CHAPITRE IV
LA MER JURASSIQUE
J.a mer. Nous demeurons au centre d'une ancienne baie marine. — Diflérentes zones marines et leurs habitants. — Distribution de ces dernières. — Application de ce qui précède à la mer jurassique.
A. Le jura du nord et de l'ouest de la Suisse. — Les dépôts proviennent en grande partie des bas-fonds. — Les zones profondes, les Mollusques et les Coraux. — Formation des Coraux et des îles madréporiques de nos jours. — Atolls. — Écueils barrières et écueils bordures. — Leur distribution. — Les bancs de Coraux du Jura. — Leur formation et leur intluence sur la répartition des animaux dans la mer jurassique. — Les écueils bordures du golfe alsacien. — Les atolls du Jura soleurois et bernois. Les bancs de Tortues de Soleure. — Area des bancs jurassiques. — Écueils émergés et immergés.
R. Le jura alpin. — Grande importance de scs dépôts rocheux. — Pauvreté en pétrifications. — Couleur foncée du calcaire alpin. — Cause de cette coloration. — Vue générale des animaux de la mer jurassique. — Les Rayonnés, Polypiers, Éponges, Oursins. Mollusques, Vers marins. Sauriens. Tortues et Poissons. — Plantes marines. — l.a flore des iles madréporiques du Jura. — Etat des continents du reste de l’Europe (tendant cet âge reculé. — Leur flore et leur faune. — L'époque jurassique comprend une longue période. — Division de l'époque en plusieurs étages, et preuves des transformations qu'a subies notre pays- — Influence du pays d'Odin sur nos formations jurassiques. — Le détroit marin de l'Argovie. — Il explique comment, par la suite des temps, il se produisit une différence toujours plus marquée entre la faune orientale et la faune occidentale de la Suisse ainsi que la formation de foolithe. — Principaux produits de l’époque jurassique. — Fer, Asphalte, Charbon, Pierres de construction. — Stérilité du jura blanc.
Lorsque par une belle journée d’été nous gravissons les sommets de nos montagnes, nos regards sont captivés non-seulement par l’aspect varié des campagnes, mais aussi par l’iniini de l’horizon sans bornes qui se perd dans le lointain.
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Au-dessus de nous s’étend le sombre azur du ciel majestueux et insondable. La voûte céleste s’abaisse vers la terre dans un vague bleuâtre, et semble vouloir l’initier à ses mystères; elle ne parait à nos yeux que comme un voile derrière lequel l'infini succède à l’infini.
Nous recevons les mêmes impressions lorsque, pour la première fois, nous apercevons la mer dont la couleur se fond avec celle du ciel. Nous pensons alors à tout ce monde de plantes et d’animaux qui couvrent les côtes, et nous font pressentir que les mystérieuses profondeurs de l’Océan sont aussi habitées par des myriades d’êtres animés. Nous ne parvenons il connaître ce monde merveilleux qu’au prix de laborieuses recherches, et uniquement par les débris que la mer en furie rejette sur nos côtes. Pour jouir du spectacle grandiose que nous offre la mer. il faut souvent s’imposer de longs voyages; cependant, nous pouvons aussi l’étudier dans notre propre pays d’une manière plus commode ; car nous habitons au milieu d’une vaste baie marine, dont l’eau s’est écoulée et dont le fond s’est solidifié. Nous ne voyons plus, il est vrai, les vastes étendues d’eau, mais bien les profondeurs de la mer qui, en se relevant, nous ont livré leurs trésors cachés.
Tantôt nous apercevons de vastes bancs de Corail formant des pans entiers de rochers, jadis animés par des myriades d'animaux occupés à construire ces rochers calcaires. C’étaient d’habiles arcliitectes et de nules travailleurs ; malgré la fragilité de ces petits êtres, leurs édifices ont traversé les âges, et ont contribué à l’érection de pyramides rocheuses et de montagnes entières. Ces ouvrages sont plus admirables dans leur structure et plus gigantesques par la masse énorme des matériaux employés que les plus glandes constructions humaines. Tantôt ce sont des troupes entières d’animaux marins enfouis dans les lieux où ils ont vécu ; ils furent tous, à n’en pas douter, victimes d’une même catastrophe et ensevelis ensemble dans la même fosse rocheuse. Ailleurs, ce sont des masses compactes de Coquillages de Mollusques marins, d’Oursins et d’Étoiles de iher telles qu’en produisent encore nos côtes marines, et que les vagues et la tempête rejettent sur la grève. De même que
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nous éprouvons un attrait (le curiosité à recueillir sur la plage des for- mes marines étranges; de même c’est avec un intérêt mêlé de surprise que nous retrouvons dans nos montagnes les habitants des côtes de cette époque primitive. Nous n'entendons plus les mugissements de la mer, mais nous avons devant nous un monde d’animaux bien plus riche encore et bien plus varié qu'il ne s’en rencontre sur aucune côte actuelle. Nos roches renferment la collection que fit la nature pendant des milliers d’années; elles nous disent clairement qu’autrefois ces contrées étaient tributaires de Neptune.
L’imagination en est vivement frappée et nous aide à faire passer devant nos yeux les scènes de cette époque reculée.
Ces animaux marins nous ramènent à cette période où une mer immense couvrait une grande partie de l’Europe, et où quelques lies et quelques bancs de Corail émergeaient seuls. Nous nous représentons cette vaste nappe d’eau comme si nous l’avions contemplée; il nous semble en voir les Hots bleus se briser en écume blanche et couvrir les écueils ; il nous semble entendre les derniers éclats de leur fureur lorsqu’ils venaient ensevelir les rochers de la côte sous leurs masses énormes, puis l’harmonieux murmure des ondes se retirant lentement de la plage, vient aussi charmer nos oreilles.
Les animaux marins que nqps trouvons dans notre Jura, tout en étant pour nous une preuve que jadis notre pays était submergé, nous révèlent la disposition du sol sous-marin, et nous permettent de calculer les diverses profondeurs de la mer jurassique. Mais ce travail n’est possible que si nous étudions auparavant les conditions actuelles qui peuvent seules nous donner la clef des phénomènes passés.
Dans ces derniers temps, après quelques voyages et la découverte de localités particulièrement favorables aux recherches, on a prétendu un peu à la légère que la vie se retrouve partout et à toutes les profondeurs de la mer. Le fait n’est pas exact ; car il y a dans la mer, comme sur la terre ferme, des localités où se rencontrent
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beaucoup d’animaux, et d'autres qui sont désolées et complètement inhabitées.
Sur terre, le manque d’eau a formé des déserts où il n’y a ni plantes ni animaux; dans la mer, le manque d’air et de lumière, à de grandes profondeurs, empêche la vie organique. Chacun sait que le fond de la mer présente les mêmes inégalités que la terre ferme ; les montagnes succèdent aux vallées, et les chaînes rocheuses alternent avec d’immenses plaines. Plus on s’élève sur les hautes cimes, plus aussi la vie devient rare; l’inverse a lieu dans la mer, et ce sont les pics et les chaînes de montagnes qui sont les plus riches, tandis que la vie disparaît, dans les vallées et les plaines. Si ces dernières se trouvent à de très-grandes profondeurs, elles forment des déserts sans aucune végétation, tandis que les versants, les arrêtes, les sommets, comme aussi les plateaux qui sont à une faible profondeur voient fourmiller la vie.
Des prairies et des forêts d’ Algues d'une immense étendue donnent asile à d’innombrables animaux. Non-seulement ces plantes leur fournissent la nourriture, mais elles dégagent continuellement de l’oxygène, qui est aussi nécessaire aux animaux marins qu'à ceux qui vivent à l’air libre. Ces animaux, d’autre part, fournissent à l’eau de l’acide carbonique qui est le principal aliment des plantes ; c’est ainsi, qu’au fond même de la mer, la flore et la faune subviennent réciproquement à leur existence; partout les plantes sont une des conditions essentielles de la rte des animaux. Les lîapaces aquatiques se nourrissent de Mollusques qui à leur tour vivent de végétaux; et leur nombre est en proportion directe de la végétation sous-marine.
De même que sur la terre, certains animaux ont des demeures fixes et que d’autres entreprennent de grandes migrations, de même dans les eaux, quelques animaux marins restent toujours où ils sont nés, vivent au fond de la mer ou ne viennent que rarement à la surface, tandis que d'autres abandonnent les lieux qui les ont vus naître, font des voyages, seuls ou en grandes troupes, et poussent même jusque dans les déserts de l’Océan ; on les a appelés : < Écumeurs de mer ; on en distingue deux
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.groupes: les uns fréquentent de préférence certaines localités, ils parcourent les prairies d’Algues ou se cachent dans les trous de rochers, poursuivant leur proie ou attendant qu’elle soit à portée. Les autres sillonnent la mer dans toutes les directions, et entreprennent de lointaines migrations; on compte parmi ces derniers les Polycistina, les Tunicata, les Acalepha, ainsi que beaucoup de Poissons, tels que les Maquereaux, les Thons, les Espadons, les Harengs, les Sardines. Leurs migrations sont réglées par les saisons ; plusieurs s’arrêtent à de certaines époques, à des profondeurs déterminées, taudis que les Requins et les Dauphins parcourent toutes les profondeurs.
il y a beaucoup de Poissons qui appartiennent au preifiier groupe ; les Labroïdiens habitent les herbes marines et les Algues, les Barbillons, les Sparoïdes visitent les excavations de rochers, et sont accompagnés par la plupart des Calmars.
En fait de plantes, les espèces de Sargassum croissent abondamment en pleine mer. Elles ne sont pas fixées au sol, mais nagent dans l’eau et forment souvent des prairies d’une grande étendue.
Sans aucun doute, les mêmes lois auxquelles obéissent les plantes et les animaux marins actuels régissaient le monde primitif.
Notre Jura offre des roches remplies de débris d’animaux, et d’autres qui, sur une grande étendue, en sont complètement privées. Lps premières se sont formées près des côtes ou dans des eaux peu profondes ; les dernières au contraire, surtout si elles ont un grain fin, proviennent de masses de limon déposé à de grandes profondeurs où la vie cesse. 11 y a cependant des circonstances spéciales qui peuvent empêcher l’établissement des plantes et des animaux sur les côtes et dans les bas-fonds : ainsi des brisants ou un fond de mer composé de sable ou de galets continuellement agités.
Les conditions plus ou moins propices à rétablissement des faunes marines ont exercé sur elles une action semblable à celle auxquelles les faunes terrestres sont soumises. Ainsi, il y a des localités marines ressemblant à une contrée où s’élèveraient beaucoup de villes et de villa-
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ges ; d’autres sont semblables à des colonies éparses, à des fermes isolées ou aux oasis d’un désert immense. Sur les continents, la mer, les déserts et les grandes chaînes de montagnes forment des lignes de démarcation pour les faunes. et les flores; dans l’Océan, les grandes profondeurs et les vallées désertes jouent le même rôle pour beaucoup d’animaux marins. Nous allons étudier l’influence de ces conditions diverses sur le développement de la vie, et sur la distribution des flores et des faunes marines.
lorsque de l'intérieur des terres nous nous rapprochons de la mer, la flore se modifie de plus en plus, et le littoral même est orné d’une zone de plantes spéciales ; si nous allons plus avant encore, la mer nous offre une flore toute particulière et des modifications importantes dans les formes des plantes et des animaux. Les pierres et les rochers du rivage recouverts par la marée, sont habités par des animaux qui sont fixés sur la roche (les Cirripèdes) comme des plantes, ou s’y maintiennent par une remarquable adhérence (les Patelles à forme d’assiette), et peuvent ainsi résister à la violence des flots. D’autres se cachent dans les creux et les fissures de la pierre (les Littorines), feraient leurs demeures au moyen d’un fort obturateur et y retiennent ainsi l’eau pendant longtemps. Ces animaux sont donc amphibies. Là où l’eau devient saumâtre par la fait de ruisseaux ou de sources, apparaissent de grandes masses d’ Algues vertes (Entéromorphes, Ulves, Vauchéries), qui forment un vert tapis le long du bord; ailleurs, sur les parois de calcaire rugueux, vivent les Nullipores, qui s’étendent quelquefois à plusieurs lieues en mer; ce sont des plantes blanches, à tige roide, et dont les rameaux réunis comme en une touffe de gazon ressemblent au Corail. A la marée basse, elles s’essuient et restent des heures entières fraîches et pleines de vie sous l’influence de l’air et du soleil. Ces plantes et ces animaux habitent, entre le flux et le reflux, la zone intermédiaire désignée sous le nom de Grive. La zone suivante, qui va jusqu’à 100 pieds de profondeur, est appelée Bas-fond; c’est le rendez-vous principal des plantes et des animaux marins. La flore se révèle dans cette zone par une remar-
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quable diversité de tonnes; ce sont en miniature des buissons et des arbres ramifiés comme ceux de la terre fenne, et qui étonnent par la beauté de leurs couleurs.
Les Algues qui croissent sur les fonds rocheux forment de vastes prairies et d’épaisses forêts; elles sont tantôt d’un vert sombre (Laminaria, Fucus), tantôt violettes, comme les Floridées, rose carmin ou rose pourpre. Par l’extrême délicatesse de leurs formes, beaucoup de ces Algues détient toute description; elles croissent à l'abri les unes des autres, ou s’enlacent autour de plantes plus grosses et les recouvrent; par la finesse de leur branchage, elles rappellent les Lichens et les Mousses terrestres.
Dans la partie supérieure de cette zone, nous trouvons principalement les Delesseries, les Gigartinies, les Gelidies, les Plocamies, les Callithamies, ainsi que quelques espèces de Sphiiroccus et de Chondres. Sur les fonds de sable et de gravier, s’étendent les prairies d’herbe marine (Zosteren); au-dessus, on rencontre par places d’épais amas de Cystosires. Cette zone est la patrie des Oursins à radioles délicats, des Etoiles de mer et d’innombrables Mollusques: les Purpura, Patula, Ilissoa, Conus, .Trochus, Murex, Pinnes, quelques espèces d’Astarte et de Cardite, des Huîtres et des Jacobites; dans les mers chaudes et tropicales, on rencontre les genres Melo, Mitra, Strombus, Terebra, Triton, Ovula, Cerithium, Donax, Mactra, Area, Corbula, etc. C’est aussi le rendez-vous des Coralliaires, des Madrépores et des Astrées, qui jouent un si grand rôle dans les mers des latitudes torrides. On observe souvent aussi dans leur voisinage des Nullipores qui sont extraordinairement abondants dans les mers tropicales, et s’avancent sous les latitudes tempérées, où ils occupent la grève et la partie moyenne des bas-fonds.
Plusieurs espèces de Vers habitent dans les Éponges, dans les trous et les interstices des pierres. Ils représentent tout une armée de Troglodytes marins dont quelques-uns (Bostricus) atteignent une longueur de 10 pieds, et même de 50 (Nemertides). Les Gammarus, les Squilles
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et les Crabes se choisissent des retraites dans les rochers, et ne se rencontrent qHe dans la partie supérieure de cette zone.
De temps à autre apparaissent des légions innombrables de petits animaux phosphorescents qui sont comme les luminaires de la nuit éternelle qui règne dans les abîmes de la mer. A cette région appartiennent aussi les nombreux Poissons qui se balancent à la surface des flots. Dans les mers du Nord le Merlangus et le Merlucius, dans la mer Méditerranée, les beaux Julis, etc., et sous les tropiques, les Scarus et les Chætodon étalent leurs brillantes couleurs. Il est à remarquer que dans cette zone, surtout dans les mers tropicales, non-seulement les plantes, mais aussi les animaux sont ornés de brillantes couleurs. Il ne faut pas s’étonner que la poétique imagination des anciens ait peuplé les grottes et les jardins de la mer de dieux ét de nymphes à la taille lilliputienne, et parés de couleurs merveilleuses.
Si nous descendons plus bas, nous arrivons à la Zone moyenne (de 100 à 300 pieds), qui est encore richement peuplée; dans les mers d’Europe, en particulier, nous trouvons de grands Polypiers (les Sertulaires, les Plumulaires) qui ont tout à fait l’apparence de petits arbres ou de buissons ; là aussi les coquillages, Peignes et Jacobites se rencontrent eu bancs considérables. Les Algues et les Floridies deviennent rares ; cependant, on trouve par places dans l’Adriatique de grandes quantités de Nullipores, et, çà et là des Cystosires, des Gelidies et de vertes Codies et Valonies.
Dans la Zone, moyenne inférieure (de 300 à GOO pieds), les grandes plantes marines (Algues, Flor idées) manquent, les animaux deviennent plus rares et leurs couleurs sont plus pâles; on y rencontre surtout des Bryozoaires à structure corallienne, quelques formes spéciales d’Etoiles de mer (Cidaris, Astrophyton) des Eponges (Tethya),et un certain nombre de Mollusques (Avicula, Venus, Lima, Pecten, Turritella, Corbula, Cardium , Nucula) , parmi lesquels les Brachyopodes dominent. Quelques espèces de Poissons , tels que le curieux Chat marin (Chimera monstruosa). Quelques Sebastes et Molva semblent se plaire à ces profon-
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deurs. C’est aussi là que se trouve, dans la Méditerranée, le Corail rouge le plus estimé.
Au delà de GOO pieds, les profondeurs ont été désignées sous le nom de Zone des abîmes. Dans la Méditerranée on ne rencontre aucune plante au-dessous de 600 pieds, à l’exception de petites formes microscopiques; et la vie animale qui devient toujours plus pauvre, finit par s’éteindre*. Dans l’Océan atlantique, cependant , les formes d’animaux supérieurs descendent beaucoup plus bas; il en est de même dans l’extrême nord, dans les zones tempérées et sous les tropiques. Le D' Torell m’a assuré que sur les côtes du Groenland il n'avait, pas observé aux grandes profondeurs de diminution importante dans la faune. Il a trouvé encore à 1500 pieds environ ‘20 Mollusques (parmi lesquels le Terebratella Spitzbergiensis). Entre le Spitzberg et le cap Nord, à 76°7 lat.nord, il a retiré d’une profondeur de 1400 à 1500 brasses de nombreux Polythalames
• Les nombreuses recherches faites par le Dr Lorenz dans l'Adriatique (voy. ses relations physiques dans la distribution des organismes dans le golfe de Quarnero, Vienne 1863) ont en général confirmé, pour la Méditerranée, les résultats acquis sur la matière par Ed. Forbes. La plupart des plantes et des animaux de l'Adriatique se trouvent dans la grève et les bas-fonds; au-dessous de 300 pieds, il n’y a plus que peu d’espèces. Les travaux de Lorenz ont montré qu’au-dessous de 200 pieds, il y a une si rapide diminution dans le ntfhibre des espèces, qu'il est probable qu'aux profondeurs plus considérables la Méditerranée, les plantes et les grandes formes animales disparaissent. Cependant, lorsqu’on releva le fil télégraphique qui plongeait, entre la Sardaigne et l’Algérie, à 2000 et 3000 mètres de profondeur, après deux ans de séjour dans l’eau, on y trouva fixées 3 espèces de Mollusques (Ostrea cochlearis, Pecten opercularis Lam. var. et Fusus lamellosus), et 3 Polypiers (Caryophyllia arcuata, C. electrica M. E. et Thalassiotrochus telegraphicus M. E ). Mais malheureusement, on ignore la profondeur de la mer à l’endroit précis où reposait le fil. 11 est étonnant que le nombre d'espèces de plantes (à l’exception des Piatomacées) diminue beaucoup plus rapidement que celui des animaux. Chez ces derniers la diminution est plus lente et plus constante ; les animaux de forte taille et d’une organisation élevée descendent à des profondeurs relativement plus grandes et y présentent des formes caractéristiques. D'après ce qui précède, il semblerait que la disparition de la lumière et le défaut d’alternance «lu jour et de la nuit, le calme de l’eau et le manque de produits en décomposition ont une plus grande influence sur les plantes que sur les animaux. Dans l’Océan atlantique, des recherches récentes ont signalé d’autres conditions, puisque, dans cette mer, la vie animale descend beaucoup plus bas ; cela provient peut-être de la salure plus abondante des zones inférieures de la Méditerranée.
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(Globigerina , Dentalina, Nonionina, Iîiloculina), un Crustacé (Cuma rubicunda Lilj), des Serpules et quelques Mollusques (Dentalium et Bulla).
Sur les côtes de Norvège, Sars a constaté à 200 et 450 brasses la présence de 427 espèces d'animaux, et de 42 espèces au-dessous de 450 brasses. Carpenter et Thomson ont obtenu le même résultat dans les eaux anglaises. Le dernier a même trouvé, à une profondeur de 2435 brasses (14,010 pieds), un Dentalium, une Etoile de mer, un ou deux Crustacés, plusieurs Annélides et de nombreux Polythalamiens. Mac- Clintock et Wallich ont rencontré à 7560 pieds des Comatules vivantes. Les sondages pratiqués par M. de Pouitalès lui-même à 567 brasses, dans les mers tropicales, entre la Floride et les Antilles, lui ont donné un Crustacé, une Ophiure et quelques Annélides. Il a de plus acquis la certitude que, dans ces parages de 100 à 300 brasses, la faune est encore riche. Au pôle austral et à une profondeur de 1620 pieds, le D'Hoocker a recueilli des Polypiers vivants (Primnœa Rossii St., Melitæa australis et Madrepora fissurata St.), quelques Mollusques, Serpules et Crustacés.
Les faits que nous venons de passer en revue nous prouvent que quelques représentants des grandes divisions des Invertébrés (les Articulés, Annélides, Mollusques, Rayonnés) peuvent vivre jusqu’à 8000 pieds dans un milieu très-froid. A une profondeur plus grande encore vivent de microscopiques Polythalames et Polycistines qui sont généralement répandus dans cette zone inférieure , et sont représentés par un nombre incalculable d'individus. Leur étonnante variété est digne de fixer l’attention ; la parfaite élégance et la régularité mathématique de leurs formes méritent notre admiration, et nous révèlent que, même dans les régions les plus basses de la mer, il n’y a pas de monstres informes, mais des êtres vivants délicatement organisés, et que la terre travaille continuellement à la production de myriades d'organismes. On a trouvé les coquilles de ces animaux dans des profondeurs de 10 à 20,000 pieds.
D’après Ehrenberg, l’argile grise qui recouvre le fond de la mer, serait composée en partie des coquilles de ces animaux. Les espèces qu’il
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a étudiées jusqu’à ce jour peuvent être réparties de la manière suivante d’après les différentes zones qu’elles occupent :
pieds
pieds
pieds
pieds
pieds
pieds
Polycistinies . . .
Polythalames . . .
Ehrenberg en conclut que ces animaux vivent parfaitement à ces grandes profondeurs,, et qu’à 20,000 pieds la mer est remplie de petits organismes semblables.
Jusqu’ici la chose n’a pas été démontrée avec certitude. Les animaux que l’on a retirés de ces grandes profondeurs étaient morts, et beaucoup d’entre eux, tels que les Polycistines, y sont probablement tombés des zones supérieures. Mais lors même qu’ils n’occuperaient que les quelques milliers de pieds supérieurs de la masse liquide, ils pourraient contribuer dans une certaine mesure à l’élévation du sol de la mer par l’entassement de leurs carapaces calcaires et siliceuses tombant au fond de l'eau et cela pendant des milliers de siècles.
On a recueilli daus ces dernières années des Polycistines ou Radiolaires vivants, d’une grande richesse de formes, dans les couches supérieures de 20 à 700 pieds, et ce fait a prouvé qu’ils ne vivent pas exclusivement au fond de l’eau, mais qu'ils parcourent les différentes zones, et n’ont pas une area verticale déterminée; par contre, les Polythalames semblent préférer les grandes profondeurs, où ils vivent facilement.
L’absence de lumière et la température de l’eau ont une grande influence sur l’area verticale des plantes et des animaux marins. La pression croissante des masses liquides, l’absence d’air et les mélanges d’organismes étrangers, la saturation saline de l’eau ainsi que le mouvement décroissant des vagues dans les zones inférieures sont des agents dont il faut tenir compte. L’action des rayons du soleil ne s’exerce que sur
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les couches supérieures, car déjà à 50 pieds l’intensité de la lumière diminue, sa couleur tourne au vert-jaune; à 150 pieds elle se change en un crépuscule jaune-rougeâtre; à 600 pieds il règne une nuit étemelle.
La température des couches supérieures, se modifiant d’après celle de l’air, change par conséquent suivant la latitude et l’époque de l’année; à mesure qu’on descend, cette influence diminue et disparaît complètement.
Dans les zones inférieures, l’eau de la mer a une température trèsbasse. Les couches supérieures sont sensibles aux changements du jour et de la nuit, de l’été et de l’hiver; mais, au-dessous, la température ne varie pas.
Les courants marins ont cependant une grande influence sur la température de l’eau, même à des profondeurs considérables. Il y a sans doute des courants d’eau froide qui proviennent des deux pôles, et se dirigent vers l’équateur; d'autre part, des courants d’eau chaude partant des tropiques, coulent vers les pôles. Le l)r Carpenter et Thomson ont trouvé au nord de l’Ecosse, entre les 59° et 00° lat. nord et 4° à 12° long, ouest, une région chaude et une région froide. A la surface, l’eau avait une température de -)- 11° C. environ, et à 500 brasses (3000 p.) + 8° à 9° C. daus le courant chaud, et 0" C. dans le courant froid. La faune dans ce dernier était très-pauvre, et avait un caractère septentrional, tandis que, dans le courant chaud, elle possédait encore une assez grande richesse de formes. Cette zone reçoit sans doute sa température du Gulf-Stream, dont l’influence calorifique peut être suivie jusque dans l’extrême nord. Cependant, d’après Thomson, cette influence se perd dans les grandes profondeurs, et ne se fait sentir que jusqu’à 5 ou 700 brasses ; de 20G0 à 2435 brasses le même naturaliste a trouvé dans la baie de Biscaye une température de -j- 2°,5C. Dans l’extrême nord, il semble que la température de l’eau entre 8 et 9000 pieds est environ de 0°; c’est du moins ce que permet de croire la température de +0°,3 C., qu’avait le limon retiré de ces profondeurs entre le Spitzberg et le Cap nord et qui contenait les animaux cités plus haut, tandis que la surface offrait -j- 5“ C. et l’air -f 5° C.
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Il est dès lors bien facile de comprendre que les animaux qui vivent dans les zones inférieures trouvent par toute la terre une température bien plus égale que celle des couches supérieures ; de plus, l’eau y étant tranquille, ils y sont dans un repos complet , car les désordres de la tempête et le mouvement des vagues, provenant du flux et du reflux, ne parviennent pas jusqu’à eux. Ceci nous explique pourquoi les animaux des zones inférieures ont l’area horizontale* la plus étendue, tandis que ceux des régions supérieures sont aussi variés que les circonstances de latitude ou de climat dans lesquelles ils se trouvent.
Il ressort de ce qui précède que les faunes et les flores sous-marines subissent de même que la vie organique de la terre ferme les influences de lumière et de chaleur, d’état, et de mouvement du milieu qui les environne.
La nature du sol marin a aussi une influence en rapport avec les propriétés du continent voisin, du moins sur les plantes et les animaux d’une zone restreinte.
Là où de grands fleuves se jettent dans la mer en y apportant une masse considérable de matériaux, le sol marin empruntera ses principes constituants aux pays traversés par les cours d'eau. Sont-ils couverts d’une riche végétation, l’eau renfermera uner grande quantité de substance organique qui se déposera en limon noir ; est-ce au contraire un désert de sable, le courant n’apportera que du sable; si le fleuve descend d’un pays montagneux, il entraînera avec lui une masse de pierres qui s’arrondissent en chemin, et se déposent dans la mer sous forme de galets dont les plus gros vont au fond.
* L’Idothea Baffini de la baie de Baflin a été trouvée aussi dans la zone australe ; le Rliizocrinus lofotensis Sai s a été observé de 237 à 306 brasses dans la mer des Antilles, dans la baie de Biscaye et sur la céte de Norwégc. Il est donc évident que les courants marins exercent une grande influence sur l’area des espèces, par conséquent deux faunes marines très-différentes dans leur composition peuvent être très-voisines quant â la localité. Il est probable que les grandes profondeurs de l'Océan Atlantique recevant Tinfhience du Gulf-Stream, sont habitées par la même faune. Partout le sol semble être composé du mémo limon calcaire, formé en partie de coquilles de Polythalamiens (surtout du groupe des (ilobigerini), en partie de petits grains entourés d’une masse pâteuse et qui d’après Huxley doit être de nature organique (Bathybius Huxley).
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Los minéraux à l’état solide qui sont charriés vers la mer, sont toujours déposés près de l’embouchure des cours d’eau; c’est pourquoi l’épaisseur des couches, formées de ces débris, varie beaucoup. Les fleuves contiennent en outre une énorme quantité de matières minérales en solution, principalement de l’acide silicique et du carbonate de chaux, que les tempêtes répartissent également dans l’Océan. Les côtes sont souvent balayées par les ouragans, et quelques parties minérales solides sont entraînées au loin. Il en résulte que. même dans les mers éloignées des continents, il se forme des dépôts qui en élèvent continuellement le sol. A ces dépôts viennent s’ajouter les débris de plantes et d’animaux : dans les zones supérieures, les Nullipores, les Mollusques et les Coraux, et, dans les zones inférieures, les Diatomacées microscopiques, les I'olvthalames et les Polycistines, qui se comptent par myriades et abandonnent leur silice et leur carbonate de chaux.
Dans la haute mer, ainsi que dans le voisinage des côtes tranquilles, les dépôts sont composés d'une argile impalpable qui forme des roches à grain très-fin, tandis qu’à l’embouchure des fleuves, d’après la nature des pays parcourus, on trouvera du grès, du poudingue ou de la marne. Ce sera, au contraire, du muschelkalk et du calcaire corallien dans les localités où se trouvaient des bancs de Mollusques et où les Polypiers avaient établi leurs demeures.
Dans les mers profondes et ouvertes, il y aura toujours, dans la composition des sédiments, plus de simplicité et d’uniformité que dans les bas-fonds et dans le voisinage des continents.
Il est évident, en résumé, que les dépôts faits à l’embouchure des fleuves seront les plus considérables ; en pleine mer, les vallées et les bassins marins retiendront mieux les sédiments que les versants des montagnes, surtout dans les localités où les courants emportent au loin les dépôts formés sur le rivage.
Ehrenberg compare avec justesse les dépôts flottant dans la mer, à la chute de la neige, car, de la même manière que pendant les tourmentes, la neige s’amasse dans les gorges et dans les creux, les courants marins
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et les éboulements des collines et des montagnes sous-marines comblent peu à peu les crevasses du sol et les bassins.
Il faut tenir compte de tous ces faits si nous voulons nous faire une idée exacte de notre mer jurassique, où se déposèrent les roches qui succédèrent immédiatement au lias supérieur. Dans le profil de Schambelen (fig. 32), au-dessus du lias, on voit d’abord une marne de couleur sombre, puis de nombreux bancs de rochers en partie calcaires, en partie aussi composés de grès et de marne. Les couches inférieures sont particulièrement brunes, les supérieures par contre sont de couleur grise ou jauneblanc; on appelle ces dernières le Jura-blanc, les premières, le Jurabrun ; elles forment à elles deux la plus grande partie de la chaîne du Jura qui va de Genève àSehaffhouse et enSouabe; c’est pour cette raison qu’on appelle époque jurassique, l’époque pendant laquelle ces roches se sont formées. Il faut avoir soin de remarquer que le sens propre du mot jurassique n’est pas le même en géologie qu’en géographie*. La mer jurassique couvrit une grande partie de l’Europe et laissa partout des dépôts, ainsi que le prouvent les roches jurassiques de France, d'Allemagne, d’Angleterre, etc.
En Suisse, ces roches n’occupent pas seulement la chaîne de montagnes connue sous le nom de Jura, mais aussi une grande partie des montagnes calcaires du versant nord des Alpes, ([ui s’étendent depuis l’extrémité orientale du lac de Genève jusqu’au lac de Wallenstadt. Sans aucun doute, la mer jurassique a couvert également le pays compris entre les Alpes et la chaîne du Jura, et l’on retrouverait probablement le calcaire jurassique dans cette grande baie qui va des Alpes au Jura, mais à une grande profondeur et au-dessous du grès et de la manie qui en forment maintenant le sol.
Le jura des Alpes diffère, en beaucoup de points, de celui du nord de
• Nous avons écrit Jura avec une majuscule initiale pour désigner la montagne de ce nom dont l’adjectif est jurassien ; jura sans majuscule et avec ou sans ses qualicatifs de blanc, brun, noir, supérieur, moyen, inférieur, etc., devra s’entendre comme nom géologique ; son adjectif est jwramque (Trad.).
LA MEK JURASSIQUE
la Suisse; c’est ce que nous allons étudier. Dans la chaîne nord du Jura, de Schaffhouse à Genève, nous trouvons plusieurs places où la roche est remplie de fossiles qui nous apprennent par leur nombre et leur nature, que la profondeur de la mer en cet endroit ne devait pas être considérable. Cela saute aux yeux pour qui consulte le tableau suivant. Dans ce tableau, j’ai comparé les genres les plus importants des animaux trouvés dans les roches jurassiques de Porrentruy, avec les espèces vivant actuellement dans différentes zones. v
Dans la mer jurassique de Porrentruy, les analogues des espèces actuelles ont vécu aux profondeurs suivantes:
, Patella Ilumbertiana, pygmœa, minuta, castellana. j 1 Purpurea Lapierra, gigas, ornata.
3 I Mytilus, 12 espèces,
i N cri ta, 3 espèces.
Trochus et Turbo 15, Pleurotomaria 6, Pterocera 13 espèces.
'| n i \ Melania 6, Nerinea 32, Cardita 5, Astarte 11, qui se retrou- J .= § I vent aussi dans des zones plus profondes; Mactra, 3 espèces, i Éponges, Oursins, Pentacrinites, nombreux Coraux.
ï 1 1 « \ Pecten, Cardium, Modiola, Area.
ï | S Z-l Cidaris, Coraux.
Area, Pecten. Cidaris.
4 1 s 8 / Polvthalames.
On voit d’après ce tableau, que la grève et les bas-fonds possédaient une faune riche en genres et en espèces ; on peut en conclure que ces localités étaient bien leur habitat normal ; les coquillages et les Coraux en sont une preuve. Il y a beaucoup d’espèces auxquelles on ne peut pas assigner de zone ; car elles appartiennent à des genres éteints, ou dont