CHAPITRE PREMIER L'ITALIE
Conquise de haute lutte, après des guerres nombreuses et généralement dures, l'Italie n’en fut pas moins pour Rome la possession la plus assimilable, pour des raisons ethniques qui, entre elle et la métropole, créaient une sorte de lien de famille. L'élément latin y tenait une grande place, et il avait comme une parenté avec la race étrusque, qui longtemps le marqua de son empreinte (2). On croirait donc qu’un long contact et des intérêts semblables, à tout prendre, auront vite rapproché plus étroitement de Rome d’anciens ennemis et fait d’eux beaucoup moins des sujets que des compatriotes. On penserait qu’une culture commune, l’aisance et la rapidité des relations à travers tout le pays, l’expansion progressive du droit de cité romaine éveillèrent dans chaque partie du territoire une vie locale intense, et qu’un souvenir précis nous en reste par l’écho retentissant de la littérature, par l’abondance des ruines et des souvenirs épigraphiques.
Il en faut bien rabattre. D’abord, à part quelques localités
(1) Après hésitations, vu les précédents, on s’est décidé à suivre, dans cette étude régionale des nombreuses possessions de Rome, l’ordre approximatif des annexions ; c’est d’ailleurs une règle à laquelle il fallait bien, dans le détail,
apporter quelques tempéraments, (2) R. A. L. FALL, Etruria and Rome, Cambridge, 1924; cf. p. 145 et suiv.
exceptionnelles, comme ce Pompéi incessamment fouillé et quelques autres, voisines de Rome ou de Naples, les plus importantes mêmes parmi les communautés antiques ne revivent devant nous que très médiocrement. Un bien petit nombre d’entre elles ont donné lieu à des monographies détaillées, méthodiques, et il suffit de parcourir l’ouvrage d’ensemble de Nissen (1), le moins ancien sur ce vaste sujet, pour reconnaître combien pauvre était encore, au début de ce siècle, notre documentation historique et archéologique.
Quant à l’organisation de l'Italie par les Romaiïrs, l’annexion achevée, les grandes lignes en ont été indiquées déjà dans un autre volume (2). On a vu cet assortiment compliqué, issu des circonstances, de colonies à population double, dont l’élément indigène se dérobe à nos regards, de colonies romaines et de colonies latines, de préfectures, de municipes avec ou sans suffrage, suffrage que la distance laissait d’ailleurs sans emploi. Il n’y a guère à ajouter à ce tableau pour le demi-siècle qui s’écoule après 146. On vanterait à tort l’esprit de prudence qui aurait conduit le gouvernement à ménager des transitions, à ne point ouvrir trop rapidement les bras à des populations récemment soumises et qu’il convenait d’observer. A la date indiquée, il y avait beau temps que les Samnites, rudes adversaires, avaient renoncé à toute indépendance. L’invasion d’Hannibal n’avait provoqué d’abord aucune scission; on se plaignit seulement en Italie d’être mal défendu par les temporisations de Fabius. Pour s’expliquer les défections ultérieures, il faut tenir compte de l’effet de terreur produit par la présence du chef carthaginois et sa victoire de Cannes ; le Sud uniquement trahit la cause romaine. L’incomplète résistance des classes populaires révèle la faute commise par la métropole, qui ne mit tout de suite que les riches dans ses intérêts. Au Nord de l'Italie, aucun îlot insoumis n’existait plus; les Gaulois de la
(1) CLX VII. — (2) Tome XVI, chap. v.
région du P6 avaient été écrasés dès longtemps; les Ligures montagnards, exterminés ou déportés ; le pays, vers 176, était tranquille dans ses frontières reportées jusqu'aux Alpes et garanties encore vers l’Est, plus chargé d’inconnu, par des travaux de défense que les hostilités récentes sur le même théâtre ont fourni l’occasion d’étudier de plus près (1).
Pourtant, lorsque éclata la guerre sociale, en 90, rien n’avait été accompli pour attacher à Rome ses alliés. L’attitude de la métropole à leur égard était faite non de réserve, mais de mépris ; l’incertitude de la propriété, les extorsions, arbitraire brutal des magistrats romains à leur passage entretenaient une sourde irritation, et à la fin les Italiens perdirent patience. A quoi visaient-ils? À une sécession? Nullement. Ils réclamaient le droit de cité; leurs aspirations ressemblaient à celles de la plèbe longtemps auparavant. Mais la plèbe romaine elle-même, une fois satisfaite, n’était point disposée à partager avec tant de nouveaux venus ses privilèges touchant le droit de suffrage et les distributions de blé. Les démocrates seuls les soutenaient, depuis C. Gracchus jusqu’à Livius Drusus; enfin, n’obtenant rien par les voies légales, ils se résolurent à la guerre (2).
Le mouvement partit des paysans et de la classe moyenne ; les insurgés choisirent des chefs au dehors, plutôt que d’obéir à leurs nobles ; la révolte se borna en fait à la moitié méridionale de la péninsule, moins libéralemeut traitée que le Nord. Marses, Samnites, Lucaniens (3) se lièrent par serments, par otages, et nouèrent une confédération, avec une capitale dans les Abbruzzes, qu’ils appelèrent Jtalica. Manœuvre séparatiste ? En apparence; les Samnites frappèrent des monnaies avec légendes osques; l’une d’elles représentait le taureau samnite éventrant la louve romaine. Au fond, l’on jalousait les congé-
(1) K. Pick et W. ScxmiD, XIX, XXI-XXII (1922), Beïblatt, p. 277-808.
(2) CLXII, V, chap. vil.
(3) Cf. Giac. Racropp1, Sioria dei popoli della Lucania e della Basilicata,
Roma, 2° éd., 1902, II, in fine.
nères qui avaient, à titre individuel, obtenu de Rome le statut convoité ;larépublique nouvelle copiait celle que l’on combattait. Italica était la capitale d’un empire; seulement tous y avaient droit de cité, et cela même indiquait les vraies aspirations des révoltés.
Le gouvernement romain sut comprendre l’exacte situation. Dès le début de 9,0, la loi Zulia accordait l’entier droit de cité à tous les Italiens restés dans le devoir; on évitait ainsi tout prétexte à de nouvelles insurrections, et on s’acheminait vers des concessions supplémentaires, qui ne se firent pas attendre : dès le début de 89, en effet, les tribuns Plautius et Papirius firent octroyer la même faveur à tout Italien, rebelle ou non, qui irait à Rome la réclamer dans un délai de deux mois. Des défections devaient s’ensuivre dans la ligue ennemie. Les craintes de Rome étaient d’ailleurs fort vives, vu qu’une troisième loi, celle du consul Pompeius Strabo, attribua le droit de cité aux Gaulois établis au Sud du Pô, et le droit latin à ceux de l’autre rive. Ces derniers furent alors répartis entre un certain nombre de circonscriptions urbaines, auxquelles les Celtes des tribus alpines furent incorporés en qualité de pérégrins.
L'opposition elle-même céda peu à peu, par étapes. Un point d'honneur compréhensible et le vain espoir d’un secours de Mithridate prolongèrent seuls les hostilités ; les Semnites surtout, plus belliqueux et plus récemment courbés sous le joug, continuèrent la lutte avec acharnement. Malgré leur défaite finale, le Sénat eut la sagesse de ne point revenir sur les concessions faites à l’heure du péril; il jugea même adroit d’y ajouter encore. Plus d’un, qui eût volontiers profité des dispositions de la loi Plautia Papiria, s’était trouvé pratiquement dans l'impossibilité de l’invoquer. Un sénatusconsulte de 87 ouvrit pour eux tous un nouveau délai d'inscription.
Toutefois on entassa ces citoyens de la dernière heure dans des tribus nouvellement créées, au nombre de dix seulement,
et qui devaient voter les dernières (1); mais les populations éloignées de la capitale tenaient bien moins aux privilèges politiques qu’à la plénitude des droits civils. A cela près, Rome se montra généreuse et accueillante ; c'était son avantage. L’union s'était scellée dans la souffrance; de sanglantes batailles avaient fait périr les meilleurs des soldats romains, et la population libre de l’Italie avait elle-même beaucoup diminué; la république avait besoin de recrues supplémentaires; de part et d’autre se faisait jour la concordance des intérêts.
Tout serait définitivement rentré dans l’ordre sans la rivalité de Marius et de Sylla : contre ce dernier, la faction opposée fit appel aux Toscans, aux Cisalpins, aux Samnites. Le triomphe du dictateur amena de terribles représailles : beaucoup virent leurs biens vendus à l’encan, à vil prix, ou alloués aux vétérans de son armée. Mais de telles rigueurs ne dépassaient pas les proscriptions, déportations, spoliations perpétrées dans la métropole. Celle-ci et le reste de l’Italie éprouvaient désormais dans les discordes civiles les mêmes incertitudes; il s’agissait pour tous de ne point errer en fixant son choix.
L'Italie se trouva dès lors quelque temps dans une situation singulière : ses habitants ayant le plein droit de cité, du moins ceux qui l’avaient demandé, et ils étaient fort nombreux, la condition de cité-État devenait pour la ville de Rome absolument paradoxale; ce n’était plus, dirait-on, que la capitale d’un État au sens moderne du mot, à savoir la péninsule italienne. Mais les choses n’allèrent point si simplement. D’abord il subsistait des enclaves pérégrines, et puis colonies et municipes continuaient d’exister sous leurs noms différents. Les unes et les autres passèrent sous l’autorité du prêteur « urbain »; donc ils relevaient de la « cité », qui semblait les avoir attirés àelle dans une pensée égalitaire, et ils n'étaient administrés en théorie que par des délégués de ce préteur, préfets (ou duovirs.
(1) V. CHAPOT, XLIII, art. 7ribus, p. 426.
quattuorvirs) iure dicundo. Sur place, tout citoyen n'avait part qu’aux affaires de sa ville particulière; pour se mêler à celles de l'empire entier déjà fort étendu, il fallait venir à Rome, à certaines dates. En fait, bien peu s’y décidaient ; le « Romain » n’habitant pas Romeétait ainsi, d'ordinaire, une sorte de citoyen de seconde classe et, dans la bouche de Cicéron, Jtalicus demeurait encore une qualification dédaigneuse.
Cette Zialia fut d’ailleurs réduite par Sylla (en 81), sinon plus tôt. Toutes les régions Nord avaient été d’abord administrées par les magistrats mêmes de la ville de Rome; mais voilà qu’on trouve des prætores ou des proprælores de Cisalpine ; cette dernière est devenue comme une province, séparée du reste de la contrée par l’Arno vers la mer Tyrrhénienne, et par le petit fleuve du Rubicon; qui débouchait dans l’Adriatique entre Ravenne et Rimir.
Quant aux villes situées plus au Sud, bien que tenues pour un prolongement de Rome, elles étaient régies par des /eges datæ, chacune ayant la sienne, différente de celles des voisines par quelques détails ; et l’on considère de moins en moins la célèbre lex lulia municipalis comme le type même de ces lois municipales (1). Aucune cependant n’était soumise à un gouverneur, ni astreinte au tribut, non plus qu’à l’impôt foncier, et c'était l’essentiel. Aussi, contre les triumwvirs, l'Italie satisfaite fit-elle cause commune avec le Sénat.
Fâcheuse inspiration ; c'était l’autre parti qui détenait la force et en tira les conséquences (2) : contributions variées, logement des gens de guerre, confiscations, tel fut le régime que connut alors la péninsule. Et lorsqu’Octave l’eut reçue dans son lot, il commença par fournir des terres à ses vétérans, leur attribuant le territoire de vingt-six villes, sans indemnités pour les expropriés. Des légats procédèrent aux assignations; on les étendit
(1) Résumé de la controverse dans CXX XIII, IL, p. 553-564. (2) APPIAN.. Bell. civ., et Dro Cass., XLVIIL
à la Cisalpine, qui ne compta plus comme province séparée (43-42).
L'Italie indignée s’insurgea ; la guerre dite de Pérouse dura de longs mois ; plus d’une cité fut pillée, incendiée, vidée de sa population. Octave se montra implacable envers ceux qui avaient fomenté le mouvement ; après quoi, l’effet d’intimidation accompli, il lui parut habile de témoigner quelque clémence, de réduire les impôts, de restituer une part de leurs biens aux anciens proscrits. Au fur et à mesure que son prestige grandissait, qu’il éclipsait ses concurrents, il se relâchait un peu plus de sa rigueur et achetait cette fois les terres des municipes, pour la fondation de colonies nouvelles. Il arriva même que l’élément militaire se fondit dans la ville primitive, qui, de municipe, prit le titre de colonie; un avantage pratique en résultait, car les colonies étaient considérées comme une partie de la métropole, et Auguste concéda à leurs décurions le droit d'envoyer leurs votes à Rome, au lieu de se déranger pour assister personnellement aux comices. Ainsi les conditions politiques de l’Jtalie restèrent finalement privilégiées au regard des provinces; mais elle n’en sortait pas moins épuisée des longues années de guerres civiles (1).
Ces guerres, heureusement, furent pour elle, autant dire, les dernières jusqu'aux invasions ; et l’Italie ne se souleva plus. Rome la soumit dès lors à un régime obscur pour nous sur beaucoup de points (2) ; les règles véritables nous échappent, et, s’il y en eut de fermes, des cas contradictoires donnent à penser que l’État en usait librement avec elles. Elles n’impliquaient nullement, dans chaque ville, l’application absolue du droit romain, faisant litière de tous les vieux usages locaux (3).
Ainsi en était-il de l’administration de la justice : le Sénat, les consuls et préteurs, l’empereur enfin y concouraient pareil-
(1) CXLIII, p. 28-37. — (2) CLX VII, I, p. 81-87, (3) J. ToutaiN, XLIII, art. WMunicipium, p. 2027.
lement, suivant des distinctions qu’on n’aperçoit pas. En pratique, il semble bien que la juridiction impériale l’emportait toujours davantage dans les affaires importantes, où elle s’exerçait par des subordonnés, préfet de la ville et préfet du prétoire. Toutefois c’était là pour les Italiens une situation incertaine.
De même, aucune mesure légale ne les exonérait du service militaire; mais, en fait, ils en furent désormais presque toujours exempts ; les provinces suffisaient à fournir des recrues qu’attirait l’octroi, immédiat ou différé, de la cité romaine. Restaient cependant les cohortes prétoriennes et les cohortes urbaines, chargées de garder l’empereur et la ville de Rome, et qui se constituaient principalement par des enrôlements volontaires en Italie. Pour la vider de toute garnison, il eût fallu pouvoir compter sur une tranquillité constante; or, à défaut de querelles entre colonies ou municipes, ou entre groupes d’habitants de villes différentes (1), il y eut souvent à réprimer des émeutes d’esclaves.
En ce qui concerne les impôts, même imprécision : la dispense du tribut ne résultait pour l'Italie d’aucune décision’de principe, et le recensement, condition préalable de sa levée, y avait lieu aussi bien qu’ailleurs. Malgré tout, les contributions de ce genre y demeuraient exceptionnelles (2); elles étaient motivées par quelque grande catastrophe ou de soudains besoins d’argent chez quelque prétendant à l’empire. De même, l’impôt foncier ne frappa point les habitants de la péninsule ; cette dispense avait son fondement dans une théorie sur le us Zialicum, théorie qui n’eut pas l’occasion d’être sérieusement contestée par le pouvoir. Une preuve d’ailleurs que les Césars ne songeaient point à exploiter dûrement l’Italie, c’est qu’ils entreprirent à leurs frais, et à son bénéfice, bon nombre de travaux publics : remparts de villes,
(1) Voir un exemple amusant: LXX VII, II, p. 106. Gh. LÉCRIVAIN, XLIII. art, Tributum, p. 431.
canaux, ports et quais, aqueducs, fossés de drainage, et surtout entretien de routes.
Pline nous a rapporté (1) une liste des onze régions entre lesquelles Auguste divisa l'Italie (2), dressant pour chacune d’elles la liste alphabétique des colonies et municipes, division dont cet auteur n’a retenu que l’intérêt purement géographique (3) et qui, en effet, fondée sur les dénominations traditionnelles des peuples, rappelait assez bien les races anciennes de la péninsule ; mais elle semble, en l’état actuel de nos connaissances, n’avoir eu d’utilité qu’à l'égard du recensement (4). Peut-être aussi servit-elle de cadre aux différentes administrations qui furent alors introduites, chaque district, judiciaire ou financier, englobant plusieurs régions à la fois, sans en morceler aucune. On arrivait ainsi à rompre l’unité péniblement acquise de cette contrée, à reconstituer le régionalisme. Ses habitants ne pouvaient déjà plus s’opposer fièrement aux provinciales, et l’interdiction faite aux sénateurs, aux membres du conseil de l’empire de passer la frontière de l’Italie sans autorisation du prince allait être levée du côté de la Sicile et de la Narbonnaise. L'organisation de l’Italie se rapprochait toujours davantage du régime provincial.
Les empereurs n’en continuèrent pas moins à lui manifester leur bienveillance : l’institution alimentaire, au profit des enfants indigents, répartis entre quatre préfectures (5), fut un grand bienfait pour les villes, auxquelles les Antonins permirent encore de recevoir les libéralités consenties par tel ou tel citoyen envers sa petite patrie. Mais alors il sembla nécessaire de surveiller les finances municipales, dont les ressources
(1) Hist, nat, II, 46 et suiv. u
(2) Elle aurait eu alors environ 14 millions d’habitants (dont 10 d’hommes libres), suivant une évaluation forcément un peu élastique [TENNEY FRANK, XIV, XIX (1924), p. 329-341].
(3) CLXIII, V, p. 268-285; LACKEIT, XL VII, Suppl. III, col. 1248-1262.
(4) THÉDENAT, XLIII, art. Regio, p. 820 et suiv.
6) CXXIX, p. 212-224 ; cf. p. 221.
étaient accrues par le bon vouloir de l’empereur lui-même. Ce fut le rôle des curalores rei publicæ, fonctionnaires d’État qui, sans ruiner l’autonomie des villes, la subordonnaient néanmoins à une autorité analogue à celle d’un gouverneur de province.
Dans les questions de justice, les tribunaux de Rome étaient restés compétents pour tout procès qui, au sein d’un municipe, mettait en cause le droit d’imperium. Afin de leur épargner cette lourde surcharge, Hadrien désigna quatre « consulaires », placés chacun à la tête d’un district. Antonin supprima cette fonction, qu’il avait exercée pourtant, mais Marc Aurèle la rétablit et la réserva à d’anciens préteurs qui prirent le titre de iuridici (1). L’Italie ne releva pas d’eux tout entière; il subsista une urbica diœcesis justiciable des tribunaux de la capitale ; ailleurs le suridicus possédait une haute juridiction civile et administrative, probablement aussi criminelle. Il servait d'agent de liaison entre le pouvoir central et les villes, en vertu d’un droit général de surveillance, et ses pouvoirs allèrent croissant, par empiétements successifs sur les fonctionnaires locaux. Le nombre et l’étendue des ressorts judiciaires, dits aussi regiones, ne sont pas sûrs; on entrevoit quelques modifications temporaires ; normalement ils étaient quatre : Transpadane, Sud de la «botte » depuis la Campanie, alentours de Rome, contrées en bordure de l’Adriatique et de la mer Tyrrhénienne (2). Ces régions ne concordaient donc ni avec celles d’Auguste, ni avec les districts procuratoriens créés pour la gestion des domaines impériaux (3). Au criminel, nouvelles distinctions : le préfet de la ville était compétent dans un rayon de cent milles autour de Rome, tout le reste relevant du préfet du prétoire. Tant de sectionnements enchevêtrés n’avaient pas encore donné à l’Italie un régime vrai-
(1) BerGErR, XLVII, X, col. 1147-1151, (2) CXLIIT, p. 130 et suiv.
(3) CXXIX. p. 127 et suiv.
ment provincial ; mais ils le préparaient et on devait y venir au ze siècle (1).
Alors parut, éliminant les autres, un agent supérieur, le corrector ; le premier sous Caracalla, electus ad corrigendum stalum Iialiæ ; un autre, sous Gallien, fut aussi peut-être cor. recior totius Îtaliæ. Magistrats temporaires, semble-t-il, qu’Aurélien rendit permanents (2); mais il les affecta seulement à quelques régions, sans doute pour y réprimer des séditions et le brigandage qui y sévissait comme aux confins de Pempire. Un reste de scrupule se devine encore dans leur désignation : tout comme le titre de iuridicus per Iialiam, regionis Transpadanæ (3) paraît affirmer l’unité de l’Italie, on trouve un corrector Italiæ, regionis Transpadanæ (4); mais le même est dit ensuite corrector Campaniæ. En tout cas, depuis Aurélien, ces « correctures », noms à part, sont comparables à des provinces (5). Les ruridici antérieurs étaient des sénateurs italiens, souvent grands propriétaires dans leur ressort même; les correcteurs sont habituellement étrangers à l'Italie et surtout à leur circonscription.
Au début du 1v° siècle, toute fiction disparaît : l’Italie, cette fois, est divisée en huit « provinces » : Transpadane, Istrie- Vénétie, Émilie-Ligurie, Flaminie-Picenum, Étrurie-Ombrie, Campanie-Samnium, Lucanie-Bruttium, Apulie-Calabre. Entre cette liste et celle des régions d’Auguste, les divergences s’atténuaient ; pour supprimer trois unités, on avait réuni Toscane et Ombrie, Campanie et Samnium, modifié la répartition des territoires autour de Rome. Une fois de plus, on consacrait les vieux groupements ethniques ou politiques; les liens de voisinage, les rapports économiques ou religieux avaient donc gardé leur force latente sous le masque trompeur de l’unité. Les Césars de l’époque ne crurent rien risquer
(1) Homo, XXXVW, CXXXVII (1921), p. 161 et suiv. (2) CXXXV, p. 144 et suiv.
(3) XLI, V, 1874. — (4) 1bid., VI, 1418.— (5) CXLIIL, p. 172.
à cette résurrection ; le morcellement valait à leurs yeux toutes les garanties et il devait encore s’accroître (1).
Mais une Italie demeurait, comme diocèse (2), complétée par les trois grandes îles de Sicile, Corse et Sardaigne, ainsi que par les Alpes Cottiennes et la Rétie, boulevards contre la barbarie du Nord. Seulement cette diæcesis Italiciana, qui débordait ses limites naturelles, fut très tôt dédoublée, au moins vers 320 ; il y eut un vicaire « des régions suburbicaires », en résidence à Rome; un autre préposé à l’Italie « annonaire », l’ancienne Gaule Cisalpine, taxée pour l’entretien de la cour impériale, et il résidait à Milan, comme l’empereur lui-même.
Les anciens privilèges de l’Italie avaient été, de fait plus que de droit, admis par la jurisprudence plutôt que créés par la législation ; aussi, tant pour le service militaire que pour les contributions, on ne s’y était jamais arrêté en cas de nécessité pressante. Or, à la longue, l’exception devint la règle (3), sans lois nouvelles, sans abolition expresse d'avantages qui n’étaient que des tolérances, par le fait des événements, des grands besoins en hommes et en argent du ire siècle; l’édit de Caracalla eut son rôle dans cette évolution, car les citoyens romains foisonnèrent dès lors dans toute l’étendue de l’empire, et l’Italie n’eut plus à cet égard aucune supériorité ; enfin, lorsque certains empereurs eurent transféré leur cour dans des villes lointaines, la vieille térre latine ne fut plus le centre incontesté de tout le monde romain.
Ils évitèrent pourtant de traiter officiellement les Italiens en provinciaux qu’ils étaient devenus, respectèrent les libertés et traditions des villes (4). La vie régionale suivit son cours naturel, tendit vers un particularisme qui était dans la logique des choses, car cette contrée toute en longueur, quoique
(1) Zbid., p. 207 et suiv.
(2) L. CANTARELLI, Sludi e documenti di sioria e dirillos XXII-XXIV (1901-1903).
(G) LXIV, p.211-216. — (4) CXLIII Conclusion.
aujourd’hui politiquement unie, présente toujours du Nord au Sud des différences qui n’échappent même pas aux observateurs superficiels. Ces nuances, pour l’époque impériale, se laissent moins facilement saisir ; l’historiographie antique s’en tient habituellement aux événements de guerre, auxquels bien peu de municipes prenaient une part notable. Le nombre de ceux-ci s’est élevé au détriment de leur importance : 474 sous Auguste d’après Strabon ; près de 1200 au mm siècle, selon Élien. Leurs annales ont péri ; les seuls souvenirs qui nousen restent, ce sont leurs rares monuments encore visibles ou dont quelque débris revient à la lumière sous la pioche du fouilleur (1).
(1) Voir les notices de XLI, tomes V et IX à XI; A. L. FROTHINGHAM, Roman Cities in Northern Italy, London, 1910 ; et comme exemples : SANTO MonT1, Como romana, 2% ed., Como, 1908 ; PASCHETTO, Osfia, colonia romana, Roma, 1912; Ch.-Ant. DuBois, Pouzzoles antique, Paris, 1907. Pour les classes sociales et la formation des /atifundia en Italie, où l’évolution est la même à ct égard que dans les provinces, CXC bés, p. 182-193.