèces de roches dans le bassin erratique du Hhône. Bulletin de la Soc. des sc. nat. de Neuchâtel, 1847. La question du lieu d’origine des blocs erratiques a été traitée avec soin par F. Miihlberg dans son ouvrage sur les formations erratiques d'Argovie.

•• C’est une espèce de granit jaune-verdâtre qui sè compose d'un ussemblage de quartz, de feldspath, de stéatite, d'amphibole et de chlorite.

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logues. Comme nos torrents de montagne entraînent de grandes quantités de pierres, et qu’au milieu des orages ils acquièrent souvent un volume capable de transporter des blocs considérables, on a d’abord pensé que l’eau était l’agent de ce phénomène. Hor.-Bén. de Saussure, Léop. de Buch et Conr. Escher de la Lintli pensaient que des masses prodigieuses d’eau chargées de ces matériaux étaient sorties de leur domaine alpin et avaient couvert la plaine de ces débris. Pour ce qui concerne les cailloux roulés stratifiés, ils furent sans aucun doute amenés par les ruisseaux ; mais il aurait été impossible à ces ruisseaux grossis, et même aux fleuves les plus puissants, de transporter des blocs gigantesques sur les hauteurs, ni à de telles distances dans la plaine et encore moins sur les cimes de nos chaînes de montagnes. Comment ces fleuves auraient-ils pu transporter après de longs trajets des blocs, tels que ceux du Valais par exemple, jusque sur le Jura, et cela par-dessus les lacs.

Nos lacs existaient déjà à cette époque, comme le prouve la position des terrains mollassiques, qui était alors ce qu’elle est aujourd’hui et de laquelle dépendait la formation des lacs. Ce qui prouve que déjà alors nos réservoirs lacustres existaient, c’est que les dépôts de l’éq>oque diluvienne recouvraient en couches horizontales la mollasse dans les endroits où celle-ci est redressée; c’est, en second lieu, que ces dépôts suivent même les coupures insignifiantes des vallées, comme on le voit par exemple au Schnabelberg et à la Mutschelle, où les blocs de granit ont passé dans le bassin de la Limmat. Les matériaux amenés par les rivières s’y seraient naturellement entassés et n’auraient pas pu être transjtortés du Valais au Jura, du canton d’Uri à Lucerne et en Argovie, de Claris et des Grisons à Zurich. Cette hypothèse doit donc être écartée.

On a essayé de résoudre la question au moyen des glaces flottantes qui se produisent dans les pays polaires. Toutes les années d’énormes masses de glace se détachent et flotteut; elles sont souvent chargées de blocs de rochers qu’elles transportent dans les contrées méridionales. Supposons que l’espace compris entre le Jura et les Alpes était occupé par un lac ; il serait dès lors très-facile d’admettre que de grands glaçons chargés de

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rochers alpins les aient transportés au loin. De même que les glaces flottantes charrient des roches du Nord jusqu’à Terre-Neuve, ainsi les blocs de granit du Valais auraient pu être transportés jusqu’au Jura et déposés sur les bords du lac. Mais il est clair alors que tous les blocs auraient dû s’arrêter à la même hauteur, puisque le lac devait nécessairement avoir un niveau uniforme. Tel n’est pas le cas ; au contraire, nous avons vu plus haut que les blocs du Valais suivent une ligne courbe qui s’élève depuis Gex au Chasseron, où se trouve le sommet de l’arc, et qui redescend vers le lac de Bienne. Ce fait seul suffirait à ruiner l’hypothèse de la dispersion des blocs erratiques par les glaces flottantes ; mais on voit souvent que dans une vallée les blocs de même nature ne se trouvent que sur l’un des flancs de la vallée; tel est le cas pour les granits de Pontcljes, qui ne se rencontrent que sur le côté gauche de la vallée du Rhin, et pour les roches provenant du Prattigau, qui ne se voient que sur le côté droit. Si ces débris avaient été transportés par les glaces flottantes, ils se trouveraient sans aucun doute sur les deux côtés de la vallée, d’autant plus que celle du Rhin forme à Coire un coude qui est encore plus prononcé à Sargans ; c’est pourquoi les blocs se seraient nécessairement mêlés en cet endroit. Il ne faut pas oublier non plus que les amas qu’on en trouve le long du lac de Zurich ont une hauteur de plusieurs centaines de pieds, qu’ils ne s’appuient à aucune colline et forment des digues libres. Comment des bancs d’une hauteur et d’une étendue pareilles auraient-ils pu être formés par des glaces flottantes ? Comment d’ailleurs auraient-ils pu résister à la pression des eaux du lac élevées par le barrage à plusieurs centaines de pieds? Du reste, il n’existe aucune trace de la présence d’une mer dans tous les dépôts diluviens de la Suisse, non plus que dans les régions voisines de l’Allemagne. Ce ne peut donc pas être une grande mer qui a recouvert le pays, et encore moins une grande étendue d’eau douce : car où sont les montagnes qu’il aurait fallu pour former le bassin capable de contenir cette masse d’eau?

En effet, on rencontre des blocs erratiques dans la forteresse du Hohentwiel, sur les pentes septentrionales des montagnes de la Forêt-Noire

L’ÉPOQUE GLACIAIRE

et sur les hauteurs de Salève, tandis que les pays voisins sont bas et ouverts et que les plaines s’y étendent à perte de vue. La Suisse n’a donc pas été recouverte par un pareil lac, et l’explication de la dispersion des blocs erratiques par les glaces flottantes n’est pas soutenable *.

Le problème resta donc sans solution jusqu’à ce qu’un examen minutieux des glaciers de notre pays et des masses de roches qui y sont déposées, poussées en avant par eux et enfin rejetées sur leurs bords, offrit d’une manière inattendue une solution satisfaisante de la question du transport des débris alpins. Afin de nous en rendre compte, jetons un coup d’œil sur nos glaciers.

Si nous nous transportons sur une de nos gigantesques montagnes, même au milieu de l’été, nous nous trouverons entourés de masses énormes de neige qui remplissent toutes les crevasses et tous les bassins. Sur les flancs de la montagne et par les gorges descendent ces immenses champs de névé qui se perdent dans les profondeurs et se transforment en glacier. On entend par névé la neige grenue et fortement gelée, tandis que le mot glacier s’applique à la neige changée eu glace par la fonte et le regel. Plus les montagnes sont élevées et plus les champs de névé sont étendus, plus aussi, en général, les glaciers descendent dans les vallées. La plupart de nos' glaciers s’arrêtent à une hauteur de 1 100 à 2300 mètres. Le glacier inférieur de Grindelwald descend jusqu’à 1039 mètres au-dessus de .la mer. La partie inférieure du glacier se trouve donc, dans beaucoup de cas, au niveau de la région des champs de blé et des arbres fruitiers; elle diminue donc par la fonte du printemps à l’automne. Les glaciers devraient en conséquence reculer proportionnellement à cette perte s’il n’y avait une compensation continuelle dans leur masse même. Les quantités énormes de neige qui tombent sur nos sommets inhospitaliers sont emportées dans les régions plus basses et transformées en eau.

• Cette hypothèse a été reprise dernièrement par le prof. Sartorius de Waltershausen (Untersuchungen über die Klimatc der Gegenwart und der Vorwelt, p. 377) ; on doit regretter qu’il n’ait pas tenu compte précisément des faits qui ont rendu cette théorie inadmissible. (Voy. ma Flore fossile des régions polaires, p. 74.)

MORAINES

Elles trouvent un dégagement par les ruisseaux qui entourent le glacier et coulent dans la plaine. De nombreuses observations nous démontrent que la progression des glaciers a lieu pendant toute l’année, quoiqu’au printemps et au commencement de l’été elle soit beaucoup plus importante que pendant l’hiver; mais le mouvement absolu propre à chaque glacier provient de la masse des glaces et de l’inclinaison du sous-sol ; ces deux agents ont une grande influence sur ce phénomène. La mer de glace au Mont-Blanc s'est avancée progressivement, pendant les années 1788 à 1832, de 114 mètres suivant Forbes ; Agassiz estime que le glacier inférieur de l’Aar a progressé en moyenne de 52 à 71 mètres pendant les années 1841 à 1846. De 1827 à 1840, la partie supérieure du même glacier donne une progression de 1428 mètres, soit environ 100 mètres par an. Quelque raide et compacte que paraisse la masse d’un glacier, elle a cependant un mouvement, continu, quoique très-lent, et on peut le comparer au cours d’un fleuve obéissant à la loi de la pesanteur et se dirigeant doucement vers le plat pays. De la même manière les masses de neige qui, pendant la plus grande partie de l’année, tombent sur ces déserts, arrivent dans des régions plus chaudes où elles se fondent. Tous les corps étrangers tombés sur la croupe des glaciers s’avancent avec ’ eux. Nos montagnes sont exposées à une destruction lente, mais continue, par les influences atmosphériques. Même dans les roches les plus dures, quelques molécules sont dissoutes par l’air et par l’eau ; il se forme alors des fentes et des pores où l’eau pénètre, se gèle, et, par la différence de volume, fait sauter la roche. Les violentes tempêtes et les trombes d’orage mettent ces fragments peu cohérents en mouvement; ces débris, en entraînant d’autres, se précipitent dans les profondeurs. Dans la région des champs de névé, la décomposition est moins rapide, parce qu’un manteau de neige recouvre tout le pays, mais elle est d’autant plus active dans les Alpes moyennes et inférieures, où l’eau est si souvent changée en glace et où elle fond avec rapidité. C’est dans cette région du glacier que sont entraînés les débris des montagnes environnantes. Ils restent sur la croupe du glacier et sont poussés du côté de la vallée. Il n’est pas

L’ÉPOQUE GLACIAIRE

rare de rencontrer de ces foyers de destruction, d’où de nombreux blocs se détachent annuellement et sont précipités sur le glacier. Comme celui-ci avance, ces débris ne s’entassent pas. La première année ils auront fait un chemin de 300 pieds peut-être, et la seconde de 600. Ils forment ainsi le long des côtés du glacier une sorte de chaussée plus ou moins élevée qu’on peut suivre depuis l’endroit où elle commence jusqu’à l’extrémité, du glacier; cette chaussée sera d’autant plus élevée que la masse des matériaux aura été plus considérable. Tous ceux qui ont visité les glaciers auront certainement observé ces lignes de blocs qui ont souvent une longueur de plusieurs heures. — Dans le Valais, on les nomme Moraines; dans l’Oberland bernois < Gaudecken > et « Guffer ; > dans le canton de Glaris, Firnstoss. De toutes ces dénominations populaires, la première, acceptée par de Charpentier, est généralement admise.

Ces moraines commencent à se former le long des bords du glacier et sont alors appelées Moraines latérales. Elles reposent sur le glacier même et sont poussées avec lui. Cependant, si le glacier se fond sur ses bords, et qu’il se rétrécisse, les masses de débris sont déposées sur les pentes de la vallée et forment des lignes de déblais qui, suivant que le glacier diminue ou augmente, s’éloignent plus ou moins de lui. Si la vallée dans laquelle se trouve le glacier est large et plate, les moraines latérales restent séparées ; mais si la vallée se resserre, ces moraines se rapprochent, parce que dans les champs du glacier qui sont dépourvus de blocs, la fonte étant plus rapide, il se forme des excavations dans lesquelles se précipitent les débris des moraines. Dans les parties inférieures, les moraines latérales s’élargissent et se répandent sur tout le glacier, et il n’est pas rare de voir des glaciers qui sont complètement couverts de pierres et de boue.

La plupart des glaciers sont cependant aussi pourvus de moraines dans leur milieu, on les nomme Moraines médianes; elles se composent tantôt d’une seule ligne de blocs isolés, tantôt d’une ligne épaisse de débris qui sont répandus sur tout le glacier et suivent toutes ses courbes et toutes ses sinuosités. Vues depuis de grandes hauteurs, ces

MORAINES

lignes régulières et de couleur sombre tranchant sur la masse de glace d’un blanc azuré présentent un aspect tout à fait particulier. Ces moraines médianes proviennent de la réunion de plusieurs glaciers. Là où deux glaciers, sortant de leurs vallons, se rencontrent, il se formera une moraine médiane par la jonction de deux moraines latérales, et, dans la règle, chaque glacier aura autant de moraines médianes qu’il aura reçu de glaciers latéraux. — Sur celui de l’Aar, une grande moraine médiane commence sur la pente où les deux glaciers du Lauterhorn et du Finsteraarhom se réunissent ; cette moraine a une hauteur de 42 mètres et une largeur de 200 mètres à son extrémité. — Sur le côté gauche du glacier, on peut observer 7 moraines et 8 au côté droit ; chacune se compose de roches différentes. Les glaciers du Gorner, du Rosetsch et le glacier inférieur de la Bemina, ainsi que beaucoup d’autres, présentent des moraines médianes fort belles. Les pierres des moraines protégeant la glace qui est dessous contre la chaleur du soleil et l’air chaud, cette glace fond moins vite que celle qui se trouve exposée à l’air libre. C’est ainsi que se forment sur le glacier des tranchées et des talus ; mais les pierres gisant sur ces derniers glissent en partie dans les tranchées ; c’est pourquoi, sur de très-longs glaciers, les matériaux des différentes moraines se mêlent peu à peu. Tout ceci permet de comprendre comment s’entassent, à l’extrémité du glacier, d’énormes masses de pierres poussées en avant et provenant soit des moraines médianes, soit des latérales. Par la fonte de l’extrémité du glacier ces masses de matériaux tombent sur le sol, et forment les Moraines terminales qui, la plupart du temps, entourent les glaces fondantes d’un arc semi-lunaire à l’extrémité de la vallée. Si le glacier reste stationnaire pendant une longue série d'années, toutes les masses de pierres qu’il a reçues en chemin s’amoncelleront à cet endroit pour former une énorme moraine; s’il diminue, il forme une seconde demilune plus près de lui ; si au contraire il avance, il bouleversera l’ancienne moraine et en déposera une autre plus loin. Ces deux dernières moraines indiqueront la plus grande et la plus petite extension du glacier.

La plupart des pierres ainsi charriées sur le dos du glacier restent à

L’ÉPOQL'E GLACIAIRE.

sa surface, quoiqu’il y ait des crevasses ; cependant, il arrive parfois qu'elles tombent au fond. C’est principalement sur les côtés du glacier que le cas se présente, car il n’est pas rare d’y voir des crevasses entre la masse des glaces et le terrain. Ces pierres ainsi entraînées au-dessous du glacier forment aussi des moraines appelées Moraines du fond. Elles sont de même poussées en avant, et les matériaux en sont arrondis et polis par le frottement continuel auquel ils sont exposés. Là où la glace repose immédiatement sur le roc, le lit du glacier sera poli, et là où les pierres et le sable seront pris dans la glace, ce lit sera strié. La même chose s’observe le long des parois de rochers qui emprisonnent le glacier, surtout aux places où le lit est resserré et où la masse des glaces ayant un mouvement plus accéléré à cause de l’inclinaison, produit un frottement plus considérable. Là, les rochers prennent un véritable poli ; mais si le glacier renferme des grains de sable ou des fragments de roche, ces faces polies seront parcourues par des stries droites et bien accusées. Sur les pierres d’un grain fin, ces stries présentent souvent des lignes si pures qu’on les dirait gravées au diamant, et fréquemment on peut les suivre sur la longueur d’une toise. Là cependant où le fond du glacier est peu incliné et où les masses de glace peuvent s’épandre, on n’observe pas cette action sur le sous-sol. Il n’est pas rare de voir le glacier se séparer du sol ; c’est alors que la fonte des glaces crée d’immenses galeries et de profondes cavernes.

Les eaux qui s’écoulent des glaciers emportent avec elles de la vase provenant du frottement des roches, et leur communiquent une couleur sombre ; en outre, comme ces eaux doivent percer la moraine terminale pour s’écouler, elles entraînent avec elles beaucoup de débris. Les ruisseaux de glaciers portent donc au loin les débris de roche que les glaciers ont charriés, les arrondissent, enlèvent leurs stries et les déposent à une distance d’autant plus grande que la masse des eaux est plus considérable et que la force motrice est plus active. Les dépôts de ces ruisseaux sont donc faciles à distinguer de ceux des moraines. Ils sont disposés par couches, les rocs sont plus ou moins arrondis, souvent comme lavés ; tan-

MORAINES

dis que les pierres des moraines sont de toutes les formes et de toutes les grosseurs, striées ou polies, anguleuses ou arrondies, mêlées sans ordre à du sable, à de la terre et à du limon.

Les faits relatifs à la formation erratique de notre pays et ceux qui se passent actuellement dans nos glaciers offrent une analogie si complète qu’on doit leur attribuer les mêmes causes. Ces faits nous expliquent non-seulement la présence des débris alpins dans tout le plat pays de la Suisse, mais aussi leur dispersion.

Les amas de pierres alignées qu’on trouve sur les pentes de nos vallées sont les moraines latérales de glaciers et celles qui barrent les vallées sont des moraines terminales. Elles sont composées de blocs, de gravier poli et strié, non stratifié et mêlé à du limon, tout à fait comme dans les moraines modernes. La fig. 360 représente la portion d’une moraine qui a été mise à jour dans une rue de Zurich près de la cathédrale. Les cailloux roulés stratifiés proviennent des torrents qui, après la retraite des glaces, comblèrent les excavations du sol. Les glaciers formaient audessus des vallées et des lacs d’immenses champs de glace sur lesquels des masses de glaise et de terre furent amenées ainsi que les plus gros rochers ; ces débris s’étendirent ainsi petit à petit à des distances considérables sur les sommités et les arêtes mêmes de nos collines les plus élevées.

Le nord de la Suisse possédait cinq grands glaciers, et la Suisse italienne deux. Leur étendue est indiquée dans la carte géologique *. Le Valais donnait naissance au plus important de ces glaciers, parce que ce vaste pays alpin lui fournissait un fort grand nombre d’affluents. Il s’étendait sur le lac de Genève jusqu’au Jura et atteignait sa plus grande hauteur au Chasseron, dans la direction prolongée de la vallée inférieure du Rhône. La ligne des blocs erratiques .(provenant de la moraine) s’infléchissait d’un côté vers Bienne et de l’autre vers Gex ; ce qui

• Elle est basée sur la carte publiée en 1852 par le prof. A. Escher de la Linth. Quant au versant sud des Alpes, je me suis servi des travaux de M. G. de Mortillet.

642 L’ÉPOQUE GLACIAIRE

Fig. 360.

Moraine du Chorhermplntz à Zurich, entre la première maison de la cure et la maison d’école. Proül de la rue dessiné d'après un daguerréotype de 1819.

indique que l’épaisseur du glacier allait diminuant dans ces deux directions.

Ces lignes datent de l’époque de la plus grande extension du glacier. A cette époque, il remplissait toute la vallée principale du Valais, ainsi que les nombreuses vallées latérales, et s’élevait à plusieurs milliers de pieds au-dessus du fond de la vallée, comme le prouvent les parois de rochers polis et les amas de blocs.

La direction qu’avaient prise les moraines sur cette immense mer de glace a été décrite par le professeur Guyot; il distingue deux périodes dans la marche du glacier. Dans la première, son area maxima et ses bras s’étendaient jusque dans les hautes vallées du Jura vaudois et du neuchitelois. — A cette époque, la moraine terminale allait jusqu'à Aar-

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