CHAPITRE II LA SICILE
Il est un peu déconcertant que la Sicile d'époque romaine soit si mal connue (1). Sans les déprédations de Verrès et sans les rébellions d’esclaves, un silence presque absolu se serait fait sur son histoire. Sa topographie même manque de précision ; elle est forcément dans la dépendance du régime des rivières, absolument instable ; les variations des petits cours d’eau, favorisées peut-être par un déboisement dû aux Sarrasins, ont laissé perdre leurs noms antiques; ils sont remplacés presque tous par des noms arabes du Moyen Age ou des formes vulgaires toutes récentes ; l'emplacement des localités secondaires en devient très incertain. Les géographes de l’ère impériale faisaient eux-mêmes preuve, à l’égard de cette île, d’une prodigieuse ignorance ; Strabon s’en reposait sur des documents périmés.
Quand les Romains prirent possession de la Sicile, ils eurent affaire à des populations qui n’avaient rien d’italique, à part les plus anciens occupants, Sicules et Sicanes, dont il restait encore quelques tribus sur les plateaux de l’intérieur, où elles conservèrent, avec une certaine indépendance en pleine période romaine, leurs coutumes ancestrales, leurs types d'habitations (cavernes, huttes de roseaux et d’argile) et leurs sépultures, cellules à corridor s’ouvrant à flanc de coteau. Mais, pratiquement, il n’y avait à compter qu'avec les
(1) Z1eGLER XLVII, Ila, col. 2501-2511.
Grecs, dominant à l'Est, et les Phéniciens, au couchant.
Nous n’avons pas à revenir ici sur les circonstances de là conquête (1), sur l’occasion que Rome saisit de prendre pied dans l’île, en venant au secours de pillards campaniens, dont le roi de Syracuse, Hiéron, ne pouvait tolérer les brigandages. Obéit-elle, s’est-on demandé (2), à des raisons stratégiques ou économiques ? En vérité, il s’agissait par-dessus tout de rejeter Carthage en Afrique; avec les Grecs un accommodement était concevable et, en effet, Hiéron, maintenu dans son petit royaume, ami des Romains depuis 263, leur demeura fidèle, bien qu’ils eussent accaparé tout le reste (241). Il fallut la sottise de son successeur, dupe des agents carthaginois, pour amener une nouvelle intervention romaine : après l’assaut de Syracuse (212) et d’Agrigente (210), la Sicile, définitivement, n’eut plus qu’un maître.
Une première « province » y avait été constituée dès l’an 227, mais dont le souvenir fut effacé par la réorganisation consécutive à ces derniers événements; puis une refonte ultérieure, aux termes de la lex Rupilia, amena l’île à la condition qui était la sienne vers la fin de la République. Un sort variable attendait les diverses cités; on traita avec bienveillance les mieux disposées pour la cause romaine avant la chute de Syracuse. Néanmoins, d’une façon générale, la domination de Rome fut d’abord indulgente : des Siciliens s’étaient enfuis au temps de la guerre ; on les décida à revenir dans leur patrie, où leurs biens leur furent restitués.
L’ile était gouvernée par un prêteur généralement annuel, assisté de deux questeurs; or aucune province n’en eut jamais plus d’un ; l’explication de Mommsen, fondée sur l’ancienne division du pays entre Carthage et Syracuse, est vraisemblable, sinon prouvée. De fait, l’un résidait à Lilybée, où il succédait à lPancien questeur de la flotte; le second à Syracuse. Il y avait
(1) Tome XVI, p. 321-332, — (2) CXXXIX, p.217.
de la besogne pour des agents financiers, car on escomptait un important tribut; les Siciliens y étaient d’ailleurs habitués. Les premiers préteurs laissèrent une bonne réputation. Après la ruine de Carthage, Scipion Émilien se donna l'élégance de rendre à la Sicile, sur l’énorme butin, tout ce que les Carthaginois en avaient jadis enlevé, statues et autres œuvres d’art ; les magistrats municipaux se rendirent en Afrique pour le partage.
L’ile, dès le début, fournit à Rome un utile point d’appui, des troupes parfois, ou leur solde, des gens de rer, surtout du grain. Les Romains cherchèrent à relever l’agriculture, qui avait beaucoup souffert des longues hostilités. Ils firent, suivant l’exemple punique, exploiter les terres par des colonies d’esclaves, notamment par leurs prisonniers d'Afrique. Il y en avait énormément, et qui appartenaient soit aux Romains, soit aux riches indigènes. Maltraités, sans vêtements, à peine nourris, ils se procuraient le nécessaire en pillant, détroussant, tuant, s’il le fallait, les voyageurs ou les paysans. Pourtant, les petits propriétaires avaient leurs sympathies, par opposition à ceux des /akifundia. Près de 200000 de ces malheureux se révoltèrent, dévastèrent les grands domaines, réussirent à s'emparer de villes fortifiées; plusieurs préteurs furent massacrés. Il devint indispensable d’expédier de gros contingents, sous d’habiles consuls, pour chasser les esclaves de leurs repaires à Tauromenium et à Henna; enfin Rupilius (1) parut en venir à bout (131)et, s’en prenant aux causes du soulèvement, tâcha de favoriser la petite propriété, dans l'intérêt de Rome d’ailleurs, car, sur la grande, l’élevage tôt ou tard remplaçait le labour. Mais celle-ci savait se défendre et la réforme en vue exigeait des délais.
Une nouvelle insurrection éclata en 104, à l’instigation, comme la première fois, de quelque « devin » exalté; de l'Ouest
(1) MUEEZER, XL VII, la, col. 1250,
elle s’étendit à l’île entière, eut son «roi» contre qui deux préteurs luttèrent péniblement ; si bien que, devenus suspects à Rome, et bannis, ils durent faire place au consul M’. Aquillius, lequel eut besoïn de deux ans pour en finir (101). Ce ne fut pas sans de multiples hécatombes, qui laissèrent la Sicile dépourvue de main-d'œuvre et partiellement en friche. En revanche, faute de bras serviles, la grande propriété tendit au
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