‹ Le monde primitif de la SuisseChapitre 90 sur 244 · C3 « 2 % SS · texte numérisé non relu

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Aptien

Gault

Craie supérieure

alpines se rencontre dans le crétacé jurassien; cela provient de ce que la faune du Jura était plus pauvre que celle des Alpes. On peut objecter à ces parallèles que, pendant l’époque crétacée, de grands changements ont dû survenir dans les faunes marines et que toutes les espèces mentionnées plus haut n’ont pas vécu eu même temps ; nous avons donc réuni dans le tableau qui précède les espèces d’après les différents étages crétacés, afin d’examiner comment il se répartissent. Ainsi donc, dans le premier étage, la mer crétacée des côtes jurassiennes sur 13 espèces en a 10 de communes avec les côtes alpines; dans le néocomien, 13 sur 14 ; dans l’aptien, 3 sur 4; dans le gault, environ 7 sur 10, et dans la craie supérieure 4 sur 5. Ces chiffres prouvent incontestablement soit d’uue manière générale, soit pour chacun des étages de la craie, que la faune de la zone jurassienne a beaucoup de rapports avec l’alpine, et qu’elles se partagent la plus grande partie des espèces.

Malgré cette grande analogie des espèces dans les deux gisements, il y a une différence dans le développement des faunes; nous allons l’étudier en comparant entre eux les Céphalopodes du néocomien, du gault et du crétacé supérieur.

Dans l’étage néocomien, les Céphalopodes apparaissent en grande quantité dans la zone alpine ; ils y sont représentés par quatre fois plus d’espèces que dans le Jura. Quoique presque toutes les espèces jurassien-

L’ÉPOQUE CRÉTACÉE

nés se retrouvent dans la zone alpine, celle-ci, vu sa grande richesse, en présente plusieurs qui lui sont particulières , et qui par conséquent la caractérisent. C’est surtout l’ordre des Ammonites à spires distantes qui donnent un cachet particulier à la faune alpine. Le genre Ancyloceras y apparaît avec 35 espèces qui manquent dans le Jura. Même parmi les vraies Ammonites, il y a beaucoup d’espèces qui sont spéciales aux côtes sud.

Les deux faunes jurassienne et alpine ont donc des caractères trèsdifférents dans l’étage néocomien.

La première se dessine le long du Jura depuis le canton de Neuchâtel jusqu’au Salève, qui en fait partie ; la seconde occupe la chaîne des Alpes jusqu’en Savoie où les Voirons en forment la frontière est.

Dans la zone alpine, le long des côtes de la Suisse orientale jusqu’en Savoie, nous rencontrons 50 espèces d’Ammonites dont 20 sont communes à la faune jurassienne, et 30 appartiennent exclusivement à la côte sud. Les nombreuses espèces d’Ancyloceras qui caractérisent le crétacé alpin appartiennent presque exclusivement à la chaîne du Stockhom et ne dépassent pas Châtel-Saint-Denis ; elles sont aussi rares dans le reste de la Suisse orientale (Kurfiirsten et canton d’Appenzell) que dans le Jura.

Comme à l’époque jurassique, la faune de la Suisse orientale de la mer crétacée s’écarte d’une manière notable de celle de la Suisse occidentale. Sur 119 espèces du néocomien alpin, 58 n’ont pas été jusqu’à présent trouvées dans l’est, et 11 manquent à l’ouest de la Suisse, soit en tout 6!) espèces qui n’ont pas été rencontrées sur les côtes sud. *

La portion de la mer néocomienne qui s’étendait depuis le Stockhorn jusqu’au canton de Vaud et jusque dans les environs de Châtel-Saint- Denis était évidemment la plus favorable au développement des faunes et nous fournit par conséquent les espèces les plus nombreuses.

En consultant la carte (fig. 98), on voit que sur les côtes sud du pays crétacé alpin il y avait deux longues lies reliées peut-être entre elles par des bancs de sable et formant ainsi une large lagune intérieure. Dans le

canton de Berne, c’est sur l’emplacement même de cette lagune que se rencontrent les principaux gisements de pétrifications crétacées alpines. En protégeant cette lagune contre les vagues, les lies favorisaient ainsi la vie animale; nous comprenons dès lors pourquoi il y avait précisément en cet endroit une si grande abondance d’animaux, et pourquoi cette faune s’écarte tellement de celle de la côte nord ; cette différence n’est pas entièrement expliquée par la distance qui les sépare.

Il est probable que pendant la fin de la période jurassique toute la zone jurassienne était à sec ; tandis que la mer alpine, plus profonde, était comme un foyer de la vie animale.

Lorsque le pays s’affaissa, que la mer envahit de nouveau les côtes jurassiennes et déposa le valangien et le néocoinien, la nouvelle population de ces côtes jurassiennes vint probablement des côtes alpines. C’est ainsi que nous nous expliquons comment le néocomien des côtes jurassiennes ne renferme, à l’exception de deux espèces, que des Céphalopodes alpins. Il n’y eut cependant qu’une partie de ces espèces qui émigra vers l’ouest (côte jurassienne); les autres, telles que la plupart des espèces à coquille déroulée, restèrent dans leur patrie alpine sans que nous puissions nous expliquer clairement ce fait. On peut supposer que la nature du sol marin alpin facilita leur développement beaucoup mieux que les côtes nord-ouest. Ces espèces ne s’étendirent pas beaucoup à l’est ; c’est pourquoi les faunes des Kurfürsten et d’Appenzell ont une grande analogie avec celle de Sainte-Croix.

Si on admet comme caractère* saillant de la faune alpine la présence de nombreuses Ammonites déroulées, ce caractère se perd dans l’est de la Suisse, ainsi que dans la zone jurassique, tandis qu’on peut le suivre vers le sud à travers la Savoie, la France méridionale et jusqu’en Italie.

Là où la mer crétacée était resserrée et ne formait plus qu’un bras de mer, on peut observer un mélange des deux faunes : ainsi la faune de notre zone jurassienne est accompagnée de la faune alpine ; dans une couche supérieure, nous retrouvons l’ancien caractère de la faune juras-

1,’ÉPOQCE crétacée.

sienne. Lory * a observé ces faits dans les enviions de Grenoble. Ceci nous prouve clairement que ces deux faunes ont appartenu à la même époque et que les différences qui s’v révèlent sont l’effet de circonstances locales.

Il est étonnant que le Salève ait une faune néocoinienne jurassienne aussi tranchée, tandis que les Voirons, qui sont tout près, possèdent au contraire une faune à caractère alpin. La proximité de ces montagnes aurait pu cependant faire supposer un certain mélange de leurs faunes. Il a doue fallu que du côté est (nord-est) de ce golfe les conditions de vie fussent plus favorables à la faune alpine et du côté ouest (sud-ouest) à la faune jurassienne. Ce fait peut s’expliquer soit par une configuration différente des côtes, soit par des courants marins. Les bords ouest étaient probablement moins profonds que les bords est, hypothèse que confirme la grande abondance de Bryozoaires, de Zoophytes et de Mollusques que renferme le Salève, tandis que les Voirons sont caractérisés par des Céphalopodes. Peut-être aussi y a-t-il eu une petite différence d’âge entre les dépôts des deux montagnes (Salève et Voirons); mais ils appartiennent, à n’en pas douter, au même étage crétacé.

Si nous admettons que les gisements du Salève sont contemporains de ceux de Grenoble (époque néocomienne) dont la faune a une grande analogie avec celle de la zone jurassienne ; si nous supposons en outre que ceux des Voirons se sont formés un peu plus tard, c’est-à-dire en même temps que les dépôts alpins de Grenoble qui renferment beaucoup d’ Ammonites, nous aurons ainsi une solution du problème, qui nous permettrait de rejeter l’hypothèse de côtes si rapprochées possédant chacune en même temps des faunes si dissemblables.

* Lory, Esquisse d une carte géologique du Dauphiné. Bull, de la Soc. géol. de de France, XV, 1857-1858, p. 32. Lory distingue 6 gisements néocomiens dans cette localité. Dans les n®* 1 , 4 et 5, les Céphalopodes dominent : ce savant leur reconnaît un faciès alpin, en même temps qu'un faciès jurassien aux gisements 2, 3 et 0 où les Mollusques et les Oursins dominent. Cependant, la plupart des Céphalopodes qu’il cite appartiennent aussi à la zone jurassienne, et, d'autre part, on rencontre plusieurs Mollusques et Oursins dans les Alpes.

Dans l’étage urgonien, les Céphalopodes ont presque complètement disparu de notre mer, et l'aptien u’cn renferme qu’un nombre trèsrestreint, tandis que dans le gault nous en retrouvons une quantité presqu’aussi considérable que dans le néocomien. Ce dernier étage fournit par conséquent un excellent étalon pour la comparaison des faunes de nos deux côtes crétacées. Les proportions avaient cependant été modifiées, puisque le gault du Jura possède à peu près quatre fois plus d’espèces que le néoemuien ; en revanche, les Alpes en possèdent moins, de telle sorte que le gault jurassien a plus d’espèces que l’alpin, ce qui renverse complètement les proportions que nous avons reconnues pour l’étage néocomien. Le Jura possède 71 espèces alpines, ce qui atteste la grande analogie de la faune des deux côtes. Il n’y a que 5 espèces spéciales aux Alpes; 34 ne se rencontrent que dans le Jura, qui se distingue ainsi par une grande richesse d’espèces. Il est remarquable que le genre. Ancyloceras, qui avait joué un si grand rôle dans le néocomien alpin occidental, se soit perdu dans le gault alpin, et réapparaisse au contraire dans le gault de Sainte-Croix sous la forme de 3 espèces nouvelles. Le gault présente donc aussi des caractères différents dans les faunes alpine et jurassienne ; seulement les rôles sont intervertis.

Dans la craie supérieure, les Céphalopodes des deux zones ont une grande analogie ; le nombre des espèces est presque le même, et la plupart sont répandues sur les deux côtes marines.

Nous n’avons encore parlé de l’area de nos faunes qu’au point de vue des Céphalopodes et seulement dans notre mer crétacée suisse ; mais il est intéressant d’étudier les rapports de notre faune avec celles des mers ■ avoisinantes.

Si la distribution des continents et des eaux a été réellement telle que la donne la carte (tig. 98), notre faune doit avoir eu beaucoup plus de rapports avec celle de la mer française méridionale (Méditerranée) qu’avec celle de la iner gallo-britannique. C’est en effet le cas, et les faits confirment notre théorie d’une terre ferme séparant notre mer suisse du bassin de Paris.

L’ÉrOQUK CRÉTACÉE.

Notre mer crétacée a environ deux tiei*s d’espèces en commun avec la Méditerranée, et à peine un tiers avec la mer qui baignait le nord de la France et l’est de l’Angleterre. On constate une proportion semblable pour les Ammonites. Les */« «les espèces suisses se rencontrent jusque dans le sud de la France, tandis qu’un tiers seulement est commun à notre mer et à la mer gallo-britannique, et même la plupart se trouventelles au nord de l’Allemagne. On peut suivre leur area à travers ce pays jusqu’à la mer suisse. Ainsi l’Ammonite^ varicosus Sow., A. infatus Sow. (fig. 120), A. Bouchardianus ürb., A. Delaruei Orb., A. Rhotomagensis Br., A. mammillatus Sch. (fig. 11!)), A. Deluci Br., A. Rauünianus Orb., A. Renauxianus Orb., A. splendens Sow., A. Beudanti Br., A. Mayorianus Orb., A. bidichotomus Leym. et A. Carteroni Orb. se trouvent dans le bassin de Paris, en Angleterre, dans le nord de l’Allemagne et sur les deux côtes de la mer suisse. Ce sont des espèces très-répandues et qui ont vécu également dans les mers du sud de l’Europe. Un beaucoup plus grand nombre de nos espèces ne fréquentaient pas les mers précitées, et ne peuvent être suivies que jusqu’aux limites de la mer crétacée du sud de la France. B est donc hors de doute que cette mer était en communication directe avec la nôtre.

La comparaison des deux faunes littorales de la Suisse avec celles des mers voisines nous donne le même résultat. Nos deux côtes ont à peu près les Va d’espèces communes avec le midi de la France. La zone alpine comparée avec la mer gallo-britannique donne '/, d’espèces communes et la zone jurassienne la moitié. L’est de la zone alpine ne fait pas ici exception, puisque sur 79 espèces d’ Ammonites de l’est suisse, 67 se retrouvent dans les formations crétacées de la France méridionale. R est à remarquer (pie parmi les espèces communes à la Suisse et au bassin méditerranéen, 16 ont été aussi trouvées en Algérie (la plupart près de Constantine) et même 6 (A. Mayorianus, Tethys, pulchellus, Dydayanus, galeatus et Ilugardianus) jusque sous les tropiques de l’Amérique.

La Suisse a 66 espèces en commun avec la mer allemande ; ce petit nombre peut surprendre ; mais il ne faut pas oublier que la plus grande

partie du bassin sud-allemand, continuation de notre mer orientale*, est recouverte de formations plus récentes ; ce bassin n'est d'ailleurs pas aussi bien exploré que nos contrées. On a observé 8 de nos Ammonites dans le Caucase, ce qui prouve que leur area était très-étendue.

On peut se demander maintenant si les proportions que nous venons d’indiquer se sont maintenues pendant toute l’époque crétacée, ou si quelques modifications y ont été apportées? Le tableau de la page 219 répond à cette question. Il nous montre que la Suisse, en prenant, il est vrai, les les faunes des deux côtes, a eu en commun avec la France méridionale, dans temps primitifs de la formation crétacée, la plupart de nos espèces d’ Ammonites ; mais en revanche beaucoup moins avec la mer gallo-britanniqne ; ainsi nous trouvons sur 28 espèces de notre zone néocomienne jurassienne, 25 espèces du midi et 9 seulement appartenant au nord de la France ; ce tpii nous prouve que, non-seulement la faune alpine, mais aussi la jurassienne se rapprochaient davantage de celle du bassin méditerranéen que celle de la mer du nord-ouest. Le même fait se reproduit dans la faune du gault quoiqu’à un degré moindre, puisqu’à cette époque la communauté d’espèces avec la mer nord-ouest devint plus considérable; dans la craie supérieure elle augmenta encore.

Nous connaissons presque autant d’espèces du crétacé supérieur alpin que du cénomanien du Jura ; la moitié de celles-ci se retrouve au sud de la France ; mais les bassins du centre et du nord de ce pays en fournissent un peu plus, ce qui détruit les proportions que nous avons constatées pour les anciens étages de la craie.

D’après d’Orbigny, on peut diviser la France néocomienne en deux grands bassins, chacun possédant une faune spéciale : lé bassin parisien et le méditerranéen. Sur 87 espèces de la Méditerranée, 9 seulement se retrouvent dans le bassin de Paris, ce qui donne la même proportion

• Les dépôts crétacés du Vorarlberg et de la Bavière sont si semblables aux nôtres, qu’il ne peut être inis en doute qu’ils procèdent de la même mer. On peut lire sur ce sujet: C. W. Guembel, Geognostische Beschreibung des baverischen Alpengebirges. Gotha, 1861, p. 518 et suiv.

L’ÉPOQUE CRÉTACÉE

qu’entre la Suisse et la mer parisienne. Plus tard, pendant le gault, le nombre des espèces communes au nord et au midi de la France augmenta ; ainsi, des 52 espèces méditerranéennes on eu retrouve 27 sur les rives parisiennes, localités qui sont devenues beaucoup plus riches en espèces. Pour expliquer ce fait, d’Orbigny a supposé qu’à la suite de grandes dénudations le continent qui séparait les deux bassins avait été rompu et qu’ainsi les communications furent ouvertes entre les deux mers.

Il est probable qu’une rupture semblable s’opéra dans le bassin de Bordeaux, ainsi qu’une autre dans la direction sud-est, à la suite desquelles la mer méditerranéenne et la Suisse acquirent plus d’espèces communes avec la mer nord-ouest. Les recherches du professeur Hébert donnent le même résultat relativement au bassin parisien ; elles font ressortir que, depuis l’époque néocomienne jusqu’à la craie supérieure, la mer qui baignait les côtes parisiennes s’était accrue et avait envahi le sud et l’est ; mais que, dans la suite, un relèvement graduel du pays en avait resserré les limites. i

Nous avons étudié les modifications de la faune de notre mer crétacée en vue d’établir par ce moyen la configuration de notre pays dans ces temps reculés. Ces modifications étant d'une grande valeur pour l'histoire du développement de nos faunes, nous devons en dire encore quelques mots.

Nous avons vu que pendant l’époque crétacée, et dans une même localité, de profonds changements étaient survenus soit dans la forme des animaux, soit dans le mélange des espèces. Une des faunes les plus instructives à cet égard est celle de Sainte-Croix, dans le canton de Yaud ; elle a été recueillie avec soin par M. le docteur Carnpiche, et étudiée avec un rare mérite par M. le professeur Pictet. Là gisent, dans un espace restreint, tous les étages du crétacé, depuis le valangien jusqu'au cénomanien; et l’inspection des animaux de cette localité révèle à l’œil exercé les modifications survenues pendant cette longue période dans le sein de la mer crétacée. On peut y

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