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CHAPITRE IV

Ce fut aussi un € vieux Romain » que l’héritier désigné d’Auguste, ce Tibère (1) qui avait montré de sérieuses qualités d'hommes de guerre, sans grande ambition personnelle, bien plus détaché que son prédécesseur de toute vanité, distant et refrogné, simple et voulant autour de lui la simplicité, choqué par l’étalage de luxe des riches provinciaux qui commençaient à venir, en Italie, éclipser les Italiens appauvris par les guerres civiles et les proscriptions ; un prince, enfin, qui résistait à & tondre son troupeau » et à prélever des tributs abusifs. II témoigna aux Grecs une grande bienveillance, quoique porté à réagir contre la culture hellénique. C’était un homme de conscience rigide, appliqué à ses devoirs, d’une prudence soutenue par la réflexion. Sa misanthropie sombre l’entraîna à des cruautés contre cette société romaine dont la corruption l’écœurait; mais, jusqu’au bout, sa ferme intelligence gärantit à l’empire une direction sévère et une indéniable prospérité. Une tradition déformée par des rancunes de parti a cessé d’abuser à son sujet la critique historique (2), ct sa remarquable administration provinciale est maintenant en pleine lumière. I1 ne révait d'aucune conquête nouvelle et ne g’y laissa jamais entraîner par son entourage.

Le fils de Drusus avait été envoyé en Germanie pour réprimer une révolte des légions; il se mit en devoir de jusiifier

(1) Gezzer, KL WII, X, col. 478-336.

(2) CF. A. LANG, Beitrage zur Geschichle des Kaïsers Tiberius, Kéna, 1911.

par un exploit plus mémorable le surnom de Germanicus que le Sénat lui avait conféré, à lui aussi. Il profita du repentir de ses troupes pour les conduire au delà du Rhin (1), surprit diverses peuplades par la rapidité de ses coups, gagna la forêt de Teutoburg et, sur l’ancien champ de bataille, rendit les derniers devoirs aux soldats tombés. Comme son père, il fit voguer le long des côtes une flottille, qui, par vents et marées, faillit sombrer tout entière ; enfin, sur la rive droite du Weser, à Idistavisus, il remporta sur Hermann et ses Chérusques une complète victoire, qui non seulement vengeait le désastre de Varus, mais semblait permettre cette fois l'annexion d’abord rêvée par Auguste jusqu’à la ligne de l’Elbe. En effet, bientôt après, Marcomans et Chérusques s’annihilaient mutuellement (19).

Or Tibère résista à la tentation (2), estimant trop élevées les charges militaires et financières à prévoir et ne trouvant même pas de prince local à placer ou maintenir dans le pays comme vassal de Rome. On en resta comme devant à la barrière du Rhin.

L'empereur fut moins timide en Orient, où il expédia le même Germanicus, afin de parer à des dangers pressants. En Cappadoce, l'attitude du roi Archélaos parut suspecte ; alors, après l’avoir cité à comparaître à Rome, où il mourut, Tibère fit de son royaume une province romaine, en y joignant la Commagène, dont la dynastie fut éteinte. Du coup, le gouvernement direct s’établissait jusqu'aux rives mêmes de l’'Euphrate, et l’on pouvait ainsi plus aisément surveiller les affaires d'Arménie. Vononès, désigné par Auguste, avait été chassé; Tibère accéda aux désirs des populations et introduisit (18) un jeune princede Pont, sous le nom d’Artaxias III (3). Le roi des Parthes renonça à toute prétention sur le pays.

(1) ZALVII, X, col. 43% et suiv.; F. KNOKE, Die Kricrseüse des Germanicus in PDeulschland, 2, Aufl., Berlin, 1922,

(2) CKLVIE p, ©8. — (3) LIIT, p. 79 et suiv.

Nous n’avons pas lieu de nous arrêter à des tentatives récentes — et risquées — pour réhabiliter Caligula ; à supposer que, derrière son triomphe sur les Bretons, il y ait eu autre chose que l’épisode bouffon rapporté par l’historiographie, il demeure certain qu'aucune conquête durable n’en fut la suite et que les premières annexions en Bretagne étaient réservées à son successeur.

Sur la mémoire de Claude, frère de Germanicus, la tradition sénatoriale s’est également acharnée, faisant de lui un balourd, un grotesque, jouet de ses femmes et de ses affranchis. C’est par l’armée qu’il avait été proclamé empereur ; c’est avec des favoris d’humble origine qu’il devait gouverner ; loligarchie ne pouvait l’absoudre de tares semblables, ni de la hardiesse, fondée sur une vue profonde, qu’il eut de faire entrer dans le Sénat les premiers citoyens de la Gaule chevelue (1). Sans nul doute, lui aussi porta aux diverses provinces un intérêt vigilant et se proposa d’étayer la domination impériale sur la bonne entente avec les sujets.

Dans la série des princes, Claude est de ceux qui suivirent la tradition de Jules César. Il reprit notamment les projets de celui-ci sur la Bretagne, qu'Auguste avait dédaignée, tenant une occupation militaire pour dispendieuse — et de plus inutile, car les Bretons ne lui paraissaient pas dangereux. Le temps écoulé depuis lors ne put que modifier cette dernière opinion : l'influence celtique, et surtout druidique, avait besoin d’être enrayée en Gaule ; c’est au foyer même qu’il fallait s’attaquer (2).

Un corps expéditionnaire, d’abord sans enthousiasme, remporta assez vite quelques succès faciles. Pourtant cours d’eau

(1) CXLIT, IV, p. 174. — (2) CXCIII, p. 33 et suiv.

et marécages furent cause de fâcheuses surprises. Enfin Claude lui-même, appelé par le légat Aulus Plautius, eut l’honneur de la victoire décisive sur un des plus importants souverains de la contrée. Par la suite, plusieurs petits rois furent faits prisonniers, diverses peuplades soumises ; le bilan de l’opération ressort peu nettement des récits des auteurs. Après le départ du prince, Plautius resta comme gouverneur, et il semble bien avoir incorporé à l’empire une moitié environ de la province future dans sa plus grande extension.

Du côté de la Germanie, Claude demeura fidèle à l’attitude défensive, acceptant toutefois d’intervenir dans les affaires intérieures des Germains, pour assurer leur désunion et du même coup la tranquillité de la Gaule. Corbulon (1), le meilleur général de l’époque, devenu gouverneur de Germanie, avait voulu reprendre le programme de Drusus : il franchit le Rhin inférieur et mena une brillante campagne au pays des Chauques et des Frisons; mais Claude larrêta en plein succès et l’invita à regagner la rive gauche.

En Afrique, la mise à mort de Ptolémée sous Caligula avai! été suivie d’un soulèvement des Maures ; il fut réprimé et eut pour résultat la création des deux provinces de Maurétanie (42).

En pays grec, un autre royaume protégé disparut : son dernier souverain, Rhæmétalcès III, ayant été assassiné (46), la Thrace devint province romaine.

À l’extrême-orient de l’empire, la confusion persistait; il y aurait eu péril à s'abstenir de toute intervention (2). Claude prêta son aide au roi d’Ibérie Mithridate, que Tibère lui-même avait invité à envahir l'Arménie, voulant résister aux empiètements du roi des Parthes, qui y avait casé son fils. Une garnison romaine resta campée à Gorneæ, près de la moderne Érivan ; elle n’empécha point la faction adverse de massacrer l’Ibérien et sa famille, et les Arsacides de replacer le pays sous

(1) STE, XLVTT, Suppl. III, col, 3 41-410. — (2) LIET, p. 81-84,

leur influence. Néron, à son tour, allait être obligé de prendre un parti.

Celui-ci (1) ne fut pas à ses débuts l’histrion sanguinaire aux trop fameux exploits. Il semble avoir conçu une véritable politique orientale, dont on a essayé de retracer les lignes directrices (2). Il se proposa, d’abord, une entente avec la Parthie, cet État étant trop fort, trop vaste, pour qu’on pût l’absorber ou même lui infliger une tutelle. Rome devait donc réduire ses prétentions sur l’Arménie, forteresse naturelle dirigée contre les Arsacides, si une grande nation étrangère y dominait. L’intérêt essentiel de l’empire était de protéger les voies commerciales vers les profondeurs de l’Asie, en usant d’une diligente action diplomatique et au besoin militaire. Hors de là, inutile d'entretenir des visées ambitieuses à une telle distance de la base italienne. En revanche, pourquoi se désintéresser des rivages septentrionaux du Pont-Euxin, dont on tenait déjà le côté Sud et vers lesquels la ligne du Danube donnait commodément accès? Néron eût volontiers entouré toute la mer Noire d’une ceinture de provinces; pour répondre à la poussée des Alains vers l’Ouest, il combinait une expédition au Caucase ; il n’eut que le temps d’y préluder par celle du légat de Mésie au delà du Borysthène (3).

Ce sont les Parthes qui prirent la responsabilité d’une rupture en envahissant l’Arménie (4). À Rome, on se rangea aussitôt à une solution mixte qu’il s'agissait de faire prévaloir : l'Arménie resterait indépendante, mais son roi, pris dans la famille des Arsacides, recevrait de César l’investiture. Corbulon, chargé des opérations (5), trouva l'Arménie livrée aux tiraillements, où les peuples voisins avaient leur part. Ilentra

(1) Houz, XLVII, Suppl. II, col. 349-394.

(2) CXXVI, p. 153 et suiv.; W. Scuur, XXII, N. F., Beiheft II, 1923. G)E. TæusLer, XXIII, IX (1909), p. 14-28. — (4) LIII, p. 88 ct suivs

(5) CLXXXI, p. 268 et suiv.

dans Artaxata, l’incendia, faute d’y pouvoir tenir garnison, prit Tigranocerte, puis, pour des raisons mal éclaircies, se retira en Syrie. Entre temps, son successeur Cæsennius Pætus subit une grave défaite à Rhandea, d’où une nouvelle campagne de Corbulon avec des forces considérables. Rendu prudent, le roi des Parthes consentit que Tiridate son frère allât recevoir à Rome même la couronne d'Arménie, du moins avec les plus grands honneurs (66).

Passons sur les règnes éphémères qui suivirent la mort violente de Néron. Dans le même temps, et avant d’être empereur (69-79), Vespasien (1) avait dû agir énergiquement en Judée : on sait la lutte sauvage où les partis s’entre-déchirèrent; l’envoyé du pouvoir central ne put éviter la plus cruelle répression. En fait, la médaille au type de la Zudæa capta célébrait une grande victoire romaine, mais le sanglant épisode n’entraîna qu’un changement administratif : aux procurateurs furent substitués des légats. C’est seulement une insurrection qui prit fin, comme celle que Vespasien dut apaiser en Gaule.

En Germanie, on avaït renoncé, nous l’avons vu, à s’établir jusqu’à l’Elbe ; mais l’angle rentrant du territoire d’empire, entre la Suisse et l’Alsace actuelles, offrait de graves dangers. Déjà, sous Caligula et Claude, on avait organisé des têtes de pont avec postes avancés dans les cercles de Mayence et de Francfort. Vespasien osa davantage : un de ses légats pénétra plus loin dans l’intérieur et fit construire une voie fortifiée et directe entre le haut Rhin et le haut Danube. Derrière elle (Sud-Ouest du pays de Bade), des colons gaulois s’établirent, et ce territoire fut dit Champs Décumates, non point, quoi qu’on ait dit, à cause d’une dîme qu’il n’y avait pas lieu de leur faire payer, mais par emploi d’un vieux mot technique de castramétation (2).

(1) WEYNAND, XLVII, VI, col. 2623-2695.

(2) Ellis HESSELMEYER, X XIII, XIX (1924), p. 253-276.

En Bretagne, où Vespasien avait accompli jadis de brillants exploits et laissé un souvenir vivace, d’habiles gouverneurs désignés par lui, Cerialis, Frontinus, enfin Agricola, progressèrent vers l'Ouest et le Nord, ce dernier jusqu’au cœur de l'Écosse. Le panégyrique de Tacite insinue que la jalousie détourna Domitien de prolonger le commandement d’Agricola et mit ainsi un terme à des succès qu’on aurait pu poursuivre. Nous verrons (1) que cette version des événements est fort suspecte.

Cet historien a également tenté, d’accord avec Pline le Jeune, de ridiculiser les opérations de Domitien en Europe centrale, tout comme les titres de Germarucus et de Dacicus qu’il s’octroya avec le triomphe. Mais les guerres malheureuses sur le Danube (2) lui inspirèrent du moins une sage décision, l’établissement d’un /imes entre le Danube et la mer Noire, et les découvertes sur le /imes rhénan (3) ne permettent plus de tourner en plaisanterie son activité : il eut à rétablir une situation aggravée par les mouvements des Chattes et se garda de renoncer aux positions devant Mayence; de plus, certaines estampilles tirées des ruines des fortins, aux noms de légions qui ne furent en Germanie que sous ce règne, mettent à son compte le raccourci définitif entre Rhin et Danube, par la réduction des Champs Décumates, fort agrandis depuis Vespasien, en territoire provincial. L’esprit d’absolutisme de ce prince (81-96) et les cruautés de ses dernières années ont attiré sur sa réputation une trop uniforme malveillance (4).

Les excès de langage et les calomnies de la vieille noblesse

(1) Ci-dessous, LA BRETAGNE.

(2) E. KæsTLiN, Die Donaukriege Domitians, Tübingen 1910. (3) FaBricius, XL VII, XIII, col. 585 et suive.

(4) CXV, p. 262 et suiv.; WEYNAND, XLVII, VI, col, 2541-2596,

justifieraient Vespasien d’avoir épuré le Sénat tout en y appelant des provinciaux de valeur. L'histoire de l’Empire est faite à cet égard de tendances contradictoires. Celle qui agissait libéralement et répandait le droit de cité facilita, pensera-t-on, l’arrivée au pouvoir d’un Espagnol, Trajan (98-117) ; un Espagnol très romanisé sans doute, comme ses ascendants immédiats, et qui, en dépit de ses origines, fut avare de la civitas Romana et très jaloux de préserver la suprématie de l'Italie. Trajan apparaît dans l’histoire comme le dernier des Césars conquérants. Une ambition véritable ne semble pas toutefois l'avoir immédiatement saisi, tandis qu’il se mit aussitôt à son son œuvre intérieure. Il commença par activer l’achèvement des travaux défensifs qu’exigeait l’absorption des Champs Décumates et qui firent régner une longue paix dans ces contrées (1). Mais, porté par ses talents militaires à ne point s’effrayer de plans belliqueux, il se fit un devoir d’effacer l’humiliation qu’infligeait aux Romains le tribut annuel payé depuis 90 au roi des Daces, le Décébale. Cette nation, d’ailleurs, avait avec les Thraces des liens ethniques inquiétants, et son souverain, pourvu par Domitien des ingénieurs et ouvriers qu’il avait demandés (2), s’efforçait de civiliser luimême son peuple et d'organiser son armée à la romaine (3). Ce peuple dace avait un repaire, fortifié par la nature, dans le haut bassin de Transylvanie, qui, malgré son éloignement relatif du Danube, ne laissait nulle tranquillité aux habitants de l’autre rive. Pour les protéger contre les bandes organisées dans ce réduit, il n’y avait que la ressource d’une prise de possession, s'étendant aux plaines intermédiaires. Ce programme imposa deux campagnes très pénibles (101-102 et 105-106), dont nous ne possédons aucun récit contemporain; quelques données de basse époque sont à rapprocher du grand recueil d'images qu’est la colonne Trajane; sorte de relation pitto-

(1) CXLIX, p. 23 et suiv. — (2) CXV, p. 222.

() CXLIX, p. 83 et suiv

resque, mais où n’a été retracée qu’une part des épisodes, à la lumière de laquelle on a néanmoins tenté de reconstituer les expéditions de Trajan (1).

Dès la première, il parvint jusqu’à Sarmizegethusa, la capitale du Décébale, qui s’inclina et consentit aux plus dures conditions, mais ne tarda que quelques mois à violer tous ses engagements, à relever ses forteresses et à préparer contre l’empire une sorte de confédération. Dès lors, Trajan était bien décidé à une annexion pure et simple; lui-même partit de Mésie le long de l’Oltu; ses lieutenants, de Pannonie par le Témès. Encerclés, les Daces succombèrent, leur capitale fut prise derechef, et le roi se donna la mort. Nous verrons plus loin (2) les conséquences de la conquête et les destins du romanisme en ces contrées.

Mis en goût par ses premiers succès en Dacie, Trajan avait formé le dessein d’étendre aux diverses extrémités de l'empire, où les zones avancées demeuraient en péril, le système défensif qu’on a justement appelé système des glacis (3). C’est en Orient qu’à ce point de vue la sécurité dut lui paraître vraiment précaire.

Et d’abord, si le désert peut fournir une frontière convenable, encore faut-il que les régions en bordure soient pacifiées, sans quoi les turbulents ont une zone de refuge, leurs traces s’évanouissent. Avec les Arabes Nabatéens, qui occupaient les parties les plus sauvages de la Syrie, rien n’avait été définitivement réglé. Déjà Pompée, après que son légat Scaurus eut chassé de Palestine le roi Arétas (ou Aretath), s’était proposé de le poursuivre jusqu’à Petra, mais il avait été retenu par des difficultés à l’arrière ; Scaurus poussa seulement une pointe et ravagea le pays nabatéen, jusqu’à ce que Arabe consentît à traiter et à racheter ses terres pour la somme de

() LXXVII, I, p. 641-648; G. A. T, Davis, XXII, VII (1917), p. 74-97. (2) Ci-dessous, LES RÉGIONS DANUBIENNES.

(3) CXXXIV, p. 180 et suiv.

300 talents (1). I1 subsista toutefois une sorte de suzeraineté nominale qu’on trouvasuffisante, d'autant que, depuis Auguste, on cherchait à détourner vers une autre voie les caravanes. Mais les Nabatéens, partant de Petra ou de Bostra, pillaient les marchands qui empruntaient encore leur territoire pour se rendre de la vallée du Nil dans celle de l’Euphrate. Absorbé quant à lui par la deuxième guerre de Dacie, Trajan chargea son légat de réduire l’Arabie en province : l’affaire paraît avoir été vivement menée (105), et désormais la prospérité de Petra n’en fut que mieux assise.

La zone Sud du limes d'Orient ainsi organisée, l’empereur s’occupa de la partie Nord. Son ambition personnelle (2) ne le poussait pas seule ; l’opinion publique était complice, et des poètes de cour se chargeaient de l’interpréter. Le hasard fournit un prétexte : un roi parthe nouvellement couronné (110), Chosroës II, prononça la déchéance de celui d'Arménie et, de sa propre autorité, sans entente avec Rome, le remplaça parle frère de l’expulsé, Parthamasiris (3). La provocation fut relevée aussitôt ; intimidé, le Parthe s’empressa de solliciter une ratification. Trajan repoussa ces ouvertures, s’enfonça dans le pays avec une armée, et, quand l’intéressé à son tour prétendit recevoir le diadème des mains de l’empereur, celui-ci déclara que l'Arménie serait province romaine et reconduisit l’intrus sous bonne escorte jusqu’à la frontière parthe ; en chemin,un essai de résistance le fit mettre à mort —s’il ne donna pas dans une embuscade. La nation arménienne ne put que sesoumettre, et Trajan pénétra hardiment en Mésopotamie (4), où les villes principales, Édesse, Nisibis, tombèrent facilement en son pouvoir. Après un hivernage à Antioche, il se remit en route, franchit le Tigre, brisa opposition de l’Adiabène, dont il fit la province d’Assyrie, et en créa une troisième, la Mésopotamie,

(4) LXVIIT, p. 448-451. — (2) CunTz, XVI, LXI (1926), p. 192-202, (3) LITI, p. 103 et suiv.; CLX XXI, p. 304 et suiv. (4) CXLIX, p. 149 et suiv.

dont il fixa la limite méridionale au golfe Persique ; Séleucie, ville grecque, et Ctésiphon, iranienne, n’avaient tenu ni l’une ni l’autre.

Les marches conquérantes ont leur griserie ; arrivé devant les eaux de l’océan Indien, Trajan dut se dire que là encore la mer donnerait à l’empire une frontière. Mais vers l'Est? Revenu à Babylone pour y sacrifier à Alexandre, il se prit à rêver des grands exploits de son devancier, et il allait, dit-on, se diriger vers l’Inde quand il apprit que, de toutes parts, derrière lui, l’insurrection venait d’éclater ; les petites garnisons laissées sur le parcours avaient été chassées ou massacrées. Il dépêcha un de ses légats, Lusius Quietus, qui procéda avec adresse, reconquit Nisibis et d’autres villes, détruisit Édesse plus récalcitrante. La révolte semblait apaisée, si bien qu’à Ctésiphon l’empereur osa couronner un roi de Parthie; pendant ce temps, le vrai souverain Chosroës, passé en Arménie, travaillait à lui couper la retraite. Trajan parvint cependant à atteindre la Syrie; le climat, la fatigue avaient fait leur œuvre; dangereusement malade, il estima prudent de regagner lItalie, confiant le commandement à son neveu Hadrien. Mais la mort le surprit presque aussitôt sur la côte de Cilicie (117).

Le gros problème soulevé par ses ultimes exploits n’avait pas reçu à cette heure de solution définitive. Trajan pouvait penser qu’il laissait l'empire encore agrandi et peut-être mieux affermi en Orient — quand la pacification serait obtenue. Avec lui se termine la période de conquête et d’extension ; ultérieurement, d’autres velléités se feront jour et, çà et là, Rome pourra marquer encore quelque menu progrès; il ne s’agira jamais plus que d’une rectification secondaire. Une ère s’ouvre d’abord, que caractérise un besoin de recueillement, de repos, et bientôt les Césars, au lieu des guerres de leur choix, ne feront plus que celles qui leur seront imposées.

LR D CO

Proclamé à Antioche, où devait retentir plus profondément qu’en Occident l’écho des derniers événements, Hadrien, qui d’ailleurs y avait participé, ne fut pas pris au dépourvu. La réflexion lui dut montrer bien vite toute la témérité de son prédécesseur. On avait annexé, en théorie, cette Mésopotamie, fertile, mais toute en longueur, dominée à peu de distance par des hauteurs qui rendaient fort médiocre la barrière du Tigre, et où il allait être indispensable d’échelonner de très nombreux postes militaires. Le massif arménien, d’autre part, se soudait si étroitement au plateau de l’Iran que toute limiteentre eux ne serait qu’arbitraire. La province d'Arabie, elle, se rattachait sans peine à la Syrie : Hadrien la conserva seule; quant aux trois autres, omillere maluit quam exercilu retinere (1). Le désert du Nedjed était une sauvegarde pour les contrées de Syrie-Palestine, un facteur d’isolement pour la Mésopotamie méridionale, aventurée en flèche trop loin de PAsie Mineure et de la Méditerranée. De quel embarras eût été pour l’empire cette grande pointe allongée vers les peuples hostiles le jour où il fallut abattre la dernière et terrible révolte juive de 1321!

Au lieu de convoiter de nouveaux territoires, Hadrien eut pour principe de renforcer ce qui semblait vraiment acquis (2). Ce pacifique donna tous ses soins aux travaux de défense: ilne

(1) FRONTO, Prince. hist., 317.X X— (2) CVII, p. 137 et suiv.

craignit pas d'élever son mur de Bretagne en deçà des positions romaines les plus avancées. Opposé à toute politique d'aventures, il voulut également en détourner ses voisins. Grand voyageur, et qui parcourut toute l’étendue de son empire (1), il en assura la tranquillité à la fois par les précautions prises, l’entraînement des troupes, les ouvrages de fortification qu’elles eurent à exécuter, et aussi par ses manières sans morgue, sa compréhension large des tempéraments variés, des aspirations diverses de ses nombreux sujets, son zèle à relever les ruines, ses libéralités, l’empressement avec lequel il accorda, principalement en Gaule, le droit latin ou la cité romaine. Nul doute qu’à sa mort (138) les provinces avaient fait de grands progrès vers l’assimilation ; la vue du prince lui-même, séjournant dans les villes, créait des liens plus intimes que le culte des divi.

À légard des peuples limitrophes, il procéda volontiers comme Auguste, accordant des présents, des subsides aux chefs barbares, dans l’espoir de se les attacher et de dépenser ainsi moins encore qu’à repousser des attaques. Sur le Danube, il passa un traité avec les Roxolans, qu’il prit à la solde de l'empire ; par là, une méthode nouvelle s’inaugurait.

Le règne (138-161) d’Antonin le Pieux (2) fut aussi calme dans l’ensemble que celui d’Hadrien. Personne ne poussa aussi loin l’esprit dé conciliation, malgré son sentiment très vif des responsabilités qu’assume le pouvoir. Mais sur lui pesait ce fardeau : l’extension démesurée de l’empire ; dans les régions barbares, les peuples remarquaient aisément que les garnisons normales, assez réduites, ne seraient pas de force à les contenir. Les Daces, les Maures s’agitèrent ; les Brigantes, en Bretagne, amenèrent Antonin à les isoler de la Calédonie par un second mur dressé plus au Nord. Tout cela n’était encore que signes avant-coureurs, mais Marc-Aurèle, pendant tout son

(1) CCXVII. , (2) Cf. G. Lacour-GAYET, Antonin le Pieux el son lemps, Paris, 1888,

règne (161-180), eut à batailler sans merci, rien que pour conserver l'héritage romain.

En Orient, la renonciation, d’ailleurs raisonnable, d’Hadrien, succédant à la marche foudroyante de Trajan, avait réveillé les ambitions des Parthes (1), surtout du côté de l’Arménie. Antonin conjura péniblement, ou ajourna la crise. Sous Marc- Aurèle, Vologèse III détrôna le roi d’obédience romaine et en donna un autre aux Arméniens; le gouverneur de Cappadoce subit à Elegeia un véritable désastre, et, quand les Parthes, après une brusque chevauchée en Mésopotamie du Nord-Ouest, qui bouscula les princes vassaux, eurent envahi la Syrie, le légat de cette province détala avec ses troupes sans vigueur. I] fallut des années de luttes opiniâtres (2) pour rétablir la situation jusqu’à l’Euphrate; plus tard seulement, on put franchir ce fleuve et chasser l’ennemi de l’Osrhoëne. Marc- Aurèle, si modéré qu’il fût, jugea inéluctable une démonstration de force : les capitales ennemies, Séleucie, Ctésiphon, revirent les troupes romaines, mais l’empereur se persuada alors qu’un nouveau recul ne serait plus interprété, tel Le premier, comme un aveu d’impuissance. Il revint au s/alu quo, désigna à son tour le roi d'Arménie et renouvela le protectorat sur les terres mésopotamiennes enfermées à demi dans la boucle de l’Euphrate.

N'importe ! Il y avait eu, dans l’Orient tout entier, un formidable ébranlement qui fit revivre les instincts de désordre et de rapine ; le brigandage maritime reprit sur les rives de l'Euxin ; on dut repartir en guerre contre les pirates (3)

() LILI, p. 111 et suiv.; CLXXXI, p. 319 et suiv.

(2) CLXXXI, p. 325 et suiv.; C. HAaRALD DoDDp, Numismatic Chronicle,

NI (1913), p. 162-191, 276-282.

(3) À. VON PREMERSTEIN, X XIII, XI (1911), p. 357 et suiv.; XII (1912), p.139 et suiv

vers le Caucase et aux abords du Bosphore Cimmérien.

Parallèlement, les peuples germaniques avaient trouvé l’occasion favorable de prononcer une offensive conjuguée : Quades, Marcomans, lazyges, Roxolans se ruèrent à la fois vers la Pannonie et s’ouvrirent un chemin jusqu’en vue de PAdriatique (1). Marc-Aurèle prit en personne la conduite des opérations (167), qui furent ingrates et longues (2), compliquées par une peste terrible et par la pénurie du trésor. Après maintes rencontres, il parvint à expulser les barbares de la Pannonie et à obtenir la reddition d’une foule de combattants. Mais l’épuisement des effectifs le contraignit de recourir à cette méthode pleine d’illusion par laquelle il confiait la garde des frontières à ceux-là mêmes qui étaient le mieux placés pour les violer : il enrôla les barbares et, pour les payer, vendit sur le Forum ses biens patrimoniaux.

Ses espoirs furent déçus : au bout de quatre ans (178), il y eut urgence à se remettre en campagne. Par bonheur, la Dacie, sorte d’enclave en territoire hostile, lui fournit une base excellente pour prendre à revers les hordes germaniques; les avantages de cette position lui dictèrent le plan, semble-t-il, sinon de revenir aux vues de son lointain prédécesseur et de reculer jusqu’à l’Elbe les bornes de l’empire (3), du moins d’y incorporer le quadrilatère de Bohême et tout ce qu’enserraient les Carpathes; le territoire romain aurait de ce côté opposé aux barbares un front montagneux. Mais la fin prématurée de Marc-Aurèle changea le cours de l’histoire; son indigne fils Commode s’empressa d’acheter la paix aux Marcomans, afinide gagner plus vite la capitale et d’y goûter, dans la perversité et la débauche, l’enivrement du pouvoir absolu.

(1) Zbid., CLXIII, IV, p. 487-497.

(2) A. von DomAszEwsKi, Neue Heïidelberger Jahrbücher, V (1895), p. 107= 130 ; E. RITTERLING, XX X VI, LIX (1904), p. 186-189; A. VON PREMERSTEIN, XXIII, XI (1911), p. 355-366; XIII (1913), p. 70-104.

(3) CLXII, IX, p. 292-302.

Ce dernier règne excepté, l’époque des Antonins, quicouvre la majeure part du n° siècle, avait été pour les provinces une période généralement heureuse, la meilleure, en somme, qu’elles aient connue. Pourtant, certains faits retiennent l’attention, comme d’inquiétants présages.

Les guerres conservatoires de Marc-Aurèle n’avaient qu’ajourné un péril redoutable, qui, au 1° siècle, va se manifester dans son obsédante continuité : les Barbares de l’Europe cen:trale ne laisseront plus à l'empire aucun répit (1).

En outre, l’esprit de l’armée a peu à peu changé, dans des conditions qui préparent ce qu’on pourrait appeler l’avènement de la soldatesque. Elle n’a point perdu ses qualités combatives, du moins les légions d'Europe, car celles d'Asie, également issues du recrutement régional, ne témoignent plus que d’une ardeur médiocre. Mais la voilà en passe de prendre dans l’État une situation abusive. Ne la confondons pas avec celle des derniers temps de la République ; les troupes étaient alors servantes dévouées de quelques chefs, qui les grisaient par la victoire et ses profits, profits devant lesquels l’opposition sénatoriale elle-même devait capituler. Un phénomène inverse estimminent : l’État, saturé de conquêtes, n’élève plus de généraux très au-dessus des autres hommes et des lois. Le despotisme militaire renaît, à la base ; c’est celui, non plus du commandement, mais des simples soldats, qui prétendront choisir leur maître et le tenir en bride. Citoyens romains, mais tous provinciaux, les légionnaires se sentent en accord surtout avec des supérieurs provinciaux comme eux, et les officiers de carrière qui ont leur confiance sont eux-mêmes pour l’empire dss, citoyens de fraîche date. Ainsi arrivent au trône Africains,

(1) Cf. James H. MAG BRIDE, Barbarian Invasions of the Roman Empire, Boston, 1926,

Syriens et Illyriens, et avec eux s’installe un romanisme fort mêlé ; même sans l’édit de Caracalla, l’armée eût développé très vite cette sorte de métissage.

Septime-Sévère (193-211), prince africain, le demeura toute sa vie (1); il avait gardé de ses origines l’énergie indomptable et la dureté inflexible. Toutefois, s’il travailla beaucoup pour lui-même, pour les siens, — et la pire conséquence fut la transmission du principat à ses fils, — Rome bénéficia de ses efforts. Sans doute, le motif vrai de son expédition contre les Parthes (2) fut un désir de vengeance pour l'appui qu’ils avaient prêté à son compétiteur Niger; mais, par sa marche triomphale, ayant pris Séleucie, Babylone, Ctésiphon pour la troisième fois, il obligea les Arsacides à accepter une solution meilleure pour la frontière d'Orient que celle qui avait jusquelà prévalu. Annexant jusqu’à la ligne de l’Aborras la Haute- Mésopotamie, jadis simplement vassale, il procura à l’empire, du côté du Tigre et de l’Euphrate, une raisonnable frontière de compromis, où, durant quatre siècles, on n’apporta que peu de retouches (3).

Nous devons maintenant distinguer les nouveautés durables des États passagers créés par l’anarchie, par les invasions, par tout ce qui remplit ce triste in° siècle, période sur laquelle notre information est extrêmement déficitaire, se tire de sources peu nombreuses, où la critique s’acharne à discerner les interpolations (4). Elles donnent du moins dans l’ensemble une note exacte, nous montrant les provinces laissées dans l’abandon, obligées de se défendre elles-mêmes contre le bri-

(1) M. PLATNAUER, The Life and Reign of the Emperor Lucius Seplimius Severus, Oxford, 1918;. FLuss, XL VII, Ila, col. 1940 et suiv.

(2) CXXII, p. 110-128. — (3) LXXXI, p. 8-10, 382.

(4) Cf. Ch. LÉCRIVAIN, Études sur l'Histoire Augusie, Paris, 1903 ; L. Homo XXXV, CLI (1926), p. 161-198.

gandage et la poussée des barbares qui se produit partout, sur le Rhin, le Danube et l’Euphrate. Au milieu de cette incurie, la tentation était grande, pour un soldat de carrière parvenu aux commandements supérieurs, de profiter de son prestige et d’usurper le pouvoir suprême; plus d’un y a cédé; mais combien d’autres ont été faits Césars de force, menacés de mort en cas de refus, et convaincus par les précédents que la fin de leur règne serait, à bref délai, l’assassinat ou une mort sans gloire dans une lutte fratricide ! Il y eut parmi eux des demibarbares, incultes, de passé louche, mais de forte trempe, et qui, aussi peu latins que possible, furent imbus cependant de la majesté de Rome et ardents à lutter pour elle (1).

Les textes et autres documents portent témoignage sans fin d’agressions repoussées, ou terminées, après de vaines tueries, par l’épuisement réciproque ; de vastes territoires étaient pris et repris. On s’émerveillerait qu’une décomposition complète et une dislocation générale n’en soient pas résultées, si l’on ne songeait que, malgré tout, parmi les adversaires en lutte, c’étaient les contingents romains qui conservaient le moins d’indiscipline et les meilleures méthodes militaires. Anarchique aussi, et plus encore, était la poussée des ennemis de l’empire.

Une exception toutefois. S’il manquait dans l’Europe centrale, au Sud de Atlas ou en Calédonie, un grand État organisé, capable de régler ses attaques, en Orient, à la fin du règne d’Alexandre-Sévère (2), un fait capital s'était produit : l’avènement (entre 227 et228)de la dynastiesassanide; celle-là, aussitôt, rendit mieux concertée et plus suivie l’action toujours incohérente des Parthes. L’aide du roi d'Arménie, ancien partisan de l’Arsacide détrôné, permit à Alexandre de ne point ployer sous le premier assaut et de conclure un arrangement, mal cennu,

(4) CXXXIV, p. 89 et suiv. Sur les « trente tyrans », H. Perer, À bhandlungen der Leipziger Akademie, XX VII (1909), p. 179-222.

(2) LIIT, p. 120 et suiv.; E. Cazrecarr, /mpresse mililari e morte di Alessandro Severo, Padova, 1897 ; A. Jarné, Études critiques sur la vie et le règne de Sévère-Alexandre, Paris, 1925, p. 76-85.

qui ne pouvait être que provisoire. D’autres eurent moins de bonheur : Philippe signa un traité honteux, puis Valérien tomba en captivité, victime d’un guet-apens perfide.

A ce moment (260), l’État romain perdit réellement son unité : il y eut un empire romain des Gaules (1), comprenant en outre la Bretagne et l'Espagne ; son César, Postume, souverain remarquable, sut d’ailleurs épauler la barrière du Rhin contre les Germains et les Francs, dont le nom apparaît alors dans l’histoire. Mais sa tâche était relativement facile, et sa frontière étroite auprès de celle que devait couvrir l’autre empereur, maître de tout le reste de l’Europe et de l'Afrique.

Celui-ci, Gallien, que l’Aistoire Auguste a calomnié (2), ne put tenir partout à la fois. Avant lui, Dèce avait refoulé la première trombe des Goths (3), mais mourut à la peine, et la ruée prit par la suite de plus vastes proportions. Gallien tâcha de négocier avec des rois barbares, entre autres celui des Marcomans, sans parvenir à sauver la Dacie : position avancée, très précieuse tant qu’on gardait l’espoir de prévenir l’invasion, elle était sacrifiée du jour où l’on n’aspirait plus qu’à se retrancher derrière un barrage, car alors rien ne valait celui du Danube.

En Orient, Gallien se sentait réduit à l’impuissance totale (4); le roi perse Sapor avait franchi l’'Euphrate, envahi la Cappadoce et la Cilicie. Le hasard fournit heureusement un auxiliaire utile en la personne de l’ethnarque palmyrénien Odenath ; loin de décourager ses ambitions, Gallien le consacra dux ou chef militaire pour l’Asie, délégué de l’empire. En principe, il ne faisait que reconstituer un de ces grands impertia comme il s’en était créé deux ou trois siècles plus tôt (5). Sans

(1) Ci-dessous, LES GAULES. — (2) L. Homo, XX XV, CXIII (1913), p. 1-12,

(8) ScHæNreL», XLVII, Suppl. III, col. 797-845.

(4) XXXV, CXIII (1913), p. 235 et suiv.

(5) A. R. BOAK, American Hislorical Review, XXIV (1918-1919), p. 1 et suiv.

doute l’Arabe n’y voyait qu’une entrée de jeu et comptait bien agir pour ses propres fins; mais une délégation officielle ne pouvait que servir ses intentions. Sapor vaincu, et laissant derrière luiun immense butin, repassa précipitamment l’Euphrate, tandis qu’Odenath le talonnait, lancé jusqu’à Ciésiphon.

Là-dessus, le roi de Palmyre mourut assassiné, dans des conditions assez troubles. Son fils Waballath et sa veuve Zénobie demandèrent le renouvellement des conventions antérieures. Gallien refusa, et il allait jeter sur eux les forces qu’il prétendait dirigées vers la Perse, lorsque les invasions d’Europe le rappelèrent. Bientôt, une conspiration de ses lieutenants, dont plus d’un devait lui succéder, mit par le meutreun terme à son experte diplomatie (268).

Les empereurs illyriens, qui ensuite se succédèrent (268-285), portent des noms que l’histoire a comme relégués dans une sorte de pénombre. Ils furent très au-dessus de la réputation qu’on leur faisait encore naguère; on s’arrêtait trop longuement à leurs tares évidentes : ce sont, Probus à part, des gens incultes et grossiers, qui trempent froidement dans des conjurations et des homicides ; eux aussi sont des barbares à plus d’un titre ; mais ce qui les rehausse, c’est leur énergie indomptable, leur talent militaire, leur activité sans repos, leur sentiment farouche et comme fanatique de la grandeur romaine et de la dignité impériale. Dans leurs règnes très courts, de deux à six ans, ils ont eu des prouesses qui déconcertent ; l’œuvre des grands empereurs qui avaient colonisé, équipé les régions danubiennes se justifie avec éclat par la venue à point nommé de ces personnalités puissantes.

Claude IT (268-270) rejette les Alamans au delà de l’Italie du Nord et mérite son nom de « gothique » (1) par sa brillante victoire de Naïssus (Nisch). Aurélien (270-275) poursuit sa tâche dans les mêmes directions. Afin de gagner du temps, il

(1) L. Homo, De Claudio Gothico, Lut. Par., 1908,

concède aux successeurs d’'Odenath ce que Gallien ne leur avait pas accordé; mais, dès qu’il a les mains libres, il traite sans remords en ennemis ceux qu’il a formellement délégués, et qui, forts de leur titre, occupaient à la fois l’Asie Mineure, la Syrie et l'Égypte. En un court délai, illes réduit, supprime cet empire d'Orient éphémère (1) et décourage à jamais le dernier des Césars gaulois.

Probus (276-282) entre tous accomplit des prodiges : on le vit sur toutes les frontières, de la Gaule à l'Égypte, de la Rétie à l'Arménie ; un mot de lui suffit à effrayer le Sassanide. Fait plus impressionnant, vu l’époque : il ne se borne pas à repousser, il attaque, médite une extension de l’empire en Germanie, élève de ce côté une dernière muraille avancée, arrache aux tribus défaites des recrues qu’il répartit dans ses armées, transporte des barbares sous d’autres cieux pour les apprivoiser et rompre leur masse, oblige les soldats, — et c’est ce qui le perdit, — à reprendre comme autrefois, entre deux campagnes, les travaux de la paix, à planter des vignes, dessécher les marais et défricher les landes.

Carus (282-283), lui aussi, a des vues de conquête, envahit toute la Mésopotamie, mais disparaît mystérieusement. Nos maigres sources ne sont pas d’accord sur la nature exacte des relations avec la Perse au cours de cette période.

Jamais, en un mot, les armées romaines ne déployèrent plus grande activité ; seulement la décomposition politique et sociale compliquait leur mission et ruinait leurs succès. C’étaient elles, à tout prendre, qui avaient causé cet effondrement ou cette précarité du pouvoir. Les destins de Rome 5e déroulaient dansun cercle vicieux : resté vigoureux, l’élément militaire prétendait dominer la puissance civile et l’attribuer aux sujets de son choix ; mais, faute d’entente, — l'empire était trop vaste, — les choix étaient multiples, et les légions s’usaient en luttes intestines parallèlement à la guerre étrangère.

(1) CXXXV, p. 84-115 M. R: 6

Ces conditions désastreuses vont se perpétuer pendant un siècle, et le principe de la division de l’empire, imaginé par Dioclétien, ne fera à la longue qu’accroître l’anarchie. Conception raisonnable pourtant, à première vue; mais, dès l’instant qu’une règle de succession, fondamentale et admise par lopinion, n’existait pas, l’élection tumultuaire d’un chef dans une région quelconque, perdant son aspect révolutionnaire et séparatiste, devenait simplement comme une application nouvelle d’un système consacré. Le morcellement des provinces (1) ne rémédia qu’à demi à ce danger ; la guerre favorisait en tout état de cause les grands commandements.

N'oublions pas, au reste, que, parmi les élus, plus d’un répugnait au partage. De Dioclétien à Théodose, la lutte ne cessera guère entre deux tendances : unification et division; on verra, selon les temps, un, deux, trois, quatre princes ayant à une heure donnée la dignité impériale. Et tel qui. par le fer, a rétabli l'unité à son profit divise l’empire entre ses fils, dont le plus hardi ne pensera qu’à revenir à l’unité, comme le père. Cet entremêlement d’Augustes et de Césars, princes désignés à Rome ou acclamés dans une province lointaine, rend l’histoire du 1v° siècle fort embrouillée ; il a fourni une telle matière à lVhistoriographie (2) que d’autres sujets, les nôtres, en sont comme estompés, nous voulons dire la sauvegarde des fron. tières, et le refoulement des barbares, les difficultés avec la Perse.

En Orient, la pierre d’achoppement restait toujours la question de la frontière persique (3). Le trône d'Arménie était occupé, sous Dioclétien (4), par Tiridate, qui avait passé sa jeunesse sur le sol romain. Le nouveau Sassanide, Narsès (vers 293), ne craignit pas de le chasser et d’envahir son royaume. Dioclétien confia donc le soin de venger cet affront au César Galère, qui, battu d’abord, remporta ensuite la grande

(4) CLXIIT, V, p. 561-588. — (2) CXXXIV, p. 107-130. (3) T. XXIV, p. 152 et suiv. — (4) LIII, p. 185 et suiv.

victoire de Nisibis; les Romains y gagnèrent la possession reconnue de la Mésopotamie du Nord et des cinq regiones Transliigritanæ (1), celles-ci soumises à un statut spécial : c’étaient comme des « satrapies » romaines, gardant leurs dynastes et rattachées encore à l'Arménie, mais vassales de Rome, alors que, sur le reste du royaume, l’empire ne conservait que son droit général d’invéstiture.

En vain les monarques de l’Iran tentèrent de revenir sur cette concession et de reprendre l’Osrhoëne ; l’état de choses fut inchangé durant plus de soixante années. Enfin, au déclin du règne de Constance, Sapor II se remit en campagne ; c’est à Julien (2) qu’il incomba de lui barrer la route. Avec une troupe d'élite, une fois de plus il couvrit tout l’espace de la Syrie à Ctésiphon ; promenade militaire, eût-on dit, mais qui ne résolvait rien. Ayant franchi le Tigre, il ne trouva qu’un pays ravagé sur l’ordre de Sapor ; égaré par la trahison, il commençait une pénible retraite quand, dans une escarmouche, un javelot le frappa ; le coup était mortel.

L'armée aussitôt proclama Jovien (3) ; choix déplorable. Ce chef désemparé accepta honteusement les conditions de Sapor, rendit la plupart des gentes au delà du Tigre et même, en deçà, toute une zone qui comprenait Nisibis, théâtre desexploits de ses prédécesseurs et grand arsenal des Romains depuis deux siècles. Les deux ennemis en revenaient à peu près aux limites tracées par Septime-Sévère, ne pouvant décidément, dans cette Mésopotamie insaisissable, que s’entretuer sans résultats. Enfin Jovien renonçait à une ombre de suprématie sur la royauté arménienne.

Valens intrigua en vain pour la recouvrer (4). Théodose seul parvint à une entente avec la Perse pour un partage du pays:

(1) LXXXI, p. 10.

2CLXXXII, p 191 et suiv.; LIT, III; CCI, IV, chap. 1x. (3)CCI, IV, chap. x; XLVII, IX, col. 2006-2011.

(4) LIII, p. 159 et suiv.

dans la partie romaine, peu importante, ne dépassant pas les sources de l'Euphrate ni l'embouchure de l’Acampsis (Tchorouk), de vagues satrapes subsistèrent sous un comes Ârmeniæ, tandis que, dans l’Arménie perse, des fantômes de rois mirent un demi-siècle à s’effacer. Solution peu glorieuse pour Rome, mais sauvant l’essentiel. Le danger était plus grand ailleurs.

On supposerait à tort qu’il y eût déjà dans les provinces désaffection de la part des habitants; la « jacquerie » de paysans qui se produisit en Gaule, et qu’on désigne sous le nom de révolte des Bagaudes, n’est qu’une des formes de ce brigandage qui demeura, au 1v° siècle, une des plaies de empire, Mais aux frontières les barbares, enhardis par leurs succès passagers d’autrefois, renouvelaient incessamment leurs tentatives (1): les bandes d'attaque formaient des contingents plus nombreux, et leur pression s’exerçait sur beaucoup plus de points simultanément. En vain Gallien avait réservé tous les hauts grades à des soldats de carrière, car, du même coup, il rendait plus dangereux tous les aventuriers sachant capter les faveurs de la troupe. En vain Dioclétien avait augmenté les effectifs et rendu les unités plus mobiles ; la qualité des recrues baïssait de jour en jour maintenant, et l’armée en venait à se dénationaliser par l’enrôlement croissant de mercenaires barbares (2). Nous n’allons pas énumérer l’interminable série des violations que subit le /îmes (3), surtout après que Carin eut entièrement abandonné les positions sur la rive droite du Rhin.

Ce n’est pas que tous les Césars aient renoncé à une défense active, ni aux ripostes en territoire ennemi: Maximien, Valentinien [°', Valens, Julien firent aussi chez les Germains quelques campagnes de dévastation ; maïs elles n’intimidaient pas le barbare, causaient de faibles dommages à ses terres peu ou mal cultivées ; les provinciaux souffraient bien autrement quand

(1) CXXXIV, p. 221. — (2) CCI, I, chap. vi.

(3) CXXXIV, p. 235 et suiv.

lui-même venait ravager les contrées plus civilisées de l’empire, où les villes seules restaient généralement indemnes, à l’abri de leurs puissantes murailles. On essaya de rétablir quelques avant-postes ; on eut grand’peine à les défendre. La réfection des forteresses à gauche du Rhin et sur la rive droite du Danube, la construction de forts de soutien complémentaires suffirent par intervalles à maintenir la barrière ; mais, d'habitude, une poussée en masse la renversait, et c’est parfois à plus de cent milles de là que la horde rebroussait chemin après un grand carnage.

Un jour vint où, du moins sur le Danube, il apparut plus expédient d'accorder bénévolement aux Goths ce qu’ils cherchaient depuis longtemps : des terres; leur établissement en Mésie fut le premier essai d’une méthode qui devait se répéter ailleurs, et notamment en Gaule. On en connaît les suites : l'empire romain d'Occident vivait encore — de nom — qu’à ses provinces, peu à peu, s'étaient substitués des royaumes barbares, auxquels un autre volume de cette collection sera consacré (1).

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