RÉSUMÉ
L’exposition des particularités qui précèdent était nécessaire pour tirer les conclusions générales suivantes :
En premier lieu, la richesse de la faune entomologique est une preuve que la terre ferme avait à cette époque une vaste étendue, et qu’icinous n'avons pas à faire simplement avec une petite lie de la mer liasiqùc. — L’existence des Insectes aquatiques (Libellules, Coléoptères, etc.), qui étaient si nombreux, révèle la présence d’un fleuve ou d’un bassin d’eau douce. Nous savons que toutes les petites Iles de l’Océan ne donnent asile qu’à fort peu d’animaux aquatiques; ainsi les lies Canaries, Madère, les Açores, n’en possèdent que fort .peu. La raison en est simple : les ruisseaux sont trop petits et presque complètement desséchés à certaines époques de l’année, ce qui nuit aux conditions d’existence des animaux d’eau douce. Il faut qu’une lie ait une certaine étendue pour que les ruisseaux n’y tarissent pas. — Tout en admettant qu’à l’époque basique il tombait probablement beaucoup plus de pluie que de nos jours, et que cette pluie se répartissait plus également pendant l'année que dans les Iles que nous venons de nommer, la quantité des Insectes d’eau douce que nous retrouvons nous porte à croire que l’île basique était fort grande. Il n’est pas difficile de déterminer quelle était l’étendue de ce pays. Nous avons déjà vu plus haut (p. 58) qu’à l’époque keupérienne le continent de la Forét-Noire, notre pays d'Odin s’étendait jusqu’à Passwang et jusqu’à Staflelegg. On ne peut pas affirmer que Schambelen y fût compris ; mais nous avons vu (p. 69) que probablement le keuper de cette localité était le produit d’une eau saumâtre, et que par conséquent il indiquait une côte. Elle existait en tous cas dans les premiers temps de l’époque basique. Les marnes basiques de Schambelen forment les côtes sud de ce continent. Nous pouvons les
INSECTES DE SCHAMBELEN.
suivre jusqu’à Staffelegg, près d’Aarau. J’ai trouvé là (dans la direction du Nord, près du débouché de la vallée de l’Aar, dans le Frickthal occidental, au-dessus de la route), dans du lias schisteux, deux espèces d’insectes, le Nitidulites argoviensis (PI. VIII, fig. 2) et une Glaphyroptera, dont l’une a été découverte à Schambelen. Immédiatement audessus de ces schistes il y a, comme à Schambelen, un banc calcaire avec la Gryphæa arcuata et l’Ammonites Bucklandi, c’est-à-dire dans des conditions identiques.
Nous n’avons que de faibles notions sur la configuration à cette époque de Plie alpine dont nous avons parlé dans notre premier chapitre. On a découvert dans le lias de Tarasp, dans la Basse-Engadine, une espèce de Prèle (PI. IV, fig. 11) qui est probablement la même que l’Equisetum liasinum de Schambelen; on a trouvé également quelques plantes
terrestres, que nous décrirons plus tard, sur la chaîne du Stockhom et
près de Bex dans des couches basiques les plus récentes.
En second lieu, ces plantes fossiles retrouvées à Schambelen ne suffisent pas à expliquer la présence des Insectes que nous avons énumérés.
Nous avons vu plus haut que Plie basique devait avoir produit des Mousses et des Champignons que nous y avons cherchés en vain ; on peut également se demander s’il y avait déjà des arbres dicotylédones et des herbes, car la présence seule des Insectes ne suffit pas pour l’aftinner. Malheureusement nous savons très-peu de chose des rapports de ces Insectes avec les Cvcadées; et, en général, la manière de vivre de la plupart des Insectes des zones tropicales nous est complètement inconnue.
La farine abondante des troncs de Cycadées n’a pas certainement dû servir seulement aux Blattes et aux Termites, mais elle a sans doute fourni leur nourriture aux larves de beaucoup de Buprestes. Pour d’autres, nous trouvons, en revanche, dans les Conifères de Schambelen, Araucarites peregrinus et Thuites fallax, une nourriture qui leur était, appropriée; c’était le cas principalement [tour les 5 espèces de Mélanophiles, les Élatérides et les Sitones.
LE LIAS EN SUISSE
Le Chrysomelites prodromus (levait vivre sur le Banibusium liasinum. par analogie avec le Chrysomela graminis qui se rencontre sur les Roseaux.
La faune entomologique ne nous foumit donc aucune preuve de la présence d’arbres feuillus. Il est important d’observer que tous les Mélolonthides et les autres familles de Lamellicornes, qui vivent dans les forêts d’arbres feuillus, manquent complètement dans le lias ; on en peut dire autant des milliers d’espèces d’insectes ayant à présent la même nourriture et dont nous n’avons aucun représentant dans la faune de Schambelen.
En troisième lieu, on pourrait croire, par analogie avec d'autres classes d’animaux, que les Insectes primitifs devaient avoir une taille remarquable et des formes étranges; mais il n’en est rien, et ou s’en convaincra en jetant un coup d’œil sur les PI. VII et VIII. Il y avait à la vérité quelques grands types dans les Libellules et les Euchroma; mais la plupart des espèces sont petites, et même plus petites que les plus petites de la même famille connues de nos jours.
Le même fait s'observe chez les Insectes du lias anglais ; on en a conclu que le climat du lias devait être un climat tempéré, parce qu’en général, dans les climats tempérés, les Insectes sont plus i>etits que dans les climats chauds et tropicaux. Mais cette déduction n’est pas exacte.
Là où les conditions climatériques ont permis à la végétation de se développer d’une manière luxuriante, beaucoup d’insectes ont acquis de grandes proportions : ainsi dans les parties tropicales de l’Amérique et de l’Asie; mais à côté d’eux, il y a des milliers d’espèces fort petites. Nous ne pouvons donc inférer de ce que les Insectes du lias étaient petits, qu’à cette époque leur vie n’était pas soumise à des couditious climatériques favorables, et que par conséquent les grandes formes ne pouvaient se produire, comme de nos jours, sous les tropiques, car les plantes dicotylédones phanérogames, dont ces Insectes se nourrissent, manquaient complètement alors. Il est connu que les plus gros Insectes trouvent leur nourriture dans les arbres feuillus : ainsi chez nous les Cerfs-volants (Lu-
INSECTES DE SCHAMBELEN.
cani), et sous les tropiques, les puissants Scarabées. Ce n’est donc pas le manque de chaleur, mais le manque d’arbres feuillus qui est la principale raison de l’exiguïté de la plupart des Insectes de cette époque.
Si nous observons la proportion numérique des familles, nous verrons qu’elle dénote un climat chaud ; nous rappellerons entre autres les Buprestites, qui sont nombreux, ainsi que les Termites et les Blattes ; nous rappellerons aussi que parmi les premiers on trouve des formes vraiment tropicales, et que les Blattes ont bien plus d’analogie avec celles des zones chaudes qu’avec les nôtres. Il en est de même pour les végétaux. Les Cycadées ainsi que les grands Roseaux et les Fougères à nervures réticulées n’habitent que les zones chaudes et torrides.
D’autre part, les Araucaria s’avancent depuis les zones chaudes jusqu’aux tempérées, et le Thuya jusqu’aux latitudes Nord ; néanmoins, parmi les Conifères, ces deux arbres sont ceux qui descendent le plus au Midi ; ils ne modifient donc pas l’hypothèse que nous avons énoncée plus haut, quoique leur présence seule ne permette pas de conclure à un climat chaud. Ce n’est pas l’air seulement, mais aussi la mer qui avaient sous nos latitudes une température plus élevée que de nos jours ; les Ammonites, proches parentes des Nautiles qui vivent actuellement dans les Indes, en sont une preuve, ainsi que les Pentacrinites, qui ne se trouvent que sur les côtes des Antilles. On est frappé au premier abord de ne pas voir de bancs de Corail dans le lias ; mais il ne faut pas oublier que le Corail manque encore de nos jours sous les tropiques partout où un fleuve se jette dans la mer, comme aussi dans les endroits où il se produit beaucoup de vase, la vie de ces Polypiers étant impossible dans ces conditions. Aussi longtemps que le lias se composera de marnes de couleur sombre, nous n’y trouverons aucune trace de Corail.
Maintenant que nous nous sommes orientés sur notre lie basique, il serait intéressant de jeter un coup d’œil sur les autres continents de cette époque.
Dans le lias de la Forêt-Noire et en général de l’Allemagne méridionale, on n’a point encore trouvé de plante terrestre fossile; mais près
LE LIAS EN SUISSE
d’Halberstadt et de Quedlimburg, ainsi qu’au sud de l’Angleterre (principalement dans le Glowcestcrshire, le Warwichshire, le Somersetshire et le Dorsetshire) on a observé les traces de côtes marines semblables à celle de Schambelen; on y a trouvé des plantes, et en Angleterre des Insectes; mais dans toutes ces localités il n’y a pas trace d’arbres feuillus; les forêts y étaient formées aussi de Cycadées et de Conifères; la végétation herbacée se composait de Fougères, parmi lesquelles nous retrouvons en partie les mêmes espèces que dans notre lie liasique, ainsi le Phlebopteris polypodioïdes et le Camptopteris Nilssoni ; un de nos Conifères apparaît aussi dans le lias anglais, c’est l’Araucarites peregrinus. Fin général, la flore liasique a encore les caractères fondamentaux de celle du trias. Les forêts étaient encore composées de Cycadées et de Conifères qui diffèrent comme espèces de ceux du trias, mais avaient le même port; quant aux Fougères, elles appartiennent en grande partie aux mêmes genres. — Ce qui distingue la flore liasique de la triasique, c’est que, du moins chez nous, les grandes espèces arborescentes d’Équisétacées sont réduites à de petites formes herbacées.
On connaît jusqu’à présent 56 espèces d’insectes provenant d’Angleterre, dont : 7 Orthoptères, 12 Névroptères, 29 Coléoptères et 6 Hémiptères et deux espèces ailées, qui ne sont pas déterminées. Peu d’espèces de ce pays ont été retrouvées dans le nôtre, et cependant l’ensemble de la faune entomologique a le même caractère.
Les espèces communes sont: Elaterites vetustus Brod. sp., Hydrobiites veteranus et, quoique avec moins de certitude, le Gomphocerites Bucklandi Br. sp., Bellingera ovalis, et le Glaphyroptcra gracilis. Les Coléoptères représentent encore l’ordre le plus riche; ensuite viennent les Névroptères, les Orthoptères et les Hémiptères. Les Lépidoptères et les Hyménoptères manquent; en fait de Diptères, on n’est pas fixé encore sur les traces qui en ont été trouvées. Parmi les Coléoptères, ce sont encore les Buprestes qui dominent, et parmi les Coléoptères aquatiques de petits Hydrophilides. Les genres sont en partie les mêmes.
En Angleterre, ainsi que chez nous, pendant l’époque liasique de pe-
INSECTES LIASIQUES D’ANGLETERRE. 117
tites Cicadelles sautillaient dans les broussailles, les Libellules se balançaient dans les airs, tandis que les Blattes et les Termites cherchaient leur nourriture dans les forêts, que les Punaises des bois donnaient la chasse à d’autres petits animaux, et que de joyeux essaims de Gvrines s’ébattaient à la surface de l’eau.
Là aussi se trouvaient les Sauterelles qui troublaient seules par leur chant peu harmonieux le silence des forêts primitives.
Cet ensemble de caractères nous révèle que les conditions extérieures d'existence étaient les mêmes autrefois en Angleterre que chez nous, et que les conditions climatériques surtout étaient identiques. Les matériaux composant les roches liasiques en Angleterre sont semblables aux nôtres dans beaucoup d’endroits. En longeant la côte de Charmuth à Lyme dans le Dorsetshire, on rencontre partout des rochers marneux battus par les flots, qui rappellent tout à fait Schainbelen, et semblent avoir été formés dans les mêmes circonstances.
Là la mer baigne encore les côtes comme à l’époque liasique, délitant • les roches molles du bord et les déposant dans ses profondeurs pour la formation de nouveaux rochers, tandis que chez nous notre lias se trouve enfermé dans un continent.
Nous pouvons voir par cet aperçu général des formations liasiques en d’autres pays, que la vie organique de Schainbelen n’était pas simplement un phénomène local, et nous pouvons nous faire une idée exacte du monde organique et inorganique de ces premiers âges de la terre, stéréotypé dans les roches comme une collection merveilleuse de plantes et d’animaux.
Retournons maintenant à Schambelen avec les faits que nous avons constatés et restant dans le vrai, essayons de reconstituer par l'imagination la vie et le mouvement qui animaient notre anse marine (Voir la planche ci-contre).
Nous nous plaçons sur une éminence qui domine la baie, et nous nous reposons à l’ombre d’une Cycadée, l’air du matin passe frais et pur au travers de ses feuilles découpées. Nous voyons de là les hauteurs voisines
LE LIAS EN SUISSE
couronnées de Cycadées au feuillage raide et pinné. et de Conifères à l’ombre desquels s’étalent les Fougères à feuilles plus ou moins finement découpées, et où pullulent les tristes Champignons.
Le fleuve coule à nos pieds ; ses bords sont couverts de Roseaux et de Prèles herbacées. Au-dessus des eaux voltigent de grandes Libellules qui parcourent les Roseaux du bord, pendant que de brillants Buprestes, d’agiles Élatérides et de charmantes petites Nitidulides bourdonnent dans notre arbre et se chauffent au soleil sur ses feuilles ou ses fleurs.
Si nous nous approchons du bord, nous remarquons que les eaux tranquilles du fleuve charrient jusque dans la baie des feuilles, du bois et des Insectes d’espèces variées qui s’enfonceront dans le fond vaseux pour former des masses organiques. L’eau ne transporte pas seulement des animaux morts, mais elle donne asile à de nombreuses créatures dont elle est l’élément, et qui, réunies en troupes nombreuses et variées, semblent heureuses de vivre.
Il y a plus de soleil et de mouvement dans ce paysage que dans celui de l’époque carbonifère. L’excédant des vapeurs de l’atmosphère a été absorbé. Les masses de gaz acide carbonique ont été assimilées par les végétaux qui ont été enfouis en terre comme une riche provision de combustible pour les âges à venir. L’air en est devenu plus léger et plus transparent, et le soleil répand partout son influence vivifiante. — Les arbres feuillus manquent toujours, ainsi que les fleurs ; la nature n’a pas encore de voix; les Sauterelles sont les seuls chanteurs de ce monde désert.
Cette phase parait avoir duré un temps relativement court; nous avons vu plus haut que la marne renfermant les Insectes et les plantes terrestres n’avait qu’une faible épaisseur. Déjà dans les couches marneuses supérieures on n’en rencontre plus; au-dessus vient un banc calcaire de 10 pieds d’épaisseur dans lequel nous ne trouvons plus aucune trace d’organismes de la terre ferme. Cette chaux renferme à sa partie inférieure et dans une épaisseur de 4 pouces environ une couche compacte de corps cylindriques et très-ramifiés, Cylindrites lumbricalis
CALCAIRE A GRYPHÉES.
Kurr sp., formée probablement de plantes marines; dans une couche suivante de 12 pouces environ, se trouvent des Ammonites : Amm. Ruklandi, Rhynchonella variabilis, Pleurotomaria similis et le Relemnites acutus. Dans une troisième couche dure et remplie de cailloux, les pétrifications manquent, tandis que dans une quatrième il y a une grande abondance d’animaux marins : Gryphées, Ammonites; A. planicosta, armatus, Rhynchonella oxynoti, et des Pentacrines.
Fig. 55 Fig. 56. Fig. 58. Fig. 57.
Fig. 55 Gryphæa obliqua dn calcaire A Gryphées de Scharabelen. — Fig. 56. Belemnites acutus, Mill. — Fig. 57. La même, coupe longitudinale. — Fig. 58. liéleumite restaurée telle qu’elle étAit probablement.
L’espèce de Gryphite la plus commune est la Gryphæa obliqua (fig. 55) qui ailleurs n' apparaît que dans les dernières couches supérieures du lias (betakalk de Quenstedt), tandis que la Gryphæa arcuata, espèce très-voisine, occupe les couches inférieures. Les Gryphées ont deux grandes valves inégales ; l’une de ces valves a un long crochet courbé en spirale, tandis que l’autre, beaucoup plus petite, est plane et même un peu concave.
LE LIAS EN SUISSE
Parmi les Ammonites, l’A. Bucklandi se distingue par sa gros seul'. On en a trouvé des morceaux provenant d’animaux d’un pied de diamètre. Dans ce dépôt calcaire, ce sont les Bélemnites qui dominent* (Belemnites acutus, fig. 56, 57).
Les Bélemnites ont un corps fusiforme généralement muni d’un rostre à son extrémité; elles sont très- répandues dans le Jura, où par place on les trouve par milliers. Elles ont depuis longtemps attiré l’attention du peuple, qui dans beaucoup d’endroits les appelle : doigts du diable, pierre de chat ou pierre de foudre, leur attribuant une vertu surnaturelle; on en fait des amulettes et elles sont devenues un article de commerce comme les Ammonites dans l’Himalaya. Un simple examen des Bélemnites a démontré depuis longtemps qu’elles ne sont que l’analogue de l’osselet du Calmar ou la pulpe calcaire de cet animal. On peut par analogie reconstruire la Bélemnite comme suit. Elle se composait de trois parties :
1° Un osselet corné (fig. 58 a) fermé à la base, ouvert en avant, protégeant le dos, mais dont les bords du côté ventral n’étaient pas réunis ;
2° Une alvéole (ou phragraocone) calcaire (fig. 58 b) divisée en loges par de nombreux diaphragmes disposés comme des verres de montre superposés. Du côté ventral, les diaphragmes sont percés par un tube ou syphon. L’alvéole (fig. 58 c) est entourée d’une gaine calcaire ou rostre qui se compose de nombreuses couches fibreuses rayonnantes et forme ainsi la troisième partie de l’animal.
L’osselet corné est rarement conservé ; c’est pourquoi d’ordinaire nous ne trouvons que l’alvéole avec son rostre, ou celui-ci seulement. Tout cet appareil, semblable à celui des Seiches, était enveloppé de parties , molles qui ne se sont pas conservées; c’est pourquoi on ne peut se former ime idée exacte de l’animal que par son analogie avec les Seiches vivantes (fig. 58). Cette manière de voir est confirmée par une pièce remarquable qui a été découverte dernièrement dans le lias de Channuth, en Angle-
* Les plus anciennes Bélemnites de notre pays proviennent des rouelles de Küsscn , à Scesaplana.