T. XVII
à fond avec les démagogues, et ainsi, renié de tous les partis, quitta la ville précipitamment et alla en Phrygie, sous le prétexte d’un vœu envers la &« Grande Mère » de Pessinonte, chercher des occasions de victoires. Car déjà chacun entrevoyait la grande guerre prochaine avec ce Mithridate de Pont, occupé depuis vingt ans à édifier, aux portes de la province d'Asie, un vaste empire dont Rome sentait naturellement la menace, La rupture avec lui était inévitable, de quelque côté que dût partir le défi,
Mais Marius était peu connu dans ces régions et bien empêché d’y recruter des soldats : les populations penchaient de plus en plus pour Mithridate, Et, pour comble, il avait sur place un rival redoutable, Sylla, propréteur en Cilicie, pourvu par là de troupes régulières et qui déjà faisait beaucoup parler de flui. Réduit à offrir ses services pour étoufier la grave insurrection des Italiens (90), Marius n’était plus seul comme lorsqu’il repoussait les barbares du Nord; il devait souffrir la concurrence de ce même Sylla, son ancien légat d’Afrique, notablement plus jeune et plus alerte, qui, dans la guerre sociale, remporta les succès vraiment décisifs.
Celui-ci, pauvre de naissance, bien que se rattachant à la grande famille des Cornelii, sans scrupules en revanche, avait su s’enrichir par une série de mariages scandaleux, par des extorsions dans ses magistratures, par le pillage, selon la mode désormais courante, de la province à lui confiée et de la Cappadoce limitrophe, d’où il avait chassé le vassal du roi de Pont. Mais déjà l’argent ne pouvait rien sans la force armée, dont Sylla fut le premier à rendre manifeste la puissance souveraine. Il franchit avec elle, par une audace impie, la ligne sacrée du pomærium, et Marius, sans troupes, n’eut plus qu’à s'éloigner.
Pour demeurer maître de Rome, il fallait le prestige militaire; Sylla courut le chercher en Orient. En son absence, Marius à son tour remit à ses pieds la capitale par les mêmes
arguments et se fit désigner, lui aussi, pour la guerre contre Mithridate. C’est donc loin de l'Italie que le sort des armes eût décidé entre eux, si Marius, déjà vieux, n’avait payé de la vie ses habitudes d’ivresse, en l’an 86.
Sylla n’avait plus d’émule qui pût balancer sa réputation et ses moyens. Il n’eut même pas à mettre hors de cause le consulaire que le Sénat avait dépêché en Asie, M’. Aquillius, fils du premier organisateur de la province d’Asie. Incapable autant que vénal, celui-ci avait été d’abord chargé de rétablir l’état de choses tel que Sylla l'avait laissé quarante ans auparavant. Profitant de la guerre sociale, le roi de Pont avait disposé à nouveau de l’Asie Mineure, et de toutes parts arrivaient à Rome les plaintes des princes dépossédés. Aquillius ne se borna pas à réintégrer en Cappadoce et en Bithynie les rois clients de Rome; il partit à l’attaque du Pont. Alors Mithridate entra en lutte ouverte avec les Romains. Les troupes nombreuses qu’il avait recrutées balayèrent tout le pays jusqu’à l’Archipel, et Aquillius, tombé en son pouvoir, subit un mode de torture par lequel l’adversaire souligna l’opinion qu’il se faisait des chefs romains : on ingurgita au malheureux de l’or fondu.
Il nous suffira d’évoquer brièvement le caractère de cette guerre et celui de homme même qui s’y lançait. Descendant de la famille royale de Perse, dont la divinité restait la sienne, Mithridate fut un type bien curieux de barbare hellénisé. A la cour de Sinope, où l’on parlait grec, les ministres étaient des Hellènes, comme les soldats de la garde du corps. Il se posa en champion de l’hellénisme, celui d'Alexandre, aux traditions de qui il prétendait se rattacher, un hellénisme asiatique, compréhensif et mixte, enrichi d’apports orientaux. C’est du côté de l’Occident qu’il dénonçait les ennemis de la Grèce, des traitants ! des pillards! et il n’eut pas de peine à
faire exécuter l’ordre qui condamnait à mort, à Éphèse, de nombreux milliers d’Italiens. Bien mieux, la Grèce d'Europe le reconnut pour son champion, et les cités les plus en vue se prononçaient en sa faveur. Ainsi deux grandes provinces avaient pratiquement fait défection, lorsque Sylla débarqua en Épire avec cinq légions.
Rome n’était pas démunie : elle avait deux armées et une escadre; Lucullus était parvenu à rassembler quelques vaisseaux chez des alliés, en Syrie, en Cypre. Sylla, ayant réduit à l’obéissance par la terreur toutes les villes d’Achaïe et pris Athènes d’assaut après un long siège, battit par deux fois les généraux grecs de Mithridate. Mais, privé d’un commandement qui venait à son terme et ne lui fut pas renouvelé, il avait laissé échapper Valerius Flaccus, désigné à sa place par la faction, victorieuse à Rome, de Marius et Cinna. Sylla le suit sur le continent, courant à la poursuite de Mithridate (1).
Alors commence, pour les gens de l’Asie, une crise angoissante, durant laquelle leur choix n’arrivera pas à se fixer (2). Mithridate favorise les petites gens; les Romains, la classe supérieure. Mais le premier semble vaincu, ou va l’être. Pourtant la dualité de commandement dans l’autre parti déconcerte tout le monde ; et voilà que Flaccus est tué par ses soldats à l’instigation de son lieutenant Fimbria. Celui-ci poursuit la campagne ; Sylla et lui font au roi de Pont des propositions de paix séparées, et Mithridate accepte la loi du plus fort, du chef irrégulier, qui aussitôt débauche les troupes de son rival (84). Par le traité de Dardanos, le monarque orgueilleux abandonnait toutes ses conquêtes d'Asie Mineure, ses vaisseaux, consentait à verser une indemnité de guerre considérable.
Ainsi ces trois années d’hostilités menaient au s/alu quo. La domination romaine en Asie en sortait-elle au moins renfor
() CXXV, IL, p. 468-482. — (2) LXXXII, p. 24 et suiv.
cée P Les Grecs, dans l'embarras, avaient surtout cédé au vainqueur du moment, ou à celui dont ils escomptaient le succès définitif ; d’où l'attitude des villes, essentiellement variable. C’est un régime de représailles que Sylla instaura partout, sans souci d'équité, soumettant la province à d’écrasantes réquisitions ; il abandonna même aux pirates les cités côtières, au lieu de les protéger, Indifférent à l’extension de la puissance romaine (1), uniquement désireux de réduire un ennemi dont la défaite ne devait donner profit et gloire à nul autre que lui, il ne prit aucun soin des principautés vassales en bordure de la Proconsulaire, soumises un moment à Mithridate, puis arrachées au contrôle du roi. Offrir des champs d’exploitation nouveaux à ces chevaliers, ces trafiquants, qu’il exécrait P Content d’avoir expédié les tâches les plus urgentes, il rentra bien vite en Italie, où, à force de massacres, à Rome et hors de Rome, il établit la dictature effroyable que l’on sait et une constitution qui devait durer plus que lui, mais tout juste dix ans. Par son propre pouvoir et celui du parti aristocratique, il avait conservé simplement deux provinces à l’État; ce fut une force perdue pour l’avenir de Rome ; Mithridate épargné allait se ressaisir.
Durant ces vingt années stériles, l’illégalité, les passions déchaînées, les haines d'homme à homme, de classe à classe, avaient multiplié les causes de conflits. Les guerres, les insurrections nées de ces désordres vont pousser certains personnages au premier plan, plusieurs ensemble, car les difficultés sont multiples, et entraîner chacun aux longues entreprises, qui doivent lui permettre d’éclipser ses rivaux.
Un des premiers qu’ainsi grandirent les circonstances est
(1) CVIE, p. 305.
Cneius Pompée (106-48), tout l'opposé de ce Sylla qui lavait favorisé en ses débuts et proclamé Magnus (le Grand). Sa première victoire, il la remporta comme champion du Sénat; mais, homme de guerre par-dessus tout, il se tourmentait peu des problèmes constitutionnels ; il était d’ailleurs de famille plébéienne et n’appartenait qu’à l’ordre équestre; heureuse fortune pour les chevaliers et tous lès hommes de négoce, qui trouvèrent en lui, sinon un défenseur absolu de leurs intérêts, du moins un partisan et un auxiliaire (1). C’est pour eux qu’il avait aboli les lois de Sylla, trop peu satisfait du prestige que lui avait valu, après de longs échecs, l’issue favorable de la guerre contre Sertorius, car il avait, dans le principal vainqueur de Spartacus, Crassus, un émule redouté.
Un autre, vers le même temps, lui donnait de l’ombrage, c’était ce Licinius Lucullus (2), sorti de la plèbe lui aussi, ancien questeur de Sylla, que le dictateur avait laissé en Asie et qui y gagna bonne renommée en percevant les indemnités de guerre avec une réelle modération (3). Le hasard venait de lui procurer la meilleure occasion de se mettre en vue : un nouveau testament, célui de Nicomède III (74), avait fait Rome héritière d’un troisième royaume, la Bithynie (4).
Les motifs de cette disposition ne sont pas plus clairs que dans les cas précédents, Sans doute le testateur, privé d’enfants et de successibles selon son cœur, estima-t-il que ses sujets gagneraient à passer sans contrainte sous un joug inévitable, car l’indépendance devenait un vain rêve entre Mithridate et les Romains. Le territoire ainsi légué s’étendait entre le cours inférieur du Rhyndacos et l'embouchure du Sangarios; il comprenait quelques cités importantes, et surtout, orienté vers l’Euxin, il ménageait des voies vers les rivages
(Gi) CVIE, chap. xv1; CXXV, III, p. 14 et suiv.; XCVIII, IV, p. 332 et "@ XEVII, IV, p. 133 et suiv.— (3) LXXXIT, p. 41.
(1) BranDis, XLVIIÏ, I, p. 524 et suiv.; CXXV, III, p. 81 et suiv.; CET, I, chap. vi.
sarmatiques. Ce fut pour Mithridate, dès longtemps aux aguets et qui voyait son adversaire aux prises, à l'Occident, avec de rudes tâches, le coup de fouet qui hâte une détermination. Ses préparatifs étaient depuis longtemps commencés; il avait pris exemple sur les Romains, copié de son mieux leurs institutions militaires; comme eux, il essaya de la diplomatie en adressant une ambassade à Spartacus.
On envoya en Bithynie les deux nouveaux consuls : l’un, Cotta, se laissa enfermer à Chalcédoine, et l’énorme armée de Mithridate commença le siège de Cyzique, port resté fidèle aux Romains, d’où l’on pouvait commander les côtes de Propontide. Le collègue de Cotta, Lucullus (1), nouveau Cunctator, se garda bien de lancer contre cette masse des forces inégales. Il usa peu à peu son ennemi, attaquant, détruisant les postes dispersés par un ravitaillement difficile, et seulement ensuite, ayant manœuvré par mer contre les villes des bords de l'Euxin, infligea une sérieuse défaite à Mithridate, qui parvint toutefois à s'enfuir et se réfugia auprès de son gendre Tigrane II, roi d'Arménie (2). Du coup, les opérations allaient prendre une ampleur toute nouvelle.
Ce n’est pas que Tigrane parût vouloir entrer dans la guerre. Cet aventurier de grand style tournait ses ambitions vers un autre côté. Profitant des dissensions entre les princes séleucides, il s’était emparé de la Syrie (85), qui ne perdit point à passer sous cette domination nouvelle (3), et avait annexé (76) une partie de l’Asie Mineure; puis, se tournant contre les Arsacides, qu’il pouvait d'autant mieux supplanter qu’il était de leur race, il leur avait enlevé la Mésopotamie, l’Atropatène, afin de:prendre le titre de Roi des rois et de le transmettre à ses successeurs. Un jour ou l’autre, il aurait eu affaire aux Romains, inévitablement. Mais le conflit fut précipité par la venue de Mithridate.
(1) GeLzEer, XLVIT, XIIL, col. 376-414; ici, 385 et suiv. (2) LILI, p. 16-51, — (3) CLXXXV. p. 251 et suiv.
On a voulu (1), à ce propos, faire de Lucullus le créateur du nouvel impérialisme romain, une sorte de Napoléon antique. C’est plus qu’une exagération ; Lucullus, au contraire, paraît le continuateur de l’ancienne politique du Sénat ; on n’a point lieu de lui prêter la moindre visée contre la Parthie. Mais, d’une part, il fallait secourir un &ami » des Romains, Antiochos, dépouillé de ses provinces ; de plus, la lutte nécessaire contre Mithridate n’était point terminée, tant que ce prince restait vivant et libre. Lucullus envoya donc son beau-frère Appius Claudiusréclamer l’extradition du roi de Pont ; Tigrane refusa. C’était la guerre (2).
Guerre très dure, en pays mal connu, compliquée par un hiver précoce et rigoureux. Lucullus y montra un indiscutable talent ; il battit ses ennemis, plus nombreux, en diverses rencontres et, enlevant dans la capitale Tigranocerte le trésor royal, sut « fournir aux frais de la guerre par la guerre ellemême » (3).Mais c’était un général de l’ancienne manière — qui ne convenait plus. Il fallait aux recrues de l’époque un condotliere menant ses soldats à la curée, sans rigueur sur la discipline, moins attentif aux intérêts de l’État qu’à ceux des combattants. Ses succès ne pouvaient suffire à lui conserver sur ses soldats l’ascendant indispensable ; ils se mutinèrent et, comme les coalisés s’étaient ressaisis, reprenaient l'offensive, une retraite s’imposa, aussi pénible et aussi admirablement conduite que l’avait été la stratégie inverse. Tout le monde ne perdait pas à cet échec: les chevaliers, publicains et mercantis variés, toléraient avec peine les mesures prises pour éviter le pillage de l'Asie. Le prétexte était bon d’une situation stationnaire pour réduire, puis retirer la délégation de Lucullus. Et, comme un règlement ne pouvait plus
(1) CIL, I, chap. x-x1.
(2) LXXXI, p. 17, 157, 216: K. EcknarprT, XXIII, IX (1909), p. 400-412; X (1910), p. 72-151, 192-231.
(3) PLUT., Luc., 29; Rice Homes, XXII, VII (1917), p. 120-158 ; XL VII, XIII, col. 395 et suiv.
attendre, on expédia én Orient l’homme de confiance et le bienfaiteur de l’ordre équestre, Pompée.
Il venait justément de remporter un imposant succès dans une mission sans précédent. Rome était tenue en principe pour maîtresse de toute la Méditerranée. De fait, si une escadre romaine s’y lançait, sa force la faisait respecter ; mais la navigation marchande était terrorisée par les pirates. Quantité de brigands, de toute catégorie, de toute provenance, épaves des guerres récentes ou forbans de naissance, formant comme une sorte de fédération lâche, attaquaient, rançonnaient sur toutes les routes de mer les armateurs paisibles et, avec une audace digne de leurs ancêtres dés temps homériques, prononçaient des coups de main sur les rivages mêmes, volaient villes et temples, capturaient des habitants, procuraient leur appui à tous les révoltés contre la puissance romaine et à ses adversaires, car leurs chances de gains s’accroissaient à mesure (1). Le commerce éprouvait de telles difficultés, les convois de blé notamment, si indispensables à l’Italie, étaient à ce point entravés que les classés maintenant au pouvoir, intéressées entre toutes au libre trafic maritime, se résolurent à un grand parti : le tribun Gabinius proposa de confier à Pompée un pouvoir illimité pour trois ans (2) sur toute l’étendue de mer de la Cilicié aux colonnes d’Hercule. Une vraie bataille se livra à propos de cette loi, car les anciens oligarques ne songeaient plus qu’à leur parti. Enfin, le texte voté (67), Pompée eut à sa disposition 500 navires, 120 000 hommes, toutes les ressources du trésor national selon ses besoins, même le commandement sur tous les rivages et jusqu’à 70 kilomètres dans l’intérieur,
(4) W. KrOLL, ÆLVIT, I @, col. 1039-1042 ; CLXIX, chap. v-vi. (2) Les campagnes dé Servilius Isauricus (76-75) s'étaient révélées insuffsantes (H. À. ORMEROD, XXII, XII [1922], p. 35-52),
LES DICTATURES MILITAIRES Se)
afin de forcer les pirates dans leurs repaires. Pouvoir exorbitant, qui explique les résistances violemment opposées ; qu’étaient, en comparaison, les dictatures d’autrefois P Trois ans étaient prévus pour l’achèvement de l’entreprise et trois mois y suffirent ; au bout de ce temps, les magasins, arsenaux et esquifs étaient détruits et, parmi ces hommes, ceux qui n'avaient pas péri, cédant aux promesses de clémence, se rendirent d'ordinaire et passèrent à l’état d'agriculteurs et de colons. C'était une mesure prudente et bien conçue; néanmoins, l'avenir devait montrer que les pires éléments regret- faient toujours l’existence d’autrefois, et la piraterie allait plus tard renaître (1), malgré tout à effectifs réduits.
Le prestige acquis de la sorte faisait de Pompée l’homme providentiel pour en finir avec Mithridate. Ce dernier ne s’y trompa point, et, dès que la loi Manilfa eut, bien plus aisément, créé un pouvoir proconsulaire sur toute l’Asie Mineure, il essaya de parlementer. Mais c'était avec d’autres que Pompée projetait de négocier, en vue de résultats plus importants (2).
Il n’eut même pas besoin de grande diplomatie; celui qui aurait pu contrarier ses projets les seconda sans le vouloir. La campagne de Lucullus avait mal fini (3), mais les rapides progrès du début avaient impressionné Tigrane, qui craignait pour ses États. Il était également inquiet du côté des Parthes, et son propre fils complotait contre lui, d'accord avec Pompée. Quand donc le roi de Pont voulut requérir encore l’assistance de celui d'Arménie, ce dernier lui interdit de franchir leur commune frontière et mit à prix la tête de son gendre. Mithridate tint à la sauver plutôt que ses domaines; il s’enfuit en Colchide, laissant Pompée face à face avec cet ex-allié qui se croyait habile. Tigrane s’humilia, se prosterna devant le Romain, qui ne lui disputa pas un royaume reculé, se défen-
(4) CLEIXK, chap. vin, — (2) CXXV, IL, p. 65 et suiv. (3) LIIT, p. 45 et suiv.
dant lui-même par sa nature montagneuse et son âpre climat, mais y posta des troupes provisoirement, sous un légat. Tout en déclarant Tigrane ami et allié du peuple romain, il le dépouillait de ses conquêtes et dictait aux Arméniens une condition de paix qui ménageait à Rome un motif permanent d'intervention : leurs rois devraient désormais obtenir d’elle au moins la confirmation de leur pouvoir. On verra que ce n’était point là une vaine formule; Pompée, en Romain de bonne souche, posait un jalon.
Mithridate déçu pensait gagner, depuis la Colchide, ses possessions d’au delà de l’Euxin et, par une diversion grandiose, prendre l’Italie à revers dans une attaque brusquée à travers les régions du Danube. Les trahisons aux aguets anéantirent d'emblée ses rêves fous : fils conjurés, femmes qui livraient ses places, Scythes qui refusaient de le suivre, tant de coups réunis abattirent son courage; il demanda la mort au fer et au poison (1).
Tous les adversaires de Pompée avaient été vaincus ou bafoués. Le roi des Parthes Phraate, tourmenté lui aussi des ambitions de Tigrane, s’était trouvé contre lui, aux premières ouvertures, l’allié du chef romain ; mais ce zèle demeura sans récompense. On avait manœuvré le Parthe contre l’Arménien trop puissant; on maintint l’Arménien, rendu sage, devant le Parthe trop prompt aux grands espoirs ; Phraate n’obtint rien — que la certitude des méfiances romaines, dont Tigrane devait être, vis-à-vis de lui, le docile instrument.
Les conquêtes de Tigrane furent consolidées, mais pour un autre bénéficiaire, car Rome se les appropria. Pompée, avant de quitter l’Asie, où il avait passé quatre années (66-62), régla le sort d’une foule de territoires (2), comme s’il avait eu mandat illimité du Sénat ; nous ne savons pas au juste, d’ailleurs, quelle latitude lui accordait la loi Manilia. Il ne se piqua pas
() CLXXXV, p. 408. — (2) CXXV, IL, p. 66.
de correction, même apparente, oublia que Lucullus, à qui Tigrane avait livré la Syrie, avait rendue lui-même à Antiochos : ce fut une nouvelle province romaine, qui se prolongea beaucoup plus loin que la zone occupée naguère par le roi d'Arménie. L’agrandissement de la Cilicie à ses deux extrémités fut réalisé avec autant de sans-façon. En revanche, la Bithynie étendue vers l'Est, par l’adjonction de la Paphlagonie et du Pont occidental, ce n’était qu’une suite du droit de la guerre et de la défaite de Mithridate.
Les princes clients surtout connurent, en bien ou en mal, les effets de ce bon plaisir. Ariobarzane de Cappadoce, affermi sur le trône, gagna encore quelques cantons vers l'Est. En Galatie, le fait et le droit se combinèrent obscurément : on conservait les trois tétrarchies, mais Deiotarus, l’allié précieux, devenait pratiquement le souverain de toute la contrée, à laquelle on rattachait même quelques parties du Pont, trop récemment conquises et trop éloignées des anciennes provinces pour que le maintien de l’ordre, peut-être onéreux, n’y demandât pas la main d’un vassal. Contre l’Euphrate supérieur, la région escarpée de Commagène demeura sous une dynastie, moitié hellénique, moitié iranienne, appelée à une mission d'avant-garde et de conciliation provisoire.
Toutes ces dispositions prises en Asie Mineure ouvraient des espérances pour l’avenir, sans surcharger le présent. Pompée éluda l’invitation du roi d'Égypte à venir apaiser une rébellion sur le Nil, trouvant prématurée toute action immédiate dans ce pays, où le meilleur agent des ambitions de Rome était précisément le désordre chronique et croissant. La Syrie suffisait, pour l’heure, à satisfaire les appétits; c'était une longue bande côtière, facile à atteindre du dehors en plusieurs points ; aucune mesure de police, sauf dans l’extrême-Nord, où étaient placés des mandataires responsables, ne risquait d’attirer les forces romaines très loin dans l’intérieur, car le désert y génait les grands voisins de l'Est plus que la Répu-
blique ; l’oasis palmyrénienne n’avait alors rien d’inquiétant.
Quelques mesures furent d’ailleurs nécessaires pour faire admettre dans toute la Syrie le régime nouvellement instauré. Dans la zone septentrionale, tout fut réglé sans peine : les rois arabes de Damas acceptèrent la suprématie romaine, en gens qui s’inclinent devant la force, suivant l’instinct de leur race. {Toutes les faveurs allèrent aux villes grecques autonomes ; on libéra celles qui avaient vécu sous la tyrannie de quelques roitelets ; les petits États sacerdotaux furent traités comme les cités. Il ne s’agissait là que d'indépendance locale, communale, pourrait-on dire. En Palestine, les conditions étaient différentes : un groupement ethnique et religieux y répugnait à la tutelle étrangère ; mais des ambitions rivales dans la famille des Macchabées servirent les desseins de Pompée. Il stimula les contestations entre deux prétendants à la grande-prêtrise de Jérusalem ; contre Aristobule, à la fin détrôné, il favor sa son frère Hyrcan, qui semblait en meilleure posture et mieux disposé envers les Romains. Pourtant le parti adverse ne céda pas sans combat; il fallut soutenir contre la ville sainte un siège de trois mois, auquel mit fin l’assaut général un jour de sabbat.
À ces farouches Israélites Pompée fit acquitter des contributions qui n'étaient pas excessives, et il laissa aux indigènes la charge de les lever. Les autres régions, en revanche, furent taxées sans trop d’indulgence. A part Ariobarzane, prince besogneux, qui reçut même un prêt et de qui l’on attendait tout autre chose que des subsides, les nouveaux protégés et les nouveaux sujets furent lourdement frappés : un tribut énorme enrichit en première ligne les soldats, ouvriers de cette prospérité, et livra en outre au Trésor des sommes considérables, qui contribuèrent singulièrement à rehausser le triomphe du général victorieux.
Enfin une riche contrée, d'Antioche aux portes de l'Égypte, s’ouvrait sans restriction aux spéculateurs d'Italie. C’étaient
eux dont les convoitises avaient guidé la politique de Pompée, leur délégué en quelque sorte, et qui spontanément s’appropriait leurs vues (1). Les charges financières des assujettis ne furent pas cependant pour eux sans compensation : l’action de Rome développa dans leur pays les ressources économiques, accrut les débouchés et répandit plus largement les avantages divers de l’hellénisme. Pour Rome même, c’était une nouveauté que cette haute main laissée’aux chevaliers dans la direction des affaires extérieures et la politique des frontières. Elle se manifesta d’autres fois encore : l’annexion de Cypre, peu après (58), ne fut que l’aboutissement d’une conjuration des cupidités. Celle de la Crète (2), en 67, liée à l’affaire des pirates, avait déjà montré les conséquences d’une recherche de gloire purement individuelle.
Malgré ses larges initiatives, l’étendue de ses pouvoirs, ou tout au moins de ses actes, Pompée n’était encore qu’un homme de transition, lié à l’ordre équestre par sa naissance et toutefois déférent envers le Sénat, qui plus d’une fois s’appuya sur lui par la suite. L’imprudence qu’il commit de licencier ses troupes dès son retour, en 62, témoigne chez lui d’un respect de la légalité, dont il devait le dernier donner l’exemple.
Jules César (3) nous présente un tout autre personnage, volontairement fermé, énigmatique, si bien que le mobile de ses actions, très discuté par les modernes, prête en effet aux controverses. Il importe peu, à vrai dire, pour notre sujet. Qu'il ait voulu la grandeur de Rome, c’est possible et probable, mais par la sienne d’abord, à n’en pas douter; ne lui prêtaiton pas cette maxime favorite que, pour posséder le pouvoir, il
(1) CVII, chap. xvi. — (2) XCVIIL, IL, p: 4i et suiv. (3) XCVIIL, IL, p. 125 et suiv.; GR&BE, XLVWTI, X, col, 186-259; CV, chap. XVI1; FE. G. SIRLER, C. Julius Cæsar, Leipzig, 1912.
était loisible de violer les lois de la justice (1)? Le souci dominant de sa personne et de ses intérêts ressort de toutes ses attitudes, de l’attention prêtée par lui à son physique, d’une fierté affectée de ses origines, royales et divines, de son œuvre littéraire, savamment composée comme son visage et tout son extérieur, en vue d’une apologie par les faits, par leur récit tout nu, faisant le silence sur les intentions et les principes de leur auteur. Nous n’avons pas à nous occuper du détail de sa carrière, prodigieusement remplie, ni à suivre toutes ses variations au milieu des hommes de premier plan qu’il jugeait tour à tour dangereux ou utiles à sa fortune. Avec lui du moins, il n’est plus question que d’un programme conçu par un seul homme et n’entrant pour rien dans les plans d’un gouvernement régulier.
Une de ses premières audaces, maïs qui avorta, tendait à lui obtenir une mission en Égypte, contrée qu’on aurait pu réduire déjà en province, en vertu d’un legs prétendu du roi Ptolémée Alexandre [1 (2). Ses fonctions de légat dans l'Espagne Ulté. rieure nous intéressent moins par les succès militaires qu’il y remporta, pour consolider l’occupation, que par la liberté qu’il prit d'accroître sans permission ses effectifs et par les richesses qu’il y sut amasser, nerf de la guerre civile, indispensable à un homme criblé de dettes.
Mis en lumière à Rome par des manœuvres démagogiques, mais trop nouveau encore pour implanter sa seule suprématie, il jugea bon de s’associer, en un triumvirat (3) inégal, deux hommes, dont l’un, Crassus, était un médiocre, et l’autre, Pompée, bien moins osé que lui. Le premier devait disparaître dans sa folle campagne contre les Parthes (4), et, tandis que
(1) Cic., De off., II, 21; SUET., Cæs., 30.
(2) A. Boucué-LECLERCO, Histoire des Lagides, Paris, II (1907), p. 130 et suiv.
(3) CLVIII, p. ào et suiv.
(9 CLXXEXI p. 199 et suiv.; CIE, IL, chap. vi; CXXXIIT, IL, p. 312 et suiv.; GELZER, XLVII, KIII, col, 295-331 : ici, 320 et suiv.
le second s’enlisait dans des besognes frumentaires, puis dans un gouvernement d'Espagne sans profit et sans éclat, César faisait don à la nation d’un nouveau territoire plus grand que l'Italie.
On sait que, dès son arrivée en Narbonnaise (58), il rencontra la guerre qu’il souhaitait — et que, de toutes façons, il se serait entendu à provoquer. Des masses d’'Helvètes se préparaient à quitter leur pays, la Suisse actuelle, pour émigrer en Gaule occidentale, plus douce de climat et plus fertile; leur meilleur chemin passait par la rive gauche du Rhône; maisil appartenait aux Romains. César le leur interdit et les refoula chez eux (1). Comme ils avaient encore cherché un autre itinéraire en Gaule indépendante, d’où le triumwvir les chassa, les Celtes se sentirent ainsi protégés contre l’invasion par leur puissant voisin ; d’où l’appel imprudent qu’ils lui adressèrenten vue derejeter au delà du Rhin les Suèvesd’Arioviste,quioccupaient le territoire séquanais (Bourgogne et Franche-Comté).
Ce fut le déclenchement que César escomptait. Sentant la menace imminente, les Belges avaient déjà formé une puissante ligue pour défendre leur indépendance; seuls, les Rémois, plus proches du théâtre des hostilités contre le chef germain et plus impressionnés par la force romaine, s’entendirent avec elle plutôt que de lutter. Là, comme ailleurs ensuite, César était favorisé aussitôt par les divisions entre peuples; il devait l’être encore par celles des partis à l’intérieur de chaque État. On se trouvait, de part et d’autre, saisi dans l’engrenage ; César l’avait souhaité. Nous ne pourrions ici, même sommairement, rappeler les étapes d’une soumission que le général en chef a retracée de sa main et dont l’étude critique a été faite bien des fois (2). En réalité, la conquête proprement dite s’acheva en
() E. TÆUBLER, Bellum Helvelicum, eine Cäsar-Studie, Zürich, 192%.
(2) 11 nous suffit de renvoyer à CXLII, III; C. JULLIAN, Vercingétorix, 3e éd., Paris, 1903; T. RiCE HOLMES, Cœæsars Conquest of Gaul, 29 édit, Oxford, 1911,
deux ans (57-56) ; deux autres années passèrent à repousser les incursions du dehors (55-54), les dernières (jusqu’en 51) à réprimer des soulèvements partiels, puis l’insurrection générale que terminèrent à peu près l’attaque d’Alésia (1) et la livraison spontanée de Vercingétorix.
Œuvregrandiose, aux yeux des modernes, que cette annexion si vite achevée. Il n’y a pas cependant à s’étonner si les sentiments étaient partagés à la curie. Les grandes victoires de Pompée, de César, remportées sur des peuples étrangers, l’étaient encore sur lui, Sénat, personnification des vieilles institutions de Rome, dont l’autorité s’en allait pièce à pièce, ne retenait qu’un faux semblant, une ombre, grâce à des compromis entre ambitions rivales. Même ce fantôme de pouvoir s’évanouit le jour où le gouverneur des Gaules, rappelé, franchit en armes le Rubicon. Nous ne pouvons plus parler de politique romaine ; il n’y a plus que celles, désormais, de chefs militaires prétendant chacun à la suprématie. Tous les contemporains ne s’en rendirent pas compte; au-dessus des classes inférieures, qui s’attachaient fort peu à la légalité, au lucre et au pillage bien plutôt, nombre d’aristocrates crurent sincèrement que la République était en jeu et que Pompée la défendrait ; peut-être celui-ci, après tout, aurait-il, victorieux, mieux respecté les apparences.
Rome « n’était plus dans Rome », on le vit bien; elle était aux armées, qui s’affrontaient très loin de l'Italie. César ne s’attarda pas dans la capitale et poursuivit ses adversaires là : où campaient leurs troupes. Les provinciaux connurent à nouveau ces dissensions terribles qui avaient laissé l'Orient tout meurtri. Il leur fallait choisir entre compétiteurs, et ils étaient largement représentés dans toutes les forces en présence. Heureux ceux que leur flair avait bien inspirés! Pour s’être détachée du lieutenant de Pompée, Cordoue eut les bonnes
(1) R. CAGNAT, Revue des Deux-Mondes, 15 nov, 1921
grâces de son adversaire. La neutralité ne préservait personne ; Marseille, dont César historien à dénaturéle véritable rôle (1), ne fut pas en mesure de s’y tenir. C’est À Pharsale, en Thessalie, que les contingents grecs et asiatiques de Pompée faiblirent devant les nouvelles recrues de César, ces Gaulois ét Germains qu'il avait naguère combattus —- et qui maïntenant le servaient.
Pompée, ayant fui jusqu’en Égypte, trouva la mort, d’un coup de traîtrise, dès son débarquement. César n’avait gagné Alexandrie qu’afin de le rejoindre; il y séjourna cependant pour régler les affaires, très troublées, du royaume. Ce ne furent pas seulement les charmes de Cléopâtre qui le déterminèrent à ajourner une annexion certainement envisagée par lui ; mais la résistance des Aléxandrins, moins placides que leurs rois sous la tutelle étrangère, lui fit comprendre qu’on y devrait employer un temps et des forces dont, à cette heure, il ne disposait pas (2). Avant de se donner de nouveaux sujets, il fallait maintenir les autres dans l’obéissance : la témérité de Pharnace, fils de Mithridate et roi du Bosphore Cimmérien, eut sa punition foudroyante, et toute l’Asie Mineure resta à la discrétion de César ; il en rapporta encore de grosses sommes d'argent (3).
Les dernières campagnes, d'Afrique (4) et d'Espagne (5) (46-45), assirent définitivement sa dictature. Les oplimales irréconciliés avaient pris pied dans ces deux contrées, et les habitants à leur tour s’étaient fait une règle de témoigner leur loyalisme moins à Rome même qu’à des hommes. Un imprudent, le roi Juba de Numidie, s’aventura à écouter les ouvertures des républicains, qui, dans leur affolement, lui avaient
(1) M. CLerc, XX VIII, XX VII (1923), p. 145-156.
(2) CXXXIII, II, chap. xx, et p. 483 et suiv.
(8) CXXXIIT, II, p. 205 et suiv., 509 et suiv.
(4) J. KROMAYER, Antike Schlachifelder, Berlin, LUI, 2 (1912), p. 717-794, (5) CIX, IL, chap. xn1; CXX XII, LI, chap, xx11 el Xx1V, et p. 516 et
qsuiv., D41 et suiv.
promis toute la province d'Afrique ; maïs les alliés essuyèrent une grave défaite (46); Juba se fit donner la mort, et une bonne part de son royaume, facilement détachée dans de telles conjonctures, constitua une province nouvelle.
Cette dernière prise, César ne l’avait sans doute point prévue. Est-ce à dire qu’il se serait borné à augmenter des trois Gaules le domaine romain P L’expédition de Bretagne (1) ne révèle pas nettement les intentions qui la motivèrent. On estime d’habitude qu’il passa dans l’ile pour les mêmes raisons qui l’avaient fait franchir le Rhin, avec cette seule visée d’inspirer aux populations la terreur du nom de Rome; il a dû projeter de conclure avec quelques rois celtes une de ces conventions d’ « amitié » qui préparaient ailleurs le protectorat, puis l’assujettissement. Mais les farouches Bretons n’étaient point adaptés à cette formule comme les gens d'Asie Mineure.
S'il faut en croire les dires concordants des historiens antiques (2), un plan de grande envergure était arrêté dans son esprit. Il méditait contre les Parthes une expédition destinée à venger Crassus et, en même temps, à regrouper les forces nationales, à imposer silence aux réfractaires des anciens partis par les succès étourdissants de sa dictature. Il voulait, au bord du Danube, soumettre les Daces et les Gètes, puis, victorieux de l’Iran, rentrer par les rivages de la Caspienne et de l’Euxin, par la Germanie et la Gaule. Quel eût été le gain territorial après un tel circuit P Le cours des événements en aurait décidé. D’énormes préparatifs étaient en cours, seize légions rassemblées, les dispositions prises pour le gouvernement de Rome en son absence, quand l'attentat des ides de mars (43) trancha la destinée du dictateur.
L'établissement de son pouvoir avait été trop rapide, trop contesté pour ne pas reposer sur la force militaire, dont l’em-
Q) T. Rice HOLMES, Ancient Britain and the Invasions of Julius Cæsar, Oxford, 1907.
(2) XL VII, X, col. 253; CII, II, chap. xvux,
ploi incessant lui permettait de durer. Ainsi l'expansion continue de la puissance romaine était la condition première de toute domination personnelle, le seul moyen de conserver des hommes et de l’argent; sans la gloire lucrative, ce pouvoir exorbitant se fût effondré.
La conquête des Gaules ouvre un chapitre tout nouveau dans les annales de Rome. Les annexions précédentes naissaient en quelque sorte après un long contact avec des peuples voisins; comment rester indifférent à leur conduite, à leurs querelles P Un prétexte, cette fois, avait suffi pour l’immédiate mise en campagne. On aurait tort cependant de voir en Jules César un homme qui tourne le dos au passé, dédaigne l’Orient et ses mirages et n’entrevoit un champ d’activité fructueux que dans une autre direction. L’Égypte l’intéressait ; il regardait vers la Mésopotamie, et on lui prêtait l’idée de s'établir dans ces régions de l’Orient grec où les grands souverains prenaient naturellement figure divine. Il y a en lui des traits qui rappellent Alexandre : l’aspiration vers une monarchie universelle, effaçant les distinctions de race et faisant tomber entre peuples les barrières ; ses nombreuses colonies tendaient à les rapprocher (1). Mais il demeure également vrai qu’il a élargi son horizon du coté de l'Occident barbare, compris le rôle dévolu à sa patrie dans ces contrées et en même temps la politique toute différente qu’il convenait d’y pratiquer, clémente, généreuse, non plus entachée de rapine et de fiscalité.
L'Empire était en germe dans la dictature de César; il tarda néanmoins plus de douze ans à s'établir de façon définitive, faute d’un homme capable de le fonder aussitôt. Le plus en vue, en 43, était Marc Antoine (2), ancien lieutenant du con-
(1) CLVIII, p. 492 et suiv., 483 et suiv. — (2) XCVIIT, IL, p. 46 et suiv.
quérant des Gaules, très brave soldat et chef militaire exercé, mais caractère faible et indécis, n'ayant de courage qu’au combat. Au lendemain du meurtre, d’abord caché sous un déguisement servile, il était ensuite entré en scène, véritable histrion, tablant sur la confiance que César lui avait témoignée, on le sawait, mais aussi ménageant le Sénat, dont les faveurs pouvaient lui être utiles tant qu'aucun rival redoutable ne s'était présenté.
Ilen vint un bientôt, Octave, ou Octavien, un tout jeune homme, de pauvre mine, débile, et qui semblait timide, peu dangereux, eût-on cru, pour la prestance et l’assurance d’Antoine. Mais César l’avait adopté par testament et institué son héritier, et cette qualité était une grande force, du moins auprès du peuple et des soldats. Il n’eut pas de peine à en attacher bon nombre à sa fortune, et, comme Antoine lui-même disposait d’effectifs imposants, largement soudoyés, l’idée vint à tous deux de se rapprocher, ainsique Pompée et César l’avaient fait naguère. Ce fut le second triumvirat, où Lépide tint le même emploi qu’un autre comparse, Crassus, dans le premier.
Les trois hommes s’étaient partagé le domaine romain, excepté l’Orient demeuré indivis, car c’était le champ d’opération des derniers républicains, dont les chefs, Brutus et Cassius, mettaient l’Asie en coupe réglée pour obtenir, eux aussi, de argent et des hommes. Il en fallait finir d’abord avec les champions de la vieille noblesse, parents des proscrits, victimes des premiers triumvirs. Cette obligation maintint provisoirement l’union entre alliés. Mais, après la journée de Philippes, l’accord devint problématique. S’étant débarrassés de Lépide, les deux autres se éhargèrent : Antoine de pacifier Orient, puis de combattre les Parthes; Octave, de ramener et licencier les vétérans, en leur donnant les lots de terre promis. et de libérer les grandes îles voisines de l’Italie, dominées par le fils de l’ancien adversaire de César, Sextus Pompée.
À qui le meilleur lot? Octave devait assurer le ravitaille-
ment en blés de la péninsule, service capital, mais qui pouvait être vite oublié. Antoine avait en vue une campagne glorieuse, propre à repousser plus loin peut-être les frontières du monde romain (1). Beau programme, à la taille d’un homme de guerre comme lui. Par malheur, il y avait dans ce soldat un viveur, un voluptueux, qu’enivra son pouvoir, qu’on vit en Grèce et en Asie promenant un cortège de mimes, de baladins, gaspillant, dans des orgies somptueuses, un temps que son rival savait mettre à profit. Et l'offensive fut prévenue: les Parthes, depuis le désastre de Crassus et les querelles entre Romains, voulant aussi s’étendre jusqu’à la mer, envahirent la Syrie, la Palestine et y disposèrent des petits États vassaux (2). Antoine, comme envoûté par la reine Cléopâtre qu’il avait suivie en Égypte, dédaigna d’abord de prendre en main la défense de sa province ; il en chargea ses lieutenants, Sosius, Canidius, puis Ventidius, qui remportèrent de brillantes victoires (37). Enfin, inquiet alors de se voir éclipsé, il se rappela les grands projets de César et résolut de passer en Haute-Asie.
Les Parthes, à ce moment, souffraient d’une situation intérieure critique, troublée par des compétitions, et le roi d’Arménie, Artavasde, était tout disposé à enfreindre la neutralité qu’il leur avait promise, dans l’espoir d’acquérir la Médie Atropatène (3). Antoine, pressé d’agir et de tout terminer, pour reprendre au plus vite sa vie indolente de faux Lagide, partit trop précipitamment, distança le convoi de ses machines de guerre, qui lui manquèrent cruellement au siège de Phraata. Renonçant à l'assaut, privé du secours des Arméniens, qui s’étaient dégagés d’une affaire compromise, il se décida à une retraite non moins hâtive qui harassa ses hommes et laissa sur la route, tué ou exténué, un tiers de l'effectif (4). Le roi de
(1) CET, IV, chap. 1. Cf. L. CRAvEN, Anfong's Oriental Policy, Diss. Univ. of Missouri, 1920,
(2) CLXXXI, p.177 el suiv' CC, I,p.352 et suiv. — (3) LIIT, p. 58 et suiv.
(4) J: KromaAvEr, XVI, XX XI (1896), p. 40-101; CAT, I, p. 290; II, p. 149; CLEXXXI, p.199 et suiv.; CAI, IV, chap. vi.
Médie lui offrait, avec son alliance, un espoir de revanche; mais il craignit les lenteurs d’une seconde campagne, même victorieuse. Pour toute prouesse, il s’empara lâchement du roi Artavasde, invité à une entrevue, et du royaume d'Arménie ; ce prince fut le grand trophée, promené sans gloire ni prudence, dans le triomphe magnifique qui se déroula à travers les rues d'Alexandrie, au mépris des lois de Rome les plus formelles.
Mais Antoine n’était même plus un Romain : c'était une chose sans nom, un monarque d'Orient improvisé, et plus encore l’esclave d’une reine, ou mieux d’une femme, aux fils de qui il distribuait des royaumes taillés dans les provinces remises à sa sauvegarde. Le stratège même, en lui, s’effaça devant cette Cléopâtre qui voulait un succès pour sa flotte de parade. Lorque, battu et s’évadant d’Actium derrière elle, lex-triumvir, déchu de toute magistrature, finit par se tuer à l’approche du vainqueur, une phase sans analogue dans l’histoire de Rome trouva du même coup le plus étrange des dénoûments. Antoine, cet homme de guerre éprouvé, qui avait gagné bien des combats, ne léguait rien à son pays, pas même cette Arménie extorquée, où un Artaxias avait ressaisi le trône de ses pères (1) ; tandis qu'Octave, soldat par force et sans génie, n'avait qu’à recueillir, devant le cadavre de Cléo” pâtre, un État qui venait de perdre son dernier soutien étranger (2). Par sa richesse, aussi exceptionnelle que le mode de gouvernement qui l’attendait, cette province d'Égypte, — hommage d’Octave à Rome qui l’acceptait pour maître, — était le joyeux don du régime nouveau qui s'élevait, une consécration du principat naissant.
(1) LIII, p. 66.
(2) CIE, IV, chap. xt.