CHAPITRE II AUGUSTE (31 AVANT-14 APRÈS J.-C
« La Providence a suscité et orné excellemment la vie humaine en nous donnant Auguste, qu’elle a comblé de vertus pour en faire le bienfaiteur des hommes, notre sauveur, pour nous et ceux qui viendront après nous, pour faire cesser la guerre et partout régner l’ordre. »
Ce proscynème et d’autres du même style ont été trouvés en Asie Mineure, gravés sur pierres qui annoncent en même temps linstitution de fêtes pour les anniversaires de la naissance du souverain. Aucun n’a connu éloges plus pompeux que ce fondateur de l’Empire, l’ancien Octave, devenu Auguste, c’est-à-dire sacré, par acclamation, etcomme malgré lui d’après les apparences qu’il avait artificieusement ménagées. Figure de premier plan, si l'on en juge par l’étendue de son œuvre (1), et cependant peu attrayante, qui se refuse au portrait, par sa froideur voulue, son fond d’hypocrisie certain, sa modération calculée, sa simplicité en vedette, son application soutenue mais plus docile aux leçons de l'expérience que dirigée par quelque grande vue personnelle.
De toutes ses réformes, constitutionnelles, administratives, civiles, religieuses et morales, nous n’avons rien à retracer ici (2). Il suffit de retenir l’essentiel pour notre sujet : la réorganisation des provinces, la création des gouvernements
(1) Firzzer et SEECK, XLVII, X, col. 295-381, (2) Voir t. XVIII.
impériaux, la nomination de légats et autres fonctionnaires à appointements fixes. La paix que vantent les inscriptions était due à la stabilité enfin instaurée, par la fin des exactions et de ces guerres civiles dont avait frémi le monde tout entier. Mais ce n’est pas à dire que le règne d’Auguste coïncide avec une période de tranquillité absolue : il y eut alors des guerres presque constantes un peu partout, et toutes ne lui furent pas imposées. Le grand « pacificateur » a en fait reculé les bornes de l’orbis Romanus beaucoup plus qu'aucun autre, avant ou après lui (1).
Ces guerres (2) n’ont point abouti uniformément à des succès; il a poussé à des entreprises inutilement coûteuses, ou bien qui conduisirent à des désastres caractérisés ; dans l’ensemble, toutefois, elles donnèrent à l’empire plus d’équilibre et le garantirent pour longtemps contre les menaces qui lui venaient
du Nord.
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A la fin de la République, le monde romain, si l’on fait abstraction de l’Afrique septentrionale et de l'Italie, était formé de deux grandes masses (Espagne et Gaule à l'Ouest, régions helléniques à l'Est), à peine rattachées par une zone adriatique étroite, aux limites incertaines. Le cours des événements, tel que nous l’avons retracé, explique suffisamment la limitation et l’ordre de succession de ces conquêtes : les plus inéluctables et les plus faciles s’accomplirent les premières. Il en est dans le nombre qui, au lendemain d'Actium, n'étaient même pas complètement achevées.
L'Espagne (3), la première, exigea une active intervention (26-25). Nominalement, l'Tbérie appartenait à Rome en totalité, aucune nalion ne pouvait la lui disputer; mais la grande
(1) CLXX XII, p. 201; LXXXUT, p. 12. — (2) XCVI, p. 260-452. (8) David MAGIE, XIV, XV (1920), p. 823-339.
région montagneuse du Nord-Ouest, la plus excentrique et la plus malaisée d’accès, ne s’était point encore soumise. Astures et Cantabres, intraitables dans leur indépendance, étaient d’un mauvais exemple pour les voisins ; il fallait les réduire. Après une première expédition dirigée par un légat, Auguste voulut se rendre en personne sur le théâtre des hostilités; mais, tombé malade à Tarragone, et décidément peu fait pour les rôles militaires, il abandonna la direction à Agrippa. Celui-ci dut conduire des sièges opiniâtres, fonder quelques îlots de colons, procéder même enfin à une extermination en règle. Le meilleur général du temps y vint à bout d’une terrible besogne, auprès de laquelle ce fut pour lui presque un jeu de réprimer diverses révoltes des Celtes, chez les Morini de PArtois, les Trévires et les Aquitains. La Gaule, dans l’ensemble, ne bougea pas; elle reçut d’Auguste, en retour, un bienfait signalé : la pacification de sa frontière, tant du côté des Alpes que sur la ligne du Rhin.
a Cisalpine n’était devenue partie intégrante de PItalie qu’assez tard, après la défaite d’Hannibal, et le droit de cité romaine ne fut conféré à la Transpadane que par César ; ainsi s’explique la longue indifférence opposée aux peuplades pillardes qui occupaient les sommets des Alpes, d’un bout à l’autre de l’arc que décrit la chaîne (1). Officiellement, elles obéissaient à Rome; en fait, elles détroussaient voyageurs, commerçants, cultivateurs, le versant opposé à l’Italie leur offrant toujours des possibilités de retraite. Le gouvernement impérial se décida donc à dépasser les crêtes, à prolonger les voies et à y créer ou fortifier des camps permanents. Même quand les Salasses, dans la Savoie actuelle, eurent été réduits à merci et, pour la plupart, vendus en esclavage, on trouva bon de veiller à ce qu’il ne leur vint pas de remplaçants ; c’est à quoi dut parer la forteresse d’Augusta Præloria, qui allait
(NN CLXII, IX, p. 16 et suiv.; CLX VIII.
devenir Aoste (1). Le ralliement très rapide, d’autre part, du roi Cottius de Segusio (Suse) assura définitivement la paix en ces régions.
Encore la tâche était-elle facile dans le secteur Ouest, Rome tenant déjà l'extrême débouché des vallées. Mais, du côté de l’'Helvétie et des tribus germaniques, c’est de conquête nouvelle qu’il s’agissait. Elle commença plus tardivement; en 15 av. J.-C. (2), les deux beaux-fils d’Auguste, Drusus et Tibère (le futur empereur) s’attaquèrent à la partie médiane de la ceinture alpestre. Le premier s’engagea victorieusement dans les défilés du Tyrol, à la rencontre des Rètes ; son frère, alors gouverneur de Gaule, prit de flanc les mêmes adversaires par l’Helvétie. Ce n’est pas uniquement sur terre qu’il fallut opérer : sur le lac de Constance, une véritable bataille navale fut livrée contre les esquifs, d’ailleurs légers, des Vindélices, alliés des Rètes. Du coup, la Suisse de l'Est et la Bavière méridionale étaient rattachées à l'empire.
Il atteignit par là le Danube supérieur; ce fleuve, plus à PEst, avait été déjà rejoint par un autre lieutenant d’Auguste. La province de Macédoine, elle, de création ancienne, était parfaitement pacifiée dans sa partie Sud, peuplée d’éléments grecs ; mais plus loin dans les terres, non seulement la situation, incertaine, avait astreint les gouverneurs à de perpétuelles opérations contre des peuples barbares, mais les limites mêmes de cette circonscription demeuraient indécises. Pour lui en donner de certaines et durables, le plus sûr était d’aller jusqu’au fleuve qui constituait une frontière naturelle. Octave avait tourné ses vues de ce côté. En cela, il se montrait le digne continuateur de César, dont les projets n’avaient pas échappé aux souverains régnant sur les contrées danubiennes. Le premier résultat fut que les Daces, occupant les plaines de la moäerne Hongrie, et qui avaient, du temps du dictateur,
(1) CLXXI, p. 375-413.
(2) CLXII, IX, p. 18 et suiv.; XLVII, X, co. 2:07.
poussé des incursions et multiplié les ravages dans les régions illyriennes, se prononcèrent pour Antoine dès que sa rivalité avec le continuateur de César fut devenue manifeste. D’un autre / côté, les peuples barbares établis sur la rive droite du Danube, Bastarnes, Besses, Dardanes, Odryses, profitèrent du désordre universel pous accentuer leurs pillages et menacer jusque vers PEuxin les villes grecques, clientes naturelles de Rome, qui était la protectrice intéressée du monde hellénique tout entier.
Ainsi tout n’était qu’action et réaction dans ces parages, et personne n’eût pu dire qui s’était fait l’agresseur.
Un première série d’opérations (1), avant la fin de la République (35-33), n’eut qu’un caractère préparatoire et ne résolut rien; Octave n'avait pas les mains libres. Il se fit livrer des otages, enleva la principale forteresse pannonienne et y organisa le château fort romain de Srscia, point de départ pour les expéditions futures. Peu après la bataille d’Actium, M. Licinius Crassus, petit-fils du triumvir, fut nommé gouverneur de Macédoine et chargé de pacifier les alentours aussi loin vers l'Est qu’il serait nécessaire : le programme fut brillamment et rapidement rempli, les tribus mésiennes réduites à l’impuissance et toutes les contrées limitrophes plus au Sud du grand fleuve confiées à des princes clients, en attendant l’annexion pure et simple (2).
Le calme revenu de ce côté, Rétie comprise, c’étaient les flancs assurés pour l’armée qui devait agir en Paunonie. Selon les historiens latins, son attaque fut provoquée par les soulèvements et les pratiques de brigandage des indigènes. Les mêmes auteurs sont bien plus réservés sur le détail des opérations accomplies par Tibère (12-10) (3) ; il en ressort du moins qu’elles aboutirent à l’occupation de tous les territoires bordés par le Danube.
(1) Vars, Die Feldzüge des C. Julius Cæsar Octavianus in Illyrien
(Schriften der Balkankommission, antik. Abl., VII), Wien, 1914, (2) CLXII, IX, p. 8-16, — (8) CXI, I, p. 1048; II, p. 660,
Inquiets de ce développement de la puissance romaine, les Thraces, qui n’avaient déjà supporté qu’à peine les rois désignés par Rome, reprirent leurs agitations et opposèrent une farouche résistance aux troupes de Lucius Pison. Enfin, malgré quelques revers, celui-ci l’emporta, et il parut indispensable d’établir en Mésie un gouvernement militaire, pour mettre fin aux intrigues qui se nouaient d’une rive à l’autre.
En conséquence, de l’Helvétie à la mer Noire, les bornes de l’empire semblaient renforcées par l’énorme cours d’eau, dont les camps romains, de-ci, de-là, surveillaient les abords (1).
Un fleuve n’est cependant pas une barrière infranchissable ; les Romains, vers le même temps, en faisaient l'expérience en Germanie (2). Des deux côtés du Rhin, on s’accommodait mal d’une séparation absolue. Les Germains ne renonçaient pas volontiers à leur coutume invétérée de faire des incursions sur la rive gauche, et des négociants latins s'étaient établis sur la droite; dans lintention de les protéger, les chefs romains avaient plus d’une fois franchi en armes le fleuve. C'était le parti le plus dangereux ; des bandes germaniques ravagèrent les territoires d’en face, battirent même une légion venue pour les chasser.
Le vainqueur des Rètes, Drusus, gouverneur des Gaules, entreprit alors (12 av. J.-C.) une grande expédition de représailles, et aussi préventive (3). Son idée ingénieuse fut de les attaquer à revers, en partant des bouches du Rhin pour suivre les côtes de la mer du Nord, et venir surprendre, aux
(1) XCVTI, p. 387 39%, 401; Oxé, IX, CXIV (1906), p. 99 et suiv. (2) CIX, VI,ichap. 1.
G@) CXI, L, p. 1061, 1082; IL, p. 671, 690; XCVI, p. 418 et suiv.
embouchuresde l’Emset du Weser, les Bructères, les Chauques, les Chérusques, qui comptaient parmi les plus redoutables de ces peuples germains. Mais, bien qu’au retour la flotte eût traversé de graves vicissitudes, dominer les rivages n’était rien auprès de ce qu’on allait tenter.
L'année suivante, Drusus pénétra dans le continent même, assez profondément, car il poussa jusqu'aux bords de l’Elbe, non sans livrer, à l’aller, au retour, de sanglantes batailles. L'objectif semblait atteint, quand il mourut prématurément en l’an 9, et son aîné, Tibère, qui prit sa succession, promena plus librement ses légions dans tout ce territoire, considéré comme une province nouvelle, et des plus étendues.
Les établissements romains proprement dits ne s’éloignèrent pas cependant du Rhin, sauf le long de quelques affluents, principalement la Lippe:; on construisit des routes, avec des châteaux forts, la plupart sur les hauteurs, et surtout l’on procéda à des déplacements de familles. Mais cette dernière mesure n’apportait qu’un remède illusoire au mécontentement des barbares. Leur sourde irritation n’éclatait guère que dans les clans secondaires, peu nombreux ; les autres se recueillaient pour les luttes futures ; entre tous, deux groupements considérables s’ÿ préparaient.
Dans le quadrilatère de Bohême, le roi des Marcomans, Marbod, fort de la soumission des tribus voisines, se disposait, en l’an 6 de notre ère, à faire payer aux Romains sa longue neutralité. On le devança : une armée impériale, venant par le Main, une autre, partie du Danube, devaient faire leur jonction à ses dépens. Mais, à ce moment, derrière les légions perdues dans des terres ignorées, une vaste insurrection dressa à la fois Dalmates et Pannoniens ; d’anciens auxiliaires de l’armée romaine en étaient les instigateurs. Tibère sauva la situation grâce au manque de vigueur de Marbod, qui n’osa pas en tirer parti et se contenta de traiter d’égal à égal. Il n’en fallut pas moins trois ans de campagnes pénibles et
incessantes (1), qui mirent à rude épreuve la volonté et la sobriété romaines (6-9), pour faire passer sous le joug, et définitivement, toutes les populations au Sud du Danube; même un contingent traversa le fleuve une seconde fois (2) et préleva sur Les Daces un lot énorme de prisonniers.
L’issue eût été diffférente peut-être si les adversaires de l'empire s’étaient ébranlés tous ensemble, et si Marbod avait été détourné des voies de la modération par l’entrée en scène plus prompte de cet Hermann que les historiens latins appellent Arminius.
Celui-là est une figure moins effacée : non pas un grand souverain comme celui des Marcomans; un simple prince chérusque, toutefois de race royale, qui sut, tout jeune encore, exciter chez ses proches l'esprit de rébellion et entraîner à un mouvement en masse la plupart des tribus de l’intérieur (3). Le gouverneur Varus, qui ramenait ses troupes à leurs quartiers d'hiver, se décida à un détour pour atteindre le centre de l’émeute ; mais, au cours d’une marche fatigante dans la forêt de Teutoburg, ses 20 000 hommes furent enveloppés soudain par les bandes d’Hermann et massacrés. Les annalistes latins ont chargé la mémoire de Varus pour diminuer la honte de la patrie, flétri son incapacité de gouverneur et de général. Les Allemands sont enclins à exalter le «héros » national qui assura sans retour la liberté des Germains. Pourtant à l’enthousiasme délirant de Mommsen (4) s’opposent des appréciations plus équitables (5) : ce champion de l’indépendance, citoyen romain, chevalier, ex-officier de l’armée romaine, n'avait pas trouvé de plus noble tactique que le faux serment et la trahison.
() CXI, I, p. 1171; IT, p. 772; XCVI, p. 4%8; R. RAU, XXIII, XIX (1924), p. 313-346.
(2) La première fut en 19 av. J.-C. (A. VON PREMERSTEIN, XIX, VII [1904], p. 215-239).
(3) CXI, I, p. 1194, 1205 ; IT, p. 789-798, — (4) CLXIT, IX, p. 77.
(5) CXLVIT, p. 80,
Le désastre fut un sérieux coup pour Auguste, mais le ramena à la raison. Il renonça à cette Germanie (1), conquise et asservie par des moyens d’une évidente insuffisance (2), laissant seulement quelques petits postes sur les côtes jusqu’à l'embouchure de l’Elbe. L’occupation de la Gaule, garantie par un simple cordon de troupes, avait éveillé trop d’ambitions imprudentes. Les Celtes s'étaient livrés, du fait de leurs discordes, mais, plus capables de loyalisme, ils pouvaient ressentir les bienfaits de la civilisation, auxquels la barbarie germaine restait fermée. La catastrophe de Teutoburg marque un tournant dans la politique extérieure d’Auguste : c’est alors, et alors seulement, qu’elle devient vraiment défensive.
Elle ne l'avait pas été davantage à l’origine dans les contrées d'Orient ; il faut à ce sujet chasser une illusion tenace. Le système de l’absorption graduelle trouva tout au moins de nouvelles applications. C’est ainsi qu’à la mort du roi Amyntas (25 avant notre ère) la Galatie devint province romaine. En Judée, quand disparut Hérode (4 av. J.-C.), le royaume fut divisé suivant les termes du testament royal, inspiré de Rome, on peut le croire : il n’y eut plus que des tétrarques et un ethnarque, et le territoire de ce dernier, Antipas, fut confisqué — ilest vrai, à la suite des plaintes de ses sujets — et annexé à la province de Syrie (6 de notre ère) (3). Changements inévitables, pensera-t-on; il en aurait pu être réalisé, en Judée, de plus compréhensifs.
C’est bien, par contre, dans un pays absolument nouveau qu'Auguste entreprit une exploration derrière laquelle il est vraiment difficile de ne pas discerner une idée de conquête. Sans un protectorat tout au moins, il ne pouvait obtenir la
(1) XCVI, p. 451. — (2) E. KORNEMANN, XXIX, XXV (1922), p. 42-62. (3) W. OTTro, XLVII, Suppl. IL, col. 166-174: CII, V, chap, v et vi.
mainmise économique de Rome sur les richesses commerciales de l'Arabie qui le tentaient (1). Ce n’est pas par la voie continentale, soie exceptée (2), que passaient les caravanes d'Orient; épices, parfums et encens, bois de grand prix, pierres précieuses prenaient la ligne de l’'Érythrée, et tout ce trafic appartenait aux Arabes. On trouva avantageux de les dépouiller. Auguste confia donc au préfet d'Égypte Aelius Gallus une mission à cet eftet (25-24).
Celui-ci eut pour instructeur et guide un ministre du roides Nabatéens, dont nous ne connaissons que ie nom grec Syllaios. Les mésaventures éprouvées furent mises au compte du personnage, qu’on accusa de trahison. Était-ce en réalité « un sage conseiller qu’on n’écouta pas » (3)? Quiconque réfléchit à la carrière extravagante, désormais parfaitement connue (4), de cet aventurier cynique admet plus volontiers qu’il égara perfidement les Romains.
La mission partit d’Arsinoé (Suez), au fond du golfe arabique, et gagna par mer Leucé Komé, ville relevant du roi nabatéen. La croisière fut décevante, le long d’une côte toute bordée d’écueils et de bas-fonds, sur lesquels on perdit bon nombre d’embarcations et même une partie des équipages. A Parrivée,le scorbut sévit dans le corps expéditionnaire; si bien que le chef jugea prudent d’hiverner dans le port et d'attendre le printemps de 24. Ensuite, à travers une région désertique, où la provision d’eau devait suivre, portée sur dromadaires, on mit six mois à atteindre la capitale des Sabéens, Mariaba. Quand la réserve fut épuisée, il ne resta qu’à lever le siège et à se rabattre vers la côte, aux environs de la ville actuelle de Médine, d’où Gallus rembarqua les survivants pour Myos Hormos ; d’ailleurs, 10000 hommes seulement avaient été
(1) XCVI, p. 380.
(2) Alb. HERRMANN, dans les Quellen und Forschungen de Sieglin, XXI (1910).
(3) CLII, p. 11 et suiv,
(4) CLERMONT-GANNEAU, Recueil d'archéologie orientale, VII, p. 805-329.
emmenés. Nous ne savons pas exactement quels furent les résultats chèrement achetés de l’entreprise. Il semble bien toutefois qu’une partie du trafic fut détournée vers l'Égypte, terre romaine, et qu’on garda depuis lors des relations avec certains chefs arabes, impressionnés par cette campagne audacieuse et par l’appareil militaire déployé sous leurs yeux. Le roi des Homérites et des Sabéens devait être l’ «ami des Césars », qui avaient des droits reconnus sur le comptoir d’Adana (Aden).
La réduction des effectifs d'Égypte, causée par la campagne d’Arabie, avait enhardi les Éthiopiens à pousser des razzias vers la vallée moyenne du Nil. Leur obstination au pillage eut cette conséquence de substituer au protectorat sans occupation militaire l'occupation et le rattachement de la Basse-Éthiopie; du moins est-ce là une conclusion qui n’avait pas été directement cherchée.
Bien qu’Auguste, qui se rendit lui-même en Asie Mineure dans l’année 21, eût laissé les petits souverains, sauf Amyntas, en possession de leurs territoires, il lui sembla que ce paravent demeurait assez fragile : Jamblichos en Arabie, Tarkonditomos en Cilicie, Mithridate en Commagène, Archélaos en Petite- Arménie, c’étaient roitelets qu’une grande marée eût submergés bien vite. Il tint donc à faire sentir son action chez les Parthes et en Grande-Arménie (1).
Dans ce dernier État (2), Artaxias représentait sur le trône le parti de l’indépendance nationale. Les intrigues des Romains (et leur or peut-être) parvinrent à lui susciter un rival dans la personne de son frère Tigrane, otage en Italie, conservé pour le moment propice, et que réclama une autre faction, pusillanime ou soudoyée. Faction qu’Auguste lui-même devait juger peu importante, car c’est une armée considérable qu’il confia
() LIIT, p. 66 et suiv.; XCVI, p. 360 et suiv. (2) A. ABBRUZZESE, Le Relazioni fra l’Armenia e Roma al tempo de Auguslo, Padova, 1903.
à Tibère, avec mandat d’introniser Tigrane, par la force au besoin. Artaxias se retranchait pourtant dans une extrême prudence, évitant toute immixtion dans les affaires troublées de la Parthie. Mais l’assassinat le mit hors de cause et facilita la tâche de Tibère, qui n’eut qu’à installer le protégé de Rome, Tigrane III (20).
Qu’allaient faire les Parthes, dont le roi mis à mort avait les sympathiesP Leur souverain Phraate, mal affermi sur le trône, peu populaire, et subissant au plus haut degré l’influence de sa femme, Thea Musa, une esclave italienne qu’il tenait d’Auguste, craignit, pour lui-même sans doute plus que pour ses sujets, une nouvelle attaque des Romains. Il prit donc les devants, négocia, rendit les étendards enlevés à Crassus et à Antoine (1), trophées royaux plus que nationaux. Tibère les reçut solennellement, et leur retour en Italie fut le signal de démonstrations officielles exubérantes (2).
Chez les Parthes, cependant, l’affront fut ressenti au point que le propre fils de Phraate les débarrassa de son père par le meurtre et se résolut à une intervention énergique en Arménie. Une mortdeplus, mais naturelle celle là, celle de TigraneIl1(19), changea le cours des événements. Par une sorte d’alternance curieuse à suivre, son fils Tigrane IV (19 av. à 1 apr. J.-C.) était justement l’homme du parti iranien, qui reprit vigueur à son arrivée au pouvoir. Rome semblait bafouée, et néanmoins Auguste se résigna : «Je pouvais faire de l'Arménie une province, dira-t-il dans son testament politique ; j’ai préféré la donner à un ami du peuple romain. » L’ami n’avait ainsi qu’un trône vacillant ; lorqu’une douzaine d’années plus tard on tâcha d’en faire admettre un autre en la personne d’un Artavasdes, la tentative échoua.
Pourquoi cette simple expectative ? Auguste fut-il hanté par
(1) CLXXXI, p. 210.
(2) Cf. les reliefs de la célèbre cuirasse de lPAuguste de Prima Porta LXX VII, I, p. 622, fig. 328. \
le souvenir du désastre de Crassus et des épreuves d'Antoine? On pensera surtout que le programme germano-danubien revétait à ses yeux un caractère de bien plus grande urgence et devait requérir de très gros effectifs. Il lui manquait aussi un chef, qu’il lui répugnait de prendre en dehors de sa gens; or Tibère s'était récusé pour se retirer à Rhodes. Enfin, en 1 avant notre ère, profitant d’une accalmie générale, il fit choix de son petit-fils Gaius César, alors âgé de vingt et un ans. L’armée nombreuse qui accompagnait le jeune prince n’eut pas à livrer de nombreux combats. Les rois parthes de cette période, constamment ballottés au milieu des dissensions de famille, étaient tout à la paix. Phraatacès renonça à la suzeraineté sur l’Arménie, à condition que l’on gardât à Rome comme otâges ses frères, qu’il voulait éloigner. Aussi, quand Tigrane IV mourut en campagne (1 apr. J.-C.), Auguste lui donna sans difficultés pour successeur le roi de Médie (1). Il s’est vanté d’avoir ensuite fait accepter aux Parthes pour roi d'Arménie son candidat Vononès.