IL
Or, Attale III, de santé médiocre, et fort exposé à mourir sans descendance directe, pouvait se demander ce que deviendrait son royaume : suivant une conjecture très vraisemblable (1), un bâtard d’'Eumène II, Aristonicos, seul prince alors vivant du sang des Attalides, aurait convoité ce patrimoine, prêt au besoin à hâter l’heure de la dévolution. Les cruautés qui ensanglantèrent les dernières années de la dynastie seraient l’effet d’une conspiration en faveur du prétendant : Attale aurait sévi contre les. complices, réels ou supposés, et déshérité de la plus sûre manière ce parent antipathique et trop impatient. Que Rome ait franchement capté cet héritage, on hésite à l’admettre ; elle n’eût pas eu les coudées franches en cas de difficultés ; le siège de Numance n’était même pas terminé.
C’était en réalité une magnifique aubaine. Ce que le peuple romain attendait avant tout des contrées orientales, savoir des richesses, lui arrivait à point nommé pour solder les frais de tant d’expéditions au dehors et les travaux qu’il avait dû acccomplir dans les pays antérieurement annexés. On vantait depuis longtemps l’opulence des Attalides, leur trésor, les gros revenus tirés des villes grecques sous forme de redevances, des domaines royaux (2), champs, forêts, pâturages, des ateliers célèbres où la seule charge d’exploitation était le modique entretien des ouvriers esclaves, volés plus qu’achetés.
Le testament, il est vrai, rendait la liberté aux villes (3), jusque-là tributaires; d’autres étaient déjà liées à Rome par des traités d’alliance et d’amitié. Mais cette concession ne valait pas pour l'éternité. En fait, le nouveau possesseur ne devait pas manquer d’appliquer aux cités les règles et usages de son droit public; ces privilèges, en Asie comme ailleurs, demeuraient révocables. Tout était question de force, et en
(1) XXV, ibid., p. 302.
(2) RosTOWZEW, XXXIX, p. 360 et suiv.
(3) Cf. le décret de Pergame, XLIVW, IV, 289.
effet, dans la controverse entre les tribuns du peuple et le Sénat sur l'emploi des richesses d’Attale, c’est le Sénat qui eut le dernier mot (1). Autonomes ou non, des centres de population nombreux et importants entraient plus complètement dans la sphère d’action de Rome, en Asie, en Thrace, et aussi dans la Chersonèse, qui s’y rattachait ; on le voit par Sestos, inquiète de n’avoir plus, contre les barbares voisins, lPappui des troupes mercenaires disloquées dès la mort du roi(2). Aux ville grecques s’ajoutait une abondante population indigène, qui devait subir, évidemment, une sujétion absolue.
Quel effet sur cette foule produisirent les dispositions d’Attale? Nos textes sont muets à cet égard; mais ils nous font savoir qu’Aristonicos, lui, ne se résigna pas : une telle libéralité ne s’annulerait que par la guerre ; il s’y prépara. Ce n’est pas dans les villes qu’il pouvait trouver beaucoup de partisans ; leur sort était amélioré par le testament ; bien peu, en effet, soutinrent, dit-on, l’insurgé, et encore, sans doute, sous la contrainte. Restaient les campagnards, et des esclaves qu’Aristonicos enrôla à la hâte. On mit trois ans à le réduire à merci. L'absence de troupes romaines lui fit d’abord la partie belle ; Rome, occupée de toutes parts, tarda à dépêcher deseffectifs sur ce nouveau théâtre. Elle obtint laide des villes et surtout des monarques voisins : à ceux de Bithynie, de Cappadoce, la disparition des Attalides devait faire entrevoir leur propre destin ; c’est encore par une intervention obligeante qu’ils pouvaient le mieux ajourner linévitable. La cité de Pergame semble avoir observé une stricte défensive et multiplié les précautions contre une attaque qui ne vint pas. Pourtant Aristonicos progressait en Mysie, trouvait des renforts chez les Cariens et les Thraces ; Cyzique, fort menacée (3), implora le gouverneur de Macédoine.
Rome avait cru d’abord régler la situation par l’envoi d’une
) XXV, ibid, p. 312 et suiv. — (2) Zbid., p. 318 et suiv. (>) XLIV, IV, 134; XXV, rbid., p. 323 et suiv.
mission pacifique, dont le chef, Scipion Nasica, mourut à Pergame (1); elle dut se décider à une guerre, qui débuta fort mal, en 131, par la défaite et la mort de l’incapable Licinius Crassus ; le consul de 130, M. Perperna, se montra plus énergique, et Aristonicos, battu et capturé, fut expédié à Rome et étranglé dans sa prison. Sa reddition ne désarma pas aussitôt ses partisans : les procédés de Perperna, l’empoisonnement des sources là où se prolongeait la résistance (2) n'’invitaient guère à soumission les contrées défendues par leur situation naturelle ; nous savons maintenant que, dans certaines régions montagneuses et sauvages comme la Mysie Abbaïtide, les chäteaux forts durent être pris d'assaut par le consul M’. Aquillius, l’organisateur définitif de la province d’Asie (3). Il méritait donc le triomphe accordé après ses trois années de gouvernement; son œuvre capitale eut d’ailleurs un autre caractère : il refit, améliora les routes et y marqua les distances.
Travail utile au pouvoir supérieur, mais aussi aux habitants, dont on cherchait à se concilier les bonnes grâces avant de se lancer dans de nouvelles annexions. Rome ne conserva même pas la totalité du legs d’Attale, car la Lycaonie fut attribuée au fils du roi de Cappadoce, mort dans la guerre ; une part de la Phrygie concédée pour un temps au roi de Pont, Mithridate VI; les tribus de Pamphylie et Pisidie laissées à ellesmêmes. C’étaient là des régions frontières, escarpées, de police difficile ; Rome n’avait nulle hâte d’en assurer l’administration. Les dirigeants, en tête les Scipions, inclinaient au libéralisme (4). Mais l’influence des Gracques, à partir de 123, détermina en fait un courant dangereux par les préoccupations financières qui l’inspiraient : on voulait contenter les oisifs d'Italie et faire servir les territoires d'Orient, riches et connus pour tels, à améliorer la situation intérieure. L'établissement de la dîme, plus équitable dans son principe que le tribut fixe,
(1) VII, XXXV (1910), p. 484. — (2) Fronus, II, 20. CE} ÆXV, ibid., p. 827 et suiv. — (4) CVII, chapexil.
allait être l’origine d’une foule d’exactions ; elle fut d’ailleurs perçue, dans bien des cas, en violation du testament d’Attale. Les suites de la guerre, enfin, comportaient pour les villes à privilèges, comme Pergame, des conséquences onéreuses qui motivaient des plaintes (1). Somme toute, au lendemain de ce prodigieux héritage, le gouvernement de Rome semblait disposé à une politique circonspecte et de digestion lente.
Mais la conquête appelle des conquêtes nouvelles, non point seulement par laccoutumance chez celui qui les réalise et par Pexaltation due au succès; elle rend timorés et facilement serviles les peuples limitrophes qui ont conscience de leur infériorité. De telles conditions, Rome avait appris à les connaître peu après la seconde guerre punique. Toutefois, sa force croissante pouvait impressionner des États organisés, nullement de simples bandes faisant métier de brigandage. C’est ainsi qu’un prêteur romain, se rendant en Espagne en 189, avait été assailli avec son escorte sur la route de la Corniche, et que les Ligures avaient multipliéen vue des côtesleurs entreprises de piraterie. Marseille souffrait de cet état de choses très dommageable à son commerce; elle fit appel au Sénat romain. Celui-ci, fort affairé ailleurs, intervint sans enthousiasme et se limita, en 154, à une expédition de représailles; quant aux territoires qu’il enleva aux tribus bousculées, ils furent cédés à Marseille, car leur liaison avec l'Italie n’était pas encore facile à assurer (2).
Or, ce fut le point de départ de nouvelles interventions. Marseille avait vécu jusque-là en bonne intelligence avec les Celtes; mais leurs rapports devaient changer ‘après la formation d’un empire arverne, quand les Salyens de Provence, qui
(1) XLEV, 1V, 292. — (2) CELUI, I, p. 518 et sui.
s’y firent admettre, le placèrent en contact avec l’antique cité grecque. En butte aux ravages des Salyens, elle s’adressa aux Romains une fois de plus. Justement alors (vers 125), le prolétariat d’Italie, sous l’impulsion des Gracques, demandait à grands cris des terres, qu’on jugea aussitôt fort expédient d’aller s'approprier hors de la péninsule. Une petite armée franchit donc les Alpes et, surtout dans la seconde année, infligea mainte défaite aux peuplades voisines du bas Rhône. Marseille était vengée ; mais, à la place des Salyens châtiés. les Italiens s’enracinaient et prenaient position sur les routes qu'avait coutume d'emprunter son commerce de terre. Le consul C. Sextius Calvinus, installé à Aquæ Sextiæ avec une garnison, préludait à une emprise plus vaste et qu’on devinait prochaine.
Des prétextes P Les Gaulois eux-mêmes en faisaient surgir. Elles étaient nombreuses, les cités celtes, mais bien difficilement unies sans dissidence et, contre les séparatistes, le gros partait en campagne, répandant la dévastation. C’est ce qui arriva aux Éduens, lesquels suivirent l'exemple récent de Marseille et sollicitèrent l’assistance romaine. Celle-ci fut accordée sans retard, les circonstances étant plus favorables : le consul Cneius Domitius Ahenobarbus mit en route son armée, renforcée d’une troupe d’éléphants (122). Après que le roi arverne, Bituit, eut fait un vain essai de négociation, les Allobroges subirent un grave revers sur les rives de la Sorgue, mais qui n’eut pour effet que de surexciter l’esprit de résistance, et des bandes considérables d’Arvernes se dirigèrent vers le Sud. Domitius avait reçu des renforts, que lui amenait son collègue Q. Fabius Maximus. Bituit se laissa pousser contre le Rhône, et le vrai désastre des Gaulois eut lieu dans le fleuve même, qui emporta les fuyards avec leur pont de bateaux.
Du moins le beau courage des Celtes dans la bataille avait donné au Sénat nue juste appréciation de l'adversaire et lui
inspira la pensée de l’affaiblir au plus vite (1). Ce ne fut pas assez de découper dans les Gaules une province nouvelle, la Transalpine, — plus tard Narbonnaise, — qui s’étendait jusqu’à Vienne au Nord, à l'Ouest jusqu’à Toulouse. Rome n’acceptait pas de sentir auprès d’elle une grande domination : après le morcellement de l’Asie Mineure, il lui fallait à tout prix celui du monde gaulois. Bituit connaissait mal la diplomatie romaine et sa libre façon de faire succéder les actes aux pourparlers. Le parlementaire qu’il croyait être fut traité en «déditice » et, non sans quelques égards de pure forme, conduit en Italie. Plus heureux que d’autres aussi confiants, il ne subit, avec son fils, que la captivité.
Mais son absence fut le signal du démembrement souhaité et implacablement poursuivi; les jalousies entre peuples de Gaule se manifestèrent à nouveau ; Rome prit à tâche de faciliter chez tous la prédominance d’une caste ploutocratique, docile à ses projets. Par des faveurs graduées, l’octroi à bon escient du titre d’« ami et allié », qui semblait indiquer de sa part le respect de l’autonomie, le Sénat préparait les voies à d’autres empiètements et se donnait les apparences d’une fausse modération à l’égard de tous (2).
La province transalpine, à peine constituée, fut menacée d’un grave péril, sur lequel nous avons moins lieu de nous étendre, puisque Rome se borna à le conjurer, sans en tirer prétexte à des rapines nouvelles. Fuyant, à la suite de quelque raz de marée, les rivages sableux de la mer du Nord et de la Baltique, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux, emmenant les roulottes qui portaient leurs familles, les Cimbres, farouches Germains, que les Teutons allaient suivre (3), avaient traversé en masse l’Europe centrale, moins pour la guerre et le pillage que pour obtenir un établissement dans des contrées meilleures. Ce ne fut pas une trombe dévas-
(4) CXLII, IL, p. 7-24, — (2) Ibid., p. 24-38. (3) Cf. la description de MoMmsen, CLXII, V, p. 137.
tatrice, mais une poussée lente, sans ordre ni itinéraire arrêté. Parvenus en Norique, après la traversée du Danube, ils demandèrent aux habitants de leur céder une partie de leurs terres. L'approche d’une armée romaine et l’injonction de son chef de respecter les alliés de Rome décidèrent les Cimbres à rebrousser chemin ; mais, devenu chasseur d'hommes, le Romain les attaqua brusquement, par un coup de traîtrise, dont il n’eut point la récompense espérée. Les Cimbres victorieux furent toutefois rebutés par la barrière des Alpes, poussèrent vers l'Ouest le long du Danube, moins réservés dès lors, puisqu'ils n’obtenaient rien sans lutte, et, chargés de butin, arrivèrent au seuil de la « Province ».
Là, ils renouvelèrent leur requête : des terres; mais on ne se souciait point d’une telle horde de colons. Quant à les prendre à sa solde, suivant leur offre, Rome ne s’y arrêta pas, n'ayant point encore besoin de mercenaires. Ils battirent successivement, à longs intervalles, trois généraux romains, tirés de cette aristocratie dégénérée, assoiffée de lucre, chez qui les capacités militaires ne se rencontraient plus qu’à titre exceptionnel ; la grande bataille d'Orange (105), si amplifiés que puissent être les témoignages anciens, fut certainement pour les Romains un effroyable désastre. Et pourtant, le torrent s’écarta des Alpes, reflua vers le reste de la Gaule. Au bout de trois ans de pérégrinations, de pillages, les Teutons, ramenés à leur point de départ, et rencontrant enfin un véritable chef, Marius, furent écrasés à Aix, laissant des nuées de cadavres sur le terrain et de captifs aux mains du vainqueur (1).
Quelques mois après (101), sous le même général, contre les Cimbres, qui avaient, d'accord avec les Teutons, contourné la grande chaîne pour envahir l'Italie par les Alpes Juliennes, la même tuerie furieuse frecommençait à Verceil, en Cisalpine,
() CXLIT, UE, p. 71-87; CXXV, II, p. 363-376.
et les survivants-formaient encore un long convoi d’esclaves pour les marchés de la péninsule.
Ces opérations de grande envergure n’avaient nullement accru les possessions romainés, ét le butin servile ainsi conquis était bien loin de compenser les ravages causés par la ruée barbare. Du moins la terrible menace disparaissait; la force romaine s’était montrée irrésistible et, tandis que la Narbonnaise lui devait son salut, Rome énregistrait avec soin et tenait en réserve pour l’heure favorable deux griefs d’importance : vis-à-vis de l’agresseur arverne, la mansuétude première doublait le droit de punir en cas de récidive; quant à Penvahissseur germain, il venait de justifier par avance toute mesure de précaution qui paraîtrait un jour nécessaire contre lui. C’étaient des arguments que Jules César et Auguste ne devaient pas laisser sans emploi.
Mais il fallait que le temps eût passé, que d’autres conquêtes sé fussent consolidées, La fin du n° siècle est ce qu’on a appelé la période du « laissez-faire sénatorial (1) ». Entendons, en français, que, dans l’espèce d’abattement, de lassitude, qui suivit la mort du dernier des Gracques, le Sénat témoigna, en politique extérieure, d’une grande indifférence. L’aristocratie étroite qui le composait ne visait qu’à accaparer la propriété territoriale en Italie. Volontiers eût-elle banni de ses préoccupations les événements qui se déroulaient en Afrique depuis l’an 118.
Rome exerçait, on l’a vu, une sorte de pro‘ectorat sur la Numidie ; à la mort de Micipsa, le royaume devait être partagé entre ses deux fils et son neveu Jugurtha (2). La pamphlet de Salluste est suffisamment connu; nous ne rappellerons pas
(1) CVIE, chap. x. — (2) LenscuAu, XL VII, X, col. 1-6. M.R. à
tout au long comment, d’après ce récit, Jugurtha se débarrassa de ses cousins ; comment l’un deux, avant d’être assassiné, s’en vint à Rome plaider sa cause devant le corps qui lui semblait un protecteur naturel. Les faits de corruption, exagérés peutêtre, doivent étreexacts pour partie ; mais les hommes les plus intègres se seront butés à cette idée qu'après tout la frontière de la province d'Afrique ne souffrait pas de ces intrigues, qui n’intéressaient que trop indirectement la métropole. Jugurtha ne céderait pas à des raisons, mais seulement à la force des armes, et il faudrait alors partir en guerre dans une contrée mal connue, réputée désertique et ne promettant que de médiocres affaires auprès de celles qui s’offraient en Orient. Pourtant, dit-on, à la fin le peupte se fâcha par la voie d’un tribun. Jugurtha fut mandé à Rome pour se justifier ; mais un autre tribun, acheté à son tour, lui aurait par son velo interdit la parole. Il ne restait qu’à renvoyer le Numide dans son pays et à l’y attaquer.
On dépêcha un consul, aussi médiocre général que ceux qui, vers le même temps, devaient se faire battre en Gaule ; cerné et défait, il s’engagea par traité à évacuer la Numidie (109). On trouva enfin, parmi les Metellus, qui firent si peu honneur au consulat, un homme par exception plus probe ou plus capable, qui eut le mérite d'étudier l’adversaire et de se former une tactique adéquate. Il ressort du récit antique que l’armée de Jugurtha était l’image anticipée de celle d’Abd-el-Kader (1); elle comprenait deux éléments : des troupes régulières, dressées et équipées à la mode des légions qu’il avait pu observer en Afrique, solides et fidèles combattants, mais peu nombreux; et, à côté, des représentants des tribus, sorte de « goumiers », attirés par les coups de main possibles, fervents dans les bonnes occasions, s’évanouissant dès le moindre mécompte ; c’étaient en fait les plus redoutables par leur connaissance du
(1) LXVI, p. 23 et suiv.
pays, propice aux embuscades, et leur extrême mobilité. Metellus habitua les siens à vite se ressaisir en cas de surprise, à se former en cercle, piques en avant, pour éviter l’enveloppement des petits groupes, à dépister l’ennemi en se terrant le jour, en parcourant la nuit de grandes distances entre deux oasis, avec une outre sur l’épaule, et à tomber à l’aube sur une localité sans défenseurs, que l’on évacuait après avoir démoli les masures, brûlé les champs ou les réserves de grains et enlevé les moutons.
Toutefois Metellus poussait plus activement encore la méthode des négociations ; il y gagnait des avantages certains, mais lents ; et ce fut le grief, argument victorieux de Marius, son légat, lorsque celui-ci vint se faire élire consul à Rome, promettant d’en finir très vite avec Jugurtha. Le Numide avait fait alliance avec son beau-père Bocchus, roi de Maurétanie. Mais les coups de Marius furent si rapides et si intimidants que le Maure livra son gendre, au prix d’une part dans le royaume de ce dernier. Le reste fut abandonné à un obscur descendant de Massinissa (104).
Ainsi le Sénat se refusa à toute annexion nouvelle, qui aurait accru ses responsabilités et ses risques. Sur cet autre continent, il pratiquait la même politique d’expectative, content de poser quelques jalons. On connaissait maintenant les indigènes africains, leurs usages, leurs faiblesses ; eux-mêmes avaient éprouvé la puissance de Rome; leurs princes, plus que jamais, lui devaient tout leur pouvoir. Il y avait là de belles promesses pour l’avenir.
L’inertie sénatoriale dut plus d’une fois céder devant des nécessités pressantes. Il en est qui se firent jour au Sud de VAsie Mineure, région montueuse depuis longtemps sous le protectorat romain et qui, en fait, n’appartenait à personne,
sauf aux brigands qui y exerçaient librement leur industrie, détroussant les voyageurs sur les chemins, pillant les fermes, et, non moins propres aux prouesses sur mer, sortaient brusquement des criques du rivage et couraient sus aux bateaux de commerce. Il fallait aviser et organiser une police, si ingrate qu’en fût l’entreprise.
La Pamphylie fut occupée, au Sud de la Phrygie, en 103; on laissa en dehors la Lycie, convenablement organisée par elle-même en un kÆoinon déjà ancien et solidement uni (1). A la Pamphylie on rattacha l’année suivante, sous le nom de province de Cilicie, la partie Ouest de cette contrée, la Cilicie Trachée ou Aspera, une chaîne côtière, de forte al‘i‘ude moyenne avec de hauts sommets; au pied du versant Nord, la Cappadoce restait soumise à ses rois. L’occupation fut l’œuvre d’une escadre et d’un corps de troupes; il en subsiste peu de témoignages, et bien sommaires (2). La période ultérieure fut constamment troublée ; la province était tantôt consulaire, tantôt prétorienne, suivant lé nombre d’hommes qu’il y fallait envoyer pour parer aux désordres sans cesse renaissants. Malgré tout, si on réprimait le brigandage avoué, professionnel, on laissait en revanche s'implanter le pillage mercantile et l’escroquerie privilégiée, car chevaliers et sénateurs avaient pareillement en Cilicie leurs agents de rapine, et Cicéron, de ce fait, devait connaître plus tard, dans son gouvernement, une situation extrémement délicate (3).
Est-ce l'impression produite par le nouvel effort de Rome en ces parages, la conviction peu à peu enracinée dans tout le monde méditérranéen qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, toutes les nations passeraient sous ce joug, ou, comme