DÉVELOPPEMENT DES FAUNES ET DES FLOUES
les lois naturelles, et partant des organismes inférieurs et simples pour arriver aux êtres les plus élevés et les mieux organisés. Depuis le jour où ce développement graduel a trouvé dans l’apparition de l’homme son terme final, aucune autre espèce n’a été créée.
Il ne faudrait cependant pas s’imaginer que ce développement progressif de la nature organique forme une simple série continue dans laquelle un chaînon fait suite à un autre chaînon, car nous savons que les animaux les plus inférieurs ne font pas suite aux plantes les plus élevées, c’est-à-dire que la nature organique ne forme pas une chaîne continue, car dans ce cas ce serait avec les animaux inférieurs que les plantes supérieures auraient le plus de rapports, ce qui n’est nullement le cas ; au contraire, les animaux uni-cellulaires se rapprochent tellement des plantes les plus simples qu’il est très-difficile de trouver la limite entre les deux règnes. Ils ont donc un point de départ commun pour ce qui concerne leurs organismes les plus simples; mais en s’éloignant de ce point, chacun des deux règnes prend une direction spéciale dans son développement, et leurs progressions respectives pourraient fort bien être comparées à un arbre qui, se ramifiant dans toutes les directions, pousserait des feuilles et des fleurs innombrables représentant la flore et la faune actuelles. La raison fondamentale de ce développement progressif que suit la nature d’après un plan déterminé doit être inné chez elle , car les éléments, étant de tout temps les mêmes, ne sont nullement modifiés, tandis que les êtres dans l’organisation desquels ils entrent, présentent de continuelles modifications et revêtent un nombre infini de formes et de manières d’être. Quoique les différences typiques chez les plantes et les animaux ne proviennent pas de causes extérieures telles que le climat et la nourriture, ces deux éléments sont cependant d’une grande importance dans ces deux séries d’êtres, car pour pouvoir vivre dans un milieu donné il faut que l’organisation des végétaux et des animaux soit appropriée à ce milieu. Dans les temps les plus reculés, lorsque la mer recouvrait encore toute la terre, les plantes et les animaux aquatiques pouvaient seuls y vivre. Mais la vie aquatique est plus incomplète que la
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
vie terrestre , aussi la flore et la faune aquatiques ont-elles de nos jours un degré d’organisation inférieur à celui des plantes et des animaux qui vivent sur terre ferme ; c’est pourquoi les deux grands règnes organiques présentent en vivant dans l’eau leurs formes les plus simples et leur existence originaire. Lorsque la retraite de l'eau mit à sec quelques espaces de terre, de nouvelles conditions vitales se produisirent ; celles-ci devaient se multiplier au fur et à mesure de l’extension de la terre ferme, de la complication de sa constitution et des modifications apportées à son état climatérique, soit par le refroidissement graduel de la croûte terrestre, soit par les changements fréquents apportés à la distribution de la terre et des eaux. Ainsi donc, plus la terre ferme augmentait, plus aussi sa constitution physique se modifiait et se compliquait. La conséquence en était une grande diversité introduite dans les conditions fondamentales du développement de la nature organique. Mais, quand par suite de ces modifications dans la croûte terrestre, la faune et la flore d’une organisation toujours plus élevée trouvèrent des conditions favorables pour prospérer, les espèces d’une organisation inférieure ne disparurent pas pour cela; elles ont même leur place dans la création actuelle, et elles ont encore aujourd’hui, comme dans les temps les plus reculés, à accomplir leur tâche déterminée. La théorie qui veut que les créations précédentes n’aient été que les premiers essais de production ou des études préliminaires en vue de productions plus élevées, c’est-à-dire de l’homme, est donc bien enfantine ; en effet, ces créations étaient parfaites dans leur genre, puisqu’elles correspondaient aux conditions physiques de la terre dans ces temps reculés.
Mais pourquoi, dira-t-on, notre sphère dût-elle passer par ces phases de développement? et pourquoi dès le commencement n’est-elle pas sortie des mains du Créateur dans un état propre à recevoir les êtres les plus élevés et les plus parfaits V Pour répondre à cette question, il faudrait savoir pourquoi l’on ne trouve ici-bas aucune stabilité soit pour l’individu pris isolément, soit pour le grand ensemble du monde intellectuel et du monde physique où tout se meut et se perfectionne.
l'espèce.
Sans aucun doute les espèces de plantes et d’animaux ont été changées à diverses époques, mais comment ces changements ont-ils été exécutés ? pourquoi les anciennes espèces se sont-elles éteintes, et comment les nouvelles ont-elles pris naissance? Tous ces phénomènes sont encore autant d’énigmes. Nous n’avons à notre disposition que des hypothèses pour les expliquer. Une modification profonde dans les conditions fondamentales de vie aura bien pu entraîner la mort des anciennes espèces. Il est clair que par le soulèvement d’une contrée au-dessus du niveau de la mer, toute la population aquatique de cette localité aura péri et que les animaux terrestres auraient subi le même sort si le pays qu’ils habitaient s’était affaissé sous l’eau. Des espèces d’une area relativement petite se sont sans doute éteintes de cette manière et peuvent s’éteindre encore aujourd’hui *.
Mais ces perturbations n’ont jamais, paraît-il, embrassé à la fois toute la terre et, par conséquent, n’ont pu avoir pour résultat un anéantissement complet de toute la nature animée. — Si nous considérons les modifications nombreuses qu’a subies notre pays dans le cours des âges, nous verrons que depuis la période triasique jusqu’à la période diluvienne, il y a toujours eu quelque part une terre ferme où la flore et la faune ont pu prospérer. Jusqu’au commencement de l’époque miocène nous y trouvons aussi la mer dans laquelle les animaux marins vivaient parfaitement. Il est donc permis de supposer qu’aucune cause physique extérieure n’est venue, du moins jusqu’alors, apporter dans nos contrées un changement aussi radical dans la nature organique.
On pourrait admettre qu’une durée déterminée de vie a été assignée à chaque espèce comme à chaque individu, et que ces espèces disparaissent
* Ainsi une belle et grande espèce d’Hclix (H. subplicata Sow.j ne sc trouve plus que sur un petit rocher maritime, près de Porto-Santo, tandis qu’autrefois elle était fréquente dans cette Ile ; on l'y trouvejdans le sable diluvien. — Si ce rocher tombait dans la mer, cette espèce disparaîtrait. Le Palmier Lodoicea sechellarum ne se trouve plus que rarement aux Séchelles ; il en est de même du Dracæna Draco dont on ne compte plus que quelques pieds à Madère et aux Canaries. 11 y fructifie rarement, de sorte (pie cet arbre remarquable s’éteindra bientôt.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
aussitôt que ce laps de temps est écoulé. Mais aussi longtemps que nous ne pourrons pas connaître la cause qui limite ainsi l’existence de l’espèce et qui est ainsi inhérente à l’espèce elle-même, cette loi restera obscure à nos yeux. Darwin, dans son célèbre ouvrage (On the origine of species by means of natural sélection), s’est efforcé d’expliquer l’extinction des espèces en la combinant avec l'origine de nouvelles espèces. Darwin base son opinion sur ce fait que le nombre des individus chez les plantes et les animaux augmenterait dans une progression géométrique , tandis que cette progression n’aurait pas lieu pour leurs moyens d’existence. Par conséquent, un grand nombre de plantes et d’animaux périraient chaque année, faute de place et de nourriture. Une lutte continuelle pour leur existence serait ainsi engagée entre individus de même espèce, dont un petit nombre seulement atteindraient l’âge adulte. Lorsqu’un individu aurait eu un avantage quelconque sur les autres il prospérerait plus facilement, tandis que les plus faibles languiraient et finalement périraient. 1æ premier transmettrait ses avantages à sa postérité, et lorsque petit à petit ces avantages auraient été multipliés dans une direction déterminée pendant le cours des siècles on obtiendrait des individus dont les caractères s’éloigneraient considérableblement de ceux de leurs ancêtres, et qui formeraient une nouvelle race. Cette race, Darwin la considère comme la souche d’une nouvelle espèce, car, dit-il, si ce développement continuait à progresser dans la même direction à travers des milliers de générations, en additionnant les déviations, quoique presqu’imperceptibles, la différence atteindrait à la fin un degré suffisant pour constituer ce que nous appelons une espèce. L’espèce mère aurait péri parce qu’elle ne pouvait pas soutenir la concurrence contre sa postérité plus vigoureuse qu’elle. 11 y aurait donc eu extinction d’anciennes espèces auxquelles de nouvelles auraient succédé ; cette extinction se serait produite toutes les fois que parmi les jeunes individus quelques-uns auraient réuni des caractères plus favorables à leur développement, et en les propageant, auraient fait périr dans la suite leurs cousins arriérés et moins bien doués. Mais les individus d’une
SYSTÈME UE UAKWIN. 759
même espèce auraient pu, dans le cours des siècles, prendre des directions très-ditlérentes, de sorte que ces formes, s’éloignant les unes des autres, donneraient enlin un groupe d’espèces qui formeraient un genre (genus). Toutes les espèces d’un genre devraient donc leur origine à une seule et même espèce, qui leur aurait ainsi servi de point de départ. Si l’on rétrogradait encore, on trouverait un même point de départ pour plusieurs genres, de sorte que les espèces d’une famille actuelle auraient une espèce mère qui leur serait commune et dont elles seraient les descendants. C’est ainsi que Darwin, remontant jusqu’aux premiers temps de la création organique, n’accepte à l’origine qu’un nombre fort restreint de types fondamentaux desquels seraient descendues toutes les espèces vivant aujourd'hui, et qui se seraient modifiées à travers des époques d’une durée incalculable. Si cette hypothèse était rigoureusement appliquée, il nous faudrait supposer que toutes les espèces ont eu un point de départ commun et que, se modifiant dans le cours des âges, elles se sont développées dans toutes les directions. Si nous pouvions . embrasser d’un seul regard toutes les espèces qui ont existé, elles se confondraient toutes insensiblement, de sorte qu’on ne pourrait trouver nulle part une limite entre une espèce et la suivante. Ce que nous appelons une espèce ne serait alors autre chose que la forme apparue dans un temps déterminé et qu’on ne pourrait distinguer de l’espèce mère que parce que les formes intermédiaires sont perdues et, par conséquent, nous sont restées inconnues. Ainsi donc, si nous pouvions retrouver les membres intermédiaires des séries qui auraient réellement existé, toutes les différences d’espèces disparaîtraient. Mais comme nous voyons dans la nature des espèces bien tranchées, parwin est obligé de supposer que nous ne connaissons qu’une fraction infiniment j>etite des plantes et des animaux qui existaient autrefois. 11 serait pour le moins étrange que dans des séries aussi interrompues on puisse trouver matière à une succession harmonique ; c’est pourquoi les disciples de Darwin cherchent à diminuer autant que possible cette harmonie , ou simplement à la nier.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES