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L'ARMÉE

A la date où nous prenons l’histoire du monde romain, l’organisation de l’armée (1) a déjà subi des modifications importantes; il s’en produira à plusieurs reprises avant la chute de lempire. Nous nous contenterons de rappeler, en quelques mots, pour ne pas dépasser nos limites chronologiques, les caractères principaux de l’armée primitive.

Celle que créa, selon la tradition, le roi Servius Tullius n’était autre chose que la société civile, mise au besoin sur pied de guerre. Principe général, tous les citoyens en faisaient partie de dix-sept à soixanteans ; mais, en vertu d’une distinction entre tuniores et seniores, les plus âgés ne formaient qu’une sorte d’armée de réserve généralement dispensée du service en campagne. Le système des centuries (2), essentiellement militaire, met en lumière l’idée de graduer les obligations suivant la

(1) L1EBENAM, XLVII, VI, col. 1589 et suiv. — (2) Voir le tome XVIIL

“richesse, c’est-à-dire À peu près suivant la naissance. Les plus fortunés composaient la troupe d'élite des cavaliers, dont la revision se faisait tous les cinq ans devant les censeurs; en effet, le service équestre occasionnait de très lourdes dépenses, seulement atténuées par l’octroi d’une première indemnité, lors de l’achat du cheval, et d’une autre, annuelle, pour en réduire les frais d'entretien. Cette organisation n’était pas sans rapports avec celle de l’armée macédonienne, dont l’ordre de bataille, en phalange, fut aussi celui de la première armée républicaine, moins homogène toutefois et moins compacte.

Ses premiers succès, mêlés d’ailleurs de revers, cette armée archaïque les dut à son esprit civique, au sentiment national qui l’animait. Mais elle se révéla insuffisante devant des forces très nombreuses, telles que les bandes gauloises, ou disposant d’une technique éprouvée, comme celles de Pyrrhus.

Il y avait à l’origine une legto (1) (nom qui veut dire «levée»); quand les effectifs augmentèrent, on en constitua plusieurs. Mais surtout des transformations déjà profondes y furent apportées, dont Camille était l’auteur, ou tout au moins l’initiateur. Au milieu du 11° siècle avant notre ère, point de départ de ce livre, c’est encore l’armée de Camille qui opère partout où Rome attaque ou se défend. Ce n’est plus un bloc comme autrefois ; on l’a rendue bien plus mobile : sa division dernière est le manipule, et les manipules sont divisés en quinconce sur le champ de bataille, avec des intervalles qui facilitent leurs déplacements. La fortune, d’autre part, ne détermine plus le rang de chacun au combat, c’est l’âge qui le fixe : les plus jeunes sont en première ligne, et les plus âgés occupent la troisième, Une conséquence du fait est l’établissement de la solde, versée également aux cavaliers.

Les nombreuses guerres de l’époque exigent beaucoup d'hommes ; tous les ans, quatre légions sont levées, qui attei-

(1) KUBITÉGHER, Legio (sous la République), XL VIT, XII, col. 1186-1910.

gnent chacune jusqu’à 6000 hommes, et l’on peut rarement licencier celles des années précédentes. De plus, les contingents s’accroissent de ceux que fournissent les alliés, avec une proportion considérable de cavalerie, généralement massée sur les ailes.

Malgré les réformes du ti° siècle et l’abaissement du cens minimum pour l’admission dans l’armée, c’était surtout la classe moyenne qui avait longtemps procuré à l’État ses légionnaires. Un jour vint où elle se trouva tellement réduite en nombre par les pertes subies, tellement appauvrie par l’abandon de ses champs, qu’il fallut renoncer à toute règle censitaire : Marius appela lés pauvres, ces « prolétaires » qui ne pouvaient se réclamer que des fils donnés à la patrie. Toute distinction, dès lors, s’efface entre les trois lignes de bataille; l'armement est le même pour tous, et le manipule se trouve remplacé par la cohorte, dixième partie de la légion.

Le dernier siècle de la Rénublique prépare les innovations d’Auguste (1). De vieille date déjà, la loi imposait aux citoyens un nombre déterminé de campagnes, mais, en fait, ils ne les accomplissaient pas, ni surtout à la suite. À partir de Marius, les gens sans ressources entrés dans l’armée né demandèrent pas mieux que d’y derneurer, pour profiter de la solde, et ils ÿ restèrent généralement seize années consécutives, chiffre que dépassaient encore les vétérans. La levée annuelle cessa pratiquement, et les légions commencèrent de recevoir une numérotation continue ; enfin la catégorie des alliés disparut et fit place à celle des auxiliaires, fournis par les souverains vassaux ou les peupies soumis, comme une sorte de tribut.

L’évolution s’achève sous le règne d’Auguste : l’armée est désormais véritablement permanenté — pas de renvoi anticipé des hommés ; et c’est une armée de métier. On ÿ accède par engagements volontaires, pour une durée d’au moins vingtans

(1) RITTERLING, Legio (sous l'Empire), XL VII, XII, col. 1211-1361.

dans la légion, vingt-cinq dans les corps auxiliaires. Ce qui tente les recrues, c’est avant tout la solde, déjà instaurée par Camille, accrue sous l’Empire par des rations gratuites, et dont le chiffre fut encore plus d’une fois relevé. À cet avantage essentiel s’ajoutaient les parts de butin, puis le donativum, distribution qui fait songer aux dons de joyeux avènement de nos rois. Naturellement, le soldat n'avait plus à se vêtir ni à s’armer lui-même. A la fin du service, il recevait une prime, soit en argent, soit en nature, par l’attribution d’un lot de terre dans une colonie. Enfin, bénéfice considérable, le pérégrin devenait citoyen romain, du jour même où il arrivait à la légion, à la fin de son service quand il l’avait accompli comme auxiliaire.

L’interdiction de mariage aurait peut-être gêné le recrutement si l’autorité militaire n’avait toléré, outre les liaisons de rencontre, des unions légales inférieures à celles du droit romain, et cette tolérance prit même un caractère officiel, au moins pour les hommes de la légion, à partir de Septime-Sévère. Quant aux auxiliaires, le même diplôme de congé conférait la cité romaine à leurs compagnes également.

La discipline, longtemps sévère, fléchit après les Antonins, quand les expéditions devinrent incessantes et sans gloire, sans profits. Auparavant, lavie de soldat était, en somme, assez rude : non seulement, dans les intervalles de paix, ils commençaient par s’entraîner suivant les procédés de tous les temps, gymnastique, marche et course, maniement des armes (1), manœuvres d'ensemble, —et des inspections fréquentes, comme enfirent lessouverainseux-mêmes, mettaientobstacleaulaissezaller, — mais les troupes étaient astreintes à des travaux qu’on ne leur demande guère aujourd’hui, ou qui sont réservés à l’arme dite du génie. Tous les soldats prenaient part à la construction des camps, des fortifications de frontières, des routes, et, de

(1) Pour l’armement du légionnaire aux diverses périodes, Paul Couissis, Les Armes romaines, Paris, 1926,

plus, la main-d'œuvre militaire remplaçait les ouvriers civils pour des entreprises qui n’intéressaient en rien l’armée : c’est elle qui, bien souvent, éleva des édifices publics, même des temples, exécuta des ponts et aqueducs, creusa des canaux, exploita mines et carrières. L’armée romaine réunissait ainsi des hommes à la fois endurants, assouplis et d’une singulière variété d’aptitudes. Par là, elle put racheter pendant des siècles l’insuffisance du nombre.

Nous ne parlerons pas des prétoriens, garde du corps de l’empereur, partie à Rome, partie dans le reste de l’Italie, ni des cohortes urbaines, chargées d’un simple rôle de police dans la capitale. Restent les légions et les auxiliaires.

Lalégion, au chiffrethéorique, sous Auguste, de 5620hommes, dont 120 cavaliers, mais qui, dans les périodes de crise grave, fut souvent très réduite, était surtout une masse d’infanterie, débarrassée de tout train encombrant ; les équipages de matériel formaient dans l’armée un groupe unique. Chaque légion eut un numéro d’ordre, qui pouvait être porté par plusieurs, mais alors un qualificatif permettait la discrimination ; il y eut ainsi trois légions dites {erkia (Augusta, Cyrenaica, Gallica), Ce surnom rappelait le lieu de recrutement initial ou la province dans laquelle le corps avait fait ses premières armes (1).

Le régime du principat s'était implanté grâce à d’énormes rassemblements de troupes, à des effectifs de guerre civile. L’apaisement obtenu, et n’ayant plus que des opérations extérieures à prévoir, Auguste s’en tint, vu la dépense, à 20 légions (soit un peu plus de 100000 hommes), chiffre que des modifications subséquentes portèrent par étapes jusqu’à la limite de 33 sous Septime-Sévère; elles étaient réparties entre les provinces impériales, mais on les déplaçait quand un danger sérieux exigeait sur quelque point du renfort.

Il est beaucoup plus difficile de se faire une idée de l’effectif

(1) La somme des renseignements (à la date de 1925) sur chacune des légions séparément est donnée par Rirreruié, XLVII, XII, col. 1361-1829,

total que représentaient les corps auxiliaires (1), séparés en deux classes : cohortes d’infantérie, de 500 ou 1000 hommes suivant les cas, et ailes de cavalerie, de chiffres analogues, avec des corps mixtes, cohories equitatæ, dont les hommes, pour un quart environ, étaient montés. Ces unités portaient également chacune un numéro, un nom de peuple et en général une épithète honorifique. Divers indices conduisent à penser qu’elles donnaient ensemble un nombre de recrues peu éloigné du contingent légionnaire.

En ce qui concerne les cadres, le régime impérial ne mit pas fin de longtemps à la dualité d’origine, qui remontait à des temps très anciens. (avait été un principe, de très bonne heure, que le civil devait primer le militaire. Aussi les chefs de légion, au nombre de dix, qui la commandaient à tour de rôle, les tribuns, étaient, eux, non des gens de métier, mais des fils de famille, des hommes tout jeunes, d’ordre sénatorial ou équestre, qui commençaient ainsi leur carrière politique; les tribuns ét préfets de corps auxiliaires en provenaient également. Chaque légion gardait son autonomie, mais on lui adjoignait un certain nombre d’auxilia, ét cet ensemble, qui formait quelque chose comme une division de nos armées modernes, avait à sa tête un légat de légion, toujours tiré de l’ordre sénatorial. Au contraire, les officiers subalternes, centurion dans l'infanterie et décurion de cavalerie, le premier chef de centurie, ou même de la cohorte entière s’il en commandait la première centurie, étaient des militaires de carrière, anciens principales ou sous-officiers.

Des règles très précises et compliquées, qu’on ne saurait détailler ici, réglaient l'avancement ; la hiérarchie comportait soixante degrés, mais les sujets remarqués en gravissaient un certain nombre à la fois. On ne tenait pas compte uniquement du mérite : voulant, du moins au début de l’Empire, que l’ar-

(1) Cf. G. L, GHERSMAN, The Auæilla of the Roman Army, Oxfotd, 1914.

mée ne perdit pas son caractère romain, on avait soin de ne promouvoir que des citoyens de naissance, ou au pis aller des Italiens, des hommes originaires de très anciens municipes d'Occident. Avec le temps, cette condition devint plus facile à remplir. Les qualités militaires des officiers supérieurs se révélaient, par contre, de plus en plus médiocres, surtout parmi ceux de la classe sénatoriale ; on tendit donc à favoriser l’ordre équestre — Septime-Sévère créa à son profit des préfectures de légion — et même à élever le centurionat au niveau de la carrière équestre. L’invasion des hauts grades par des éléments provinciaux en fut naturellement la conséquence.

Nous avons eu déjà l’occasion de signaler, car cela explique en partie les mouvements insurrectionnels dus à certains gouverneurs et par lesquels l’empire fut momentanément divisé, la transformation dans le recrutement qui commence à se dessiner sous les derniers Césars de la gens Julia : les légions comblèrent progressivement leurs vides en prenant des conscrits sur place. Il y avait quelque logique, puisque les provinces avaient accepté la domination romaine, à réunir les fils d’une même contrée, à ne pas leur infliger la vie de garnison dans des pays trop différents de celui qui les avait vus naître, sous des climats ou trop chauds ou trop froids, et même à leur confier la défense de la terre natale, à laquelle ils semblaient particulièrement intéressés. Pour l'Italie, où l'esprit militaire s'était complètement évanoui, le système était inapplicable ; mais les diverses armées de frontières, à partir d'Hadrien, ont une physionomie locale, et ce mat affecte un sens de plus en plus étroit, car un grand nombre des derniers enrôlés sont les fils mêmes des soldats, nés dans le voisinage du camp où le père avait longtemps servi et qui, à leur tour, acceptent le même genre de vie.

Il n’y aurait qu’à approuver si, peu à peu, une forme de patriotisme régional n’était sortie de cette pratique, et surtout si la valeur des combattants avait été sensiblement égale dans

les diverses provinces ; loin de là ; les éléments orientaux ne donnaient que mécomptes, alors qu’à la frontière de l’Est de rudes opérations devenaient nécessaires par intervalles. Il est vrai que la répartition générale des troupes permit de pallier à ce défaut grave, dans une mesure insuffisante toutefois, car les troupes cantonnées en Italie et celles de l'Espagne ne constituaient, surtout à partir du n° siècle, qu’une armée de réserve des plus réduites, et il fallut alors recourir fréquemment à des transferts, non pas d’unités entières, mais de vexillationes ou détachements, empruntés à des corps d’un autre front moins compromis; c'était une cause de retard dans la riposte aux offensives adverses et parfois de zizanie entre desgroupements inhabitués au coude à coude; de plus, l’ennemi aux aguets prenait quelque hardiesse, se voyant en présence d’une ligne partiellement dégarnie.

La place nous manque pour indiquer quelles furent les unités de nature diverse qui constituaient respectivement autant d’armées indépendantes qu’il y avait de frontières à couvrir; leurs effectifs varièrent, du reste, bien des fois, et plus d’une légion changea de stationnement. L’armée du Rhin (1) fut la plus importante au 1e siècle de l'Empire : elle réunit jusqu’à près de 100000 hommes, pour diminuer de moitié quand les travaux de fortification eurent atteint leur complet développement. L’expérience avait montré que les peuples germaniques comptaient parmi les voisins les plus dangereux; mais, outre le Rhin, ils menaçaient aussi le Danube, et sur une longueur bien plus considérable. Aussi l’armée danubienne (2) devint sous les Antonins la plus puissante par le nombre; malheureusement, elle souffrit plus que d’autres du recrutement régional, car, dans sa partie Est, en Mésie, elle eut dans ses rangs des Hellènes et des Asiatiques de faible résistance. Celle d'Asie (Syrie et Cappadoce) (3), renforcée également en

(1) CXXXIV, p. 192. — (2) Ibid., p. 194.

13) Ibid., p. 197; LXX XI, p. 70 et suiv.

raison de l’irritante continuité de la question arménienne, des insurrections de Palestine et enfin de l’avènement des Sassanides agressifs, causa des déboires incessants : elle avait les défauts incorrigibles des troupes orientales, indiscipline, dérèglement, manque de cohésion; les empereurs n’obtinrent jamais de succès sur ce théâtre qu'avec des effectifs amenés d’ailleurs. Ceux de l’armée de Bretagne (1) surprennent par leur chiffre élevé, étant donnée l’étroitesse de la frontière ; la romanisation du pays fut donc très lente et les Bretons toujours surveillés. L'Afrique, malgré sa longueur, put se contenter, à part la légion de la Proconsulaire, exceptionnelle dans une province du Sénat, d’auxilia peu nombreux et, dès le 11° siècle, rigoureusement africains. L’Égypte eut depuis le même temps la plus petite armée de l’empire ; mobile et toute locale, elle connut fort peu d’alertes sérieuses.

Ce n’est pas seulement la valeur des troupes, très inégale, nous venons de le dire, qui a permis à l’empire de prolonger son existence ; les soins donnés à la fortification y ont beaucoup contribué. Il faut proclamer en cette matière l’infériorité des Grecs et des autres nations antiques et l’originalité de cette science romaine, la castramétation (2).

L’époque républicaine avait vu créer le camp temporaire de l’armée en campagne, cette merveille si admirée de Polybe qui a consacré quinze chapitres à la décrire (3). Nous ne saurions le refaire après lui ; il suffit d’insister sur les caractéristiques et les effets de cette organisation. Avec son enceinte, inaugurée suivant les règles religieuses, refuge inviolable, — on peut presque dire qu'aucun camp romain ne fut pris, — cette ville véritable, aux quatre portes rituelles où aboutissaient les deux grandes rues en croix, et dont les gardes nocturnes étaient organisées comme celles de la cité, formait, par son forum, son quæsiorium, ses tentes dressées dans un ordre constant

(D) CXXXIV, p. 199. — (2) LXXVII, I, p. 250-267. — (3) VI, 27 et suiv.

et rigoureux, une sorte de petite Rome qui se déplaçait avec la troupe; la sécurité s’y doublait d’une impression morale bienfaisante, et le soldat, grâce au camp, ne se trouvait nulle part complètement dépaysé.

Mais c’était dure besogne de construire un de ces camps; elle reposait sur les combattants eux-mêmes, qui à la longue se lassèrent d’élever des défenses, avec fossés et palissades, dont on ne devait tirer qu’un parti momentané, et qu’il valait mieux détruire que de livrer à l'ennemi après qu’on s’en était éloigné. A l’époque impériale, le camp temporaire intéresse de moins en moins les hommes, dont la paresse préfère s’exposer aux surprises.

En revanche, les installations permanentes, camps encore, maçonnés cette fois, ou casernes, forteresses des frontières, se perfectionnent et se multiplient, à la fois aux confins et loin dans l’intérieur. Des noms moderties de localités, où entrent, en France, les mots castel, caleau, château ou chätre et qui, en Angleterre, se terminent en cester ou chester, sont très généralement le rappel d’une forteresse romaine. Les types sont innombrables (1), dépendent de la région et de la topographie particulière des points fortifiés. En dehors des grands camps, atteignant aux dimensions d’une ville et où logeait une forte garnison, les cas!ella, moins étendus, abritaient un petit corps, souvent de cavalerie; plus réduits encore, les burgr, dont la qualification, plutôt que la nature véritable, se retrouve dans la Burg allemande et le bordj africain, étaient comme des tours de guet. Les simples tours elles-mêmes flanquaient les camps ou remplissaient de distance en distance les intervalles entre les grandes stations.

Nous ne pouvons ici que résumer la conception générale du limes (2), sans l’étudier dans le détail aux diverses fron-

(1) XLIIT, art. Castra. Voir la restitution de la Saalburg : JAGOBI, Das Rômerlastell Saalburg, Homburg, 1897.

(2) CLXIIT, V, p. 466-464; R. CAGNAT, XLIII, art, Limes; CXXXIV, p. 203 et suiv. FaBricius, XL VII, XIII, col. 572-582,

tières (1). Elle ne prend naissance que sous l’Empire et répond tout de suite à une double intention : barrer la route aux tentatives de contrebande commerciale et constituer une zone d’observation, où une première résistance des éléments avan. cés laissera le temps d’intervenir aux troupes de l’intérieur, aussitôt alertées. Il ne faut pas se figurer partout une barrière telle que la muraille de Chine ; dans certaines provinces tout au moins, le limes apparaît comme une ligne tout idéale ou représentée par une route, un long chemin de ronde reliant entre eux les fortins ; tel était le cas pour la Syrie et l’Arabie, pour les diverses provinces d'Afrique (2), y compris l'Égypte. De ligne continue avec retranchements, fossé, mur ou palissade, on n’en retrouve qu’en trois endroits : frontière de Bretagne, secteur incurvé entre Rhin et Danube, et Dacie. Cette limite était tracée parfois avec hardiesse en pleines régions désertes, inhabitées : c’est ce qui arriva quand la légion LIT Augusta vint, au commencement du 17€ siècle de notre ère, s’établir à Lambèse, où son camp, parfaitement reconnu aujourd’hui, s’élève suivant le modèle encore des anciens camps de la République, mais avec de solides murailles qui remplaçaient les levées de terre ou les entassements de menus moellons.

La zone du Zlimes était terrain militaire au plein sens du mot ; l’armée y disposait de toutes les ressources locales. Mais, en outre, tout camp de légion pouvait devenir le centre d’un territoire officiellement classé comme dépendance de la place; le commandement y trouvait des prairies pour la pâture des bêtes de somme et pour la remonte, des bois de chauffage ou de charpente. Le légat y était libre d’attribuer quelques pieds carrés aux mercantis qu’attire toujours une garnison ; ceux-ci, logés d’abord sous des tentes de toile ou dans des cabanes de

(1) Voir plus loin : BRETAGNE, GAULES, PROVINCES DANUBIENNES. (2) En Afrique, cependant, un fossalum, tout au moins, apparaît au Ve siècle (Voir plus loin, 3° partie, chap. XIE),

planches (canabæ, tabernæ), finissaient par construire de petites cases de pierre qui formaient{l’embryon d’une nouvelle cité ; ensuite venaient les attributions de terres aux vétérans, nantis des parties cultivables. L'armée était ainsi un principe de développement urbain extrêmement efficace et un agent de romanisation.

Avantages certains, mais compensés par des inconvénients fort graves, qui se firent jour tout le long du n° siècle. L’armée était de recrutement facile, parce qu’elle arrachaït peu les hommes à leur sol et qu’une manière de milieu pacifique, mêlé d'éléments civils, se constituait autour des garnisons provinciales. On s’habituait peu à peu à apprécier les avantages du régime romain, en oubliant la mission de défense qui incombe aux soldats, et l’idée seule d’une campagne au loin devenait importune. Des réformes s’imposaient.

Gallien fut le premier à les entreprendre (1). Il n’hésita pas à détacher des camps, aux frontières, nombre de contingents qu’il ramena à l’intérieur et qui, grossis de quelques troupes cantonnées en Italie, formèrent une armée de réserve ou de choc, qu’on pourrait déplacer sans risque de rébellion ou de mauvaise humeur. Elle eut pour noyau un corps de cavalerie bien plus considérable que jadis. Avec ces ressources nouvelles et des officiers supérieurs qui jamais plus ne furent pris dans la vieille aristocratie sénatoriale, amollie et sans esprit guerrier, l’empereur put se croire prêt à l’action immédiate chaque fois que le front extérieur serait forcé. Le résultat ne fut cependant pas complètement atteint, puisqu'il fallut, renonçant à la Dacie et aux champs Décumates, s’en tenir strictement au Rhin etau Danube.

Dioclétien prit d’énergiques mesures (2), qui ne furent d’ailleurs qu’une extension, dans le même esprit, de celles de Gallien. Il augmenta les effectifs, et dans des proportions bien

(1) Homo, XXXV, CXIII (1913), p. 248-263.

(2) CLXIII VI, p. 206-283 ; CCI, I, chap. 11,

plus considérables. Il n’en faut pas juger toutefois d’après le nombre, désormais considérable, des légions (1), car on est arrivé à en compter jusqu’à 175. Elles ne rappelaient plus celles du Haut-Empire ; il y en avait de deux sortes : les légions des frontières étaient les moins appauvries, mais fractionnées en divers détachements dispersés ; celles de l’intérieur ne dépassaient plus le chiffre des grandes cohortes de jadis, un millier d'hommes. Bientôt ces deux catégories furent assimilées, et à côté subsistèrent des auxilia : cohortes d'infanterie, de- 900 hommes environ, et détachements decavalerie qui portaient des noms anciens (alæ) ou nouveaux (cunei, equites, vexillaliones). Pour toutes ces formations, un terme entre de plus en plus dans l’usage : numerus. Ce sera prochainement unité tactique uniforme de toutes les armes; réduite à quelque 250 hommes, elle correspond à nos compagnies sur pied de guerre.

Le langage lui-même reflète plus nettement les innovations introduites déjà par Gallien. L’armée de l’intérieur comprit les comilalenses, ceux qui «accompagnaient » le général en chef, et parmi lesquels on distinguait les palalini, stationnés en Italie, plus près du palais impérial de Rome, les autres autour des grandes résidences de provinces et des villes principales. Constantin y ajouta les pseudocomilalenses, analogues aux autres, sorte de réserve en renfort, mais composée seulement de fantassins. Aux prétoriens d’autrefois se substitua, comme garde particulière du souverain, une dualité de corps: les cavaliers appelés domestici et les proleclores, unité mélangée. Ajoutons-y les scholæ, fonctionnaires militarisés, et des groupements barbares, sous l’étiquette de fæderali ou gentiles, commandés par leurs congénères. Ainsi le barbare s’introduisit même dans l’armée de choc. Il devenait plus envahissant encore dans les formations territoriales : la milice des fron-

(1) KUBITSCHEK, Legio (au Bas-Empire), XL VII, XII, col. 1829-1837.

tières, — où l’on distinguait deux types : limilanerï quand les hommes résidaient en bordure d’une limite terrestre; riparienses ou ripenses, sur les rives d’un grand fleuve de démarcation, — était chargée de surveiller ses incommodes voisins et de briser leurs premières attaques ; en fait, elle tendait plutôt à s’arranger avec eux.

La proportion entre les deux groupes fondamentaux : armée de couverture, armée d'opérations, n’est pas facile à définir, malgré la Notice des Dignités (commencement du v° siècle), parce que sa nomenclature est en partie fictive et situe des garnisons dans les territoires que l’empire ne dominait plus; si l’armée de Dioclétien arrive à un total deux fois supérieur à celle d’Auguste, il y eut par la suite bien des effectifs « sur le papier ». Les principes du recrutement n’avaient guère changé, sauf l’obligation pour la terre elle-même de fournir des hommes : tant par unité cadastrale (capilulum). En fait, elle procura surtout de l’argent et, à côté du service héréditaire des limilanei, un autre système se généralisa : l’achat des conscrits.

On sait de reste que Dioclétien sépara dans les provinces attributions civiles et commandements militaires ; les derniers furent exercés par des ducs, dont les circonscriptions ne cadraient pas toujours avec les gouvernements des præsides civils. Lescorps, amoindris comme nous l’avons indiqué, eurent à leur tête des tribuns, successeurs des centurions supprimés, et l’ensemble fut subordonné aux « maîtres de milice ». Tous ces chefs étaient des hommes de carrière, d’origine provinciale et, de plus en plus, barbare. La qualité de l’armée intérieure fut certainement améliorée par les réformes des me-1v° siècles, mais l’empire avait, dansles troupesde couverture, des éléments de jour en jour plus détestables, qui imposèrent aux autres unités une tâche sans cesse alourdie et finalement désespérée.

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