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LA MARINE

Nous avons dit déjà que, sous la République (2), la marine ne fut pour les Romains qu’un instrument occasionnel : on construisait des vaisseaux, même en très grand nombre et rapidement, pour une opération donnée. Après la destruction de Carthage, les flottes royales du monde grec ne causant plus aucune alarme, Rome put se croire maîtresse incontestée sur toute l’étendue de la mer intérieure, et ce fut seulement la grande république mouvante des pirates qui remit en activité les chantiers maritimes. Toutefois Pompée, César, Antoine, Octave eurent encore des escadres, mais qui n'étaient habituellement qu’un outillage de guerre civile et ne survivaient guère à la victoire de leur organisateur. C’est aux villes alliées qu’on se contenta généralement de demander les navires indispensables, ajoutant à leurs équipages, en cas de besoin, des citoyens romains de la dernière classe, exempts du service légionnaire, ou même des affranchis. Les Romains, en un mot, n’avaient pas le goût de la navigation, et leur politique tendit, pendant des siècles, à ruiner la marine des autres peuples, pour rendre la leur superflue.

Auguste, le premier, rompit avec cette tradition de paresse mal avisée ; sa prudence se plaisait aux institutions permanentes, et, sur mer comme sur terre, il voulut une force armée toujours prête. Il en avait les éléments au lendemain d’Actium : ses navires, et ceux de ennemi qu’il n'avait ni laissés fuir ni coulés, lui permirent de créer une flotte qui reçut pour point d'appui Forum lulit (Fréjus), sur la côte gauloise, et deux autres dont les ports d’attache principaux étaient Misène et Ravenne. Celle de Fréjus fut supprimée dès le rr siècle,

(1) Fissicer, XL VII, III, col. 2630-2649.

(2)J. KROMAYER XXX, LVI (1897), p.426-491,

mais les deux autres connurent une longue carrière : on les appela prétoriennes, sans doute pour souligner leur rattachement étroit à la personne même du prince, que les navires pouvaient avoir à escorter dans ses déplacements par mer. Un rôle de police leur appartint essentiellement : celle de Misène eut pour domaine toute la Méditerranée occidentale, où les côtes de Sardaigne en particulier exigeaient une surveillance attentive, mais elle poussait des pointes jusqu’en Égypte eten Syrie du Nord; celle de Ravenne opérait en Adriatique et dans les eaux grecques. L’épigraphie donne à penser que certains ports de relai leur étaient communs.

Leur mission très large n’empêchait point d’autres formations d’un caractère régional, dont la date de création n’est pas toujours certaine : flotte de Bretagne, faisant le service de la Manche et contrôlant les deux rives; flottes d'Alexandrie, du Pont, de Syrie, d'Afrique. Celles-là n'avaient qu’un faible rayon d'action; elles abandonnaïent aux prétoriennes les longues croisières. Enfin il y eut sur les grands fleuveslimites, Rhin et Danube, — pour l’Euphrate on ne sait, — des flottilles formées sans doute de bateaux plats et de petite taille, mais qui, sans constituer de véritables instruments de combat, montraient aux barbares voisins la puissance romaine toujours vigilante ; certains transports pour le compte de l’État devaient être également par là facilités.

Le personnel naviguant fut sous l'Empire un peu moins mélangé qu'auparavant : c’étaient de vrais soldats que les classtartt où classici ; aussi ne voit-on plus de prisonniers de guerre ou de condamnés parmi eux. Après une courte période, où des esclaves du prince furent enrôlés, on engagea des pérégrins, qui recevaient la cité romaine avec leur congé et, depuis Hadrien, le droit latin dès l’entrée en service. C’étaient essentiellement des volontaires, mais une sorte de conscription devait fonctionner pour combler à tout prix les vides ; non pas partout, d’après les inscriptions : la plupart des hommes d’équi-

page venaient des régions grecques (Égypte, Syrie, Asie Mineure, Thrace), en dehors d’un fort contingent de Corses, de Sardes et de Dalmates. Leur service se prolongeait normalement bien plus que dans l’armée de terre, vingt-six à vingthuit ans, sinon davantage ; mais beaucoup mouraient jeunes ; la vie à bord était rude, et la discipline certainement rigoureuse.

L’empereur avait le commandement suprême de ses navires, comme de ses légions. Ses délégués aux fonctions d’amiral appartenaient à l’ordre équestre; les officiers subalternes étaient des gens de carrière ainsi que dans l’armée. Les classicr trempèrent, eux aussi, dans des complots contre les souverains, prirent parti dans les guerres civiles, contribuèrent à faire ou défaire des empereurs ; forts d’une vingtaine de milliers d'hommes au moins et disposant, en somme, du ravitaillement de l'Italie, par la latitude qu’ils avaient d’intercepter les arrivages de blé, comment eussent-ils résisté aux tentations P Pourtant la marine impériale traverse l’histoire presque en silence ; elle a rempli sa tâche de son mieux. Pour elle également vint, malgré tout, la décadence. Certes, Dioclétien doubla les effectifs, créa des flottes nouvelles, sur les rivières ou même les lacs ; la Notita, au v° siècle, en nomme un nombre considérable, surtout en Occident. On n’échappe guère à l'impression que tout cela n’était que mirage, ou hypocrisie administrative.

LES voies.

Un des titres de gloire de la domination romaine, ce sont ces

célèbres routes (1) qui sillonnèrent tout l’empire et dont l’entretien était l’objet des soins les plus diligents. On s’imagine

(1) BEsNiER et CHAPOT, XLIII, art. Via; CLX ; CXLII, V, p. 188 etsuiv. CXXXIV, p. 297 et suiv. Voir la carte à la fin du présent livre.

trop volontiers, parce que nous manquons d'informations sur la matière, qu’il y eut tout à créer, où à peu près. La Grèce semble, il est vrai, s’être fort peu souciée des communications terrestres ; elle était trop morcelée pour en ressentir l’importance vitale, trop adonnée en outre au commerce par mer. Mais les monarchies orientales ne montrèrent pas la même négligence : Hittites et Perses avaient ouvert des voies en Asie Mineure, que les successeurs d'Alexandre améliorèrent et étendirent. De même il y eut de bons chemins en pays étrusque, et en Gaule avant la conquête de César. Mais nul réseau, assurément, n’eût pu soutenir la comparaison avec celui dont l’établissement commença dès la République, tout d’abord pour l'Italie et l'Asie, et qui acheva de se constituer dans les deux premiers siècles du principat.

Réseau très dense; aucun des Z/Ænéraires conservés n’en donne une idée complète ; constamment l’on découvre des tronçons de voie dont ils ne font pas mention (1). Routes empierrées, d’autre part, avec une conscience extraordinaire (2), et dont les substructions, au moins dans les pays humides, seraient à comparer avec celles des maisons d’habitation. Jamais, depuis lors, la voirie n’a déployé un tel luxe de précautions; l’épaisseur et la solidité de la maçonnerie sous-jacente n’empêchaient point d’ailleurs le revêtement de surface de s’éroder et de s’user rapidement (3), et c’est ce qui explique les réfections fréquentes dont les milliaires portent le témoignage et souvent la date. Du moins chaque fois le travail de réparation se bornait à peu de chose, et les Romains se sentaient rassurés contre les effondrements ou autres gros accidents. Ils ne craignaient point de couper au plus court, en dépit des fortes pentes, et les parcours étaient étrangement rectilignes ; on a pu rendre compte de ce fait (4) par la médiocrité et le très pauvre rendement de leurs attelages. Les indi-

(1) M. BESNIER, XX XIT, XX VI (1924), p. 22. — (2) LX XVII, I, p. 41-47. (3) LEFEBVRE DES NOETTES, XII, 1924, p. 253-261.— (4) I., ibid., p. 85-90

cations de distances, dans une ou plusieurs directions, gravées sur les bornes, étaient pour les voyageurs d’un secours inappréciable dans les contrées de faible peuplement. Non seulement le pouvoir central prit à cœur la question routière, mais les gouverneurs, dont elle relevait, surent y intéresser les populations et leur faire comprendre, puisque la dépense leur incombait, que le rôle des voies était économique autant que militaire.

On n’a point encore relevé — on ne pourra jamais connaître — en totalité ce réseau romain, mais les principales artères soulèvent peu de discussions quant à leurs lignes générales, car les documents littéraires et épigraphiques nous les révèlent. Les cartes provisoires qu’on en a pu dresser (1) permettent deux constatations immédiates : ce réseau se superpose curieusement, en bien des contrées, à celui de nos voies ferrées, et, en second lieu, il est particulièrement riche aux frontières de l'empire et dans les régions de grande activité commerciale. Dans certains pays, notamment l’Asie Mineure, il fait paraître encore plus dérisoires les moyens actuels de pénétration ; en Afrique du Nord, il n’y a pas bien longtemps, semblable rapprochement eût assuré un avantage décisif à l’antiquité romaine : on note avec saisissement que l’oasis perdue de Cydamus (Ghadamès) était reliée à deux ports de la côte libyenne. Le manque d’espace nous laisse tout juste mentionner que toute cette organisation procédait de grandes idées directrices et que les voies essentielles étaient vraiment con cues et exécutées comme des chemins internationaux.

(1) XLIII, fig. 7434 et 7439,

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